Art de la guerre monétaire et économique

Martin Wolf : Berlin ou l’infortune de la vertu

L’Allemagne dit "Nein". C’est la principale conclusion à tirer du débat sur la politique économique de la zone euro. Pour le gouvernement allemand, la zone euro doit devenir à l’image de l’Allemagne. Or cette politique aurait des conséquences extrêmement négatives pour l’économie mondiale.

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 Deux textes récents, l’un signé par Ulrich Wilhelm, porte-parole du gouvernement allemand, l’autre par Otmar Issing, ancien membre du conseil d’administration de la Banque centrale européenne (BCE), sont intéressants non seulement pour ce qu’ils disent, mais aussi par ce qu’ils taisent. Les deux soulignent que l’Allemagne ne risquera pas d’affaiblir sa compétitivité. Le point qu’ils omettent, c’est que l’économie mondiale doit se préparer à un ajustement difficile, et que la zone euro, dont l’Allemagne, doit y contribuer. 

Sur le premier point, M. Issing est très clair : "Après des années de divergence entre le coût unitaire de la main-d’oeuvre et les pertes de compétitivité observées dans plusieurs pays, l’idée selon laquelle le pays présentant le plus gros excédent, l’Allemagne, devrait apporter son aide en augmentant ses salaires, dans l’intérêt des pays déficitaires et de la communauté dans son ensemble, gagne peu à peu du terrain." Or M. Issing souligne qu’au contraire, les salaires, même en Allemagne, sont encore trop hauts au regard du niveau de chômage. 

Il m’est difficile de ne pas être d’accord. De nombreux pays sont entrés dans l’Union monétaire sans en réaliser les conséquences pour les marchés du travail. Au lieu de procéder aux réformes qu’exige cette adhésion, ils ont fait une fête à tout casser. Aujourd’hui la fête est terminée. Avec des coûts unitaires de main-d’oeuvre qui stagnent en Allemagne et un euro toujours fort, le coût du travail dans les pays européens périphériques doit fortement baisser. Dans l’Union monétaire à laquelle ils ont choisi d’adhérer, ces pays n’ont pas d’autre choix. 

Sur le second point, toutefois, M. Wilhelm livre une réflexion troublante : "La solution pour corriger les déséquilibres dans la zone euro et rétablir la stabilité budgétaire consisterait à augmenter la compétitivité de l’Europe en tant que telle. Plus les pays accusant des déficits de leurs comptes courants seront capables d’accroître leur compétitivité, plus il leur sera facile de réduire leur déficit public et leur déficit du commerce extérieur. Une politique allemande moins soucieuse de stabilité causerait du tort à la zone euro dans son ensemble." 

Il m’est impossible d’être d’accord. Ce qui est extraordinaire dans ce raisonnement, c’est qu’il n’y est nulle part question de demande. M. Wilhelm nous invite à entrer dans un monde à somme nulle de politiques protectionnistes où chaque pays tente d’arracher des parts de marché aux autres. En cette période d’affaiblissement global, c’est une recommandation néfaste, pour la zone euro et pour le monde. 

Plus précisément, l’Allemagne voudrait voir s’opérer une forte réduction des déficits budgétaires dans toute la zone euro. Avec un déficit budgétaire en voie de contraction et une production en baisse, le chemin vers la sortie passerait pour chaque pays par une diminution du coût unitaire de sa main-d’oeuvre et une augmentation de ses exportations nettes. Si une telle politique réussissait, cela signifierait que chaque pays rejetterait sa propre faiblesse économique sur les autres pays de la zone euro ou, plus vraisemblablement, sur le reste du monde.

Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le déficit budgétaire public global de la zone euro représentera près de 7 % du produit intérieur brut (PIB) en 2010. Imaginons qu’il soit rapidement ramené à 3 %, pendant que les excédents financiers du secteur privé demeurent, comme les prévisions le laissent entendre, aux alentours de 7 % du PIB. Alors les comptes courants de la zone euro devraient s’améliorer d’environ 4 % du PIB. Soit environ 600 milliards de dollars (450 millions d’euros) : presque 1 % du PIB mondial. 

Où l’Allemagne pense-t-elle que se manifesteront les déficits extérieurs qui compenseront un tel basculement ? Cette politique rendrait les pays autrefois déficitaires, parmi lesquels les Etats-Unis et le Royaume-Uni, incapables de relever le défi de l’ajustement post-crise. L’économie mondiale ouverte y survivrait-elle ? 

Peut-être suis-je trop pessimiste au sujet des conséquences sur la demande qu’aurait le resserrement budgétaire envisagé. Il est possible que, dans certains pays, le fait d’accroître la crédibilité de la position budgétaire stimulerait la dépense privée. Toutefois, dans l’ensemble, la zone euro serait probablement confrontée à une nouvelle faiblesse de sa demande intérieure, ou bien exporterait cette faiblesse à l’étranger. 

Une politique monétaire agressive arrangerait-elle les choses ? La BCE est parvenue à maintenir une croissance rapide des disponibilités monétaires pendant la crise, réussissant mieux dans ce domaine que la Réserve fédérale américaine ou la Banque d’Angleterre. Mais la croissance de la masse monétaire au sens large s’est effondrée. De plus, cette politique agressive a échoué à enrayer la forte chute du PIB nominal, qui a baissé de 2 % dans l’année précédant le quatrième trimestre 2009 au sein de la zone euro. 

Malheureusement, la politique monétaire semble n’avoir aucun effet. Elle a amélioré la rentabilité des banques et enrichi les banquiers, mais n’a eu qu’un impact modeste sur l’économie réelle. Cette situation n’est probablement pas près de changer. Une solution alternative consisterait à aider le monde à absorber l’augmentation des excédents d’exportations de la zone euro, des Etats-Unis, du Japon et du Royaume-Uni. Aucune sortie durable du bourbier actuel n’est envisageable sans augmenter les apports nets de capitaux dans les pays émergents. C’est là que devraient aller les excédents d’épargne mondiaux. Mais il faudra beaucoup de temps et de réformes avant que cela se produise. 

Je ne dis pas que l’Allemagne a tort de produire des produits manufacturés de haute qualité. Je ne dis pas non plus que ce pays devrait rendre ses ouvriers non compétitifs, ou accepter une inflation beaucoup plus forte. Je dis que les excédents allemands ont été rendus possibles par les déficits d’autres pays, et donc la stabilité allemande par l’instabilité d’autres pays. 

Je dis qu’une partie des exportations nettes de l’Allemagne était illusoire, qu’elles étaient payées par un excès d’emprunt, souvent financé par les Allemands eux-mêmes. Je dis que si l’Europe périphérique veut améliorer ses comptes extérieurs, soit l’Allemagne doit en compenser une partie, ou alors la zone euro, elle-même, doit dégager des excédents, avec les conséquences négatives que cela aurait sur une économie mondiale encore fragile. 

Bref, l’économie politique n’est pas seulement une affaire de compétitivité. Quand le monde s’efforce de sortir d’une grave récession, la demande a aussi son importance. En tant que quatrième économie mondiale et coeur de la zone euro, l’Allemagne a un rôle à jouer dans le rééquilibrage de la demande globale. C’est là un défi difficile. Il n’en demeure pas moins qu’il faut le relever. 

Par Martin Wolf  FT .LE MONDE ECONOMIE | 29.03.10

BILLET PRECEDENT : Martin Wolf : Pékin, Berlin, même combat (cliquez sur le lien)

EN COMPLEMENT : L’accord sur la Grèce n’est qu’un écran de fumée

L’accord sur la Grèce ne signale qu’un soutien psychologique, mais c’est un jeu dangereux, écrit Wolfgang Münchau dans le Financial Times. Il ne résout nullement les problèmes de la Grèce, mais plutôt ceux d’Angela Merkel et de la BCE. L’Allemagne ne veut pas payer un centime et elle a obtenu un droit de veto. La BCE voulait minimiser l’influence du FMI et une atteinte à l’indépendance de sa politique. En outre, l’accord est absurde dans le sens où il promet un crédit aux taux du marché en cas d’urgence. Car une telle crise supposerait que le marché ne veut plus prêter à Athènes.

Mais à aucun moment l’accord ne s’attaque à la double menace qui pèse sur l’avenir de l’eurozone, l’absence de système de résolution effective des crises et les problèmes de déséquilibres internes à l’eurozone.

4 replies »

  1. aider la gréce alors que nous sommes tous exangues ne me parait pas de bonne politique;il faut admettre que si l’on ne peut pas suivre on doit sortir de l’euro;ceci pour les grecs signifie une dévaluation par un retour au drachme,ils retrouveront ainsi de la compétitivité à l’export et seront obligé d’importer moins car au prix fort.la solidarité dans la zone euro commence par le respect des règles de base du pacte de stabilité;faute de quoi on peut parler du tonneau des danaïdes.

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