Art de la guerre monétaire et économique

Keynes-Hayek, un duel qui dure depuis 80 ans

Keynes-Hayek, un duel qui dure depuis 80 ans

Dans les années 30, en pleine crise mondiale, un éminent économiste britannique croise le fer avec Friedrich von Hayek, un jeune libéral. Tout les oppose: l’intervention de l’Etat, le rôle des marchés… Les idées de Keynes ont régné longtemps, mais l’Autrichien n’avait pas dit son dernier mot. Par Nicholas Wapshott, écrivain et journaliste britannique auteur d’un livre sur le sujet

 

 Cela vous rappelle-t-il quelque chose? Des banquiers centraux tant préoccupés par la menace pesant sur leur monnaie qu’ils demandent que l’austérité soit imposée à leurs concitoyens indignés. Des leaders politiques qui, confrontés à une profonde récession et à un chômage à grande échelle, martèlent que la seule voie vers la reprise est de couper les dépenses publiques, payer la dette nationale et augmenter les impôts.

Est-ce vraiment raisonnable? Certains économistes, doutant de la sagesse des banquiers et des législateurs, prétendent que la meilleure façon d’éviter des décennies de chômage et de stagnation économique est d’emprunter et de dépenser afin de promouvoir la croissance économique. D’autres économistes ignorent ces préceptes en faveur d’un credo qui estime que l’intervention du gouvernement est néfaste pour la confiance de l’économie et pour les marchés qui ne peuvent plus s’autorégénérer.

Il y a quatre-vingts ans, le gouvernement de coalition du premier ministre britannique, Ramsay MacDonald, a dû faire face au même dilemme que les dirigeants de la zone euro, dans des circonstances économiques à peine différentes.

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Ramsay MacDonald, embourbé dans une récession mondiale et aux prises avec une devise internationale souffrante – la livre sterling –, s’est accroché à ce que l’on a appelé «The Treasury View», un programme de réduction des dépenses publiques doté d’une profonde croyance au fait que le marché restaurerait la croissance économique. Mais cette politique n’a pas fonctionné et elle fut la cause d’une génération de chômeurs.

Le chef de file de ses détracteurs au sein du gouvernement britannique était John Maynard Keynes, l’économiste du King’s College à Cambridge, duquel le philosophe Bertrand Russell disait: «Quand je discutais avec lui, j’avais l’impression de risquer ma vie, et j’en émergeais rarement sans éprouver le sentiment d’être un imbécile.»

John Maynard Keynes proposait un moyen révolutionnaire pour raviver une économie à bout de souffle. Il suggérait à la Banque d’Angleterre de maintenir les taux d’intérêt bas de manière à ce que les entreprises puissent emprunter à bon marché, et proposait d’abaisser sensiblement les impôts afin d’encourager les dépenses. Il préconisait également d’employer les chômeurs – 11,4% de la population active à l’époque – à la construction de routes et de logements.

Aux cœurs sensibles, qui craignaient que de telles mesures ne fassent grimper encore la dette déjà accablante du gouvernement, John Maynard Keynes répondait qu’il serait bien temps de la rembourser une fois que l’économie serait à nouveau prospère. Il ne fallait pas avoir peur du long terme, parce que, écrivait-il, «à long terme nous serons tous morts».

A l’automne 1931, John Maynard Keynes fut confronté à un ennemi téméraire et éloquent, Friedrich von Hayek, un jeune économiste viennois appelé par la London School of Economics (LES) pour contrer les puissantes idées de Keynes. Hayek était membre de la pragmatique Ecole autrichienne emmenée par Ludwig von Mises, qui soutenait que le marché s’autocorrigeait et que toute immixtion de la part des gouvernements finirait en désastre.

Dans un anglais approximatif et en s’appuyant sur des diagrammes triangulaires complexes, Friedrich von Hayek expliquait pourquoi, selon lui, toute tentative de tromper le marché en créant des emplois s’avérerait inutile. Les entreprises qui croissent grâce à un financement bon marché peuvent pendant un temps engager des chômeurs afin de faire face à une demande artificielle, disait-il, mais à moins que les taux d’intérêt ne restent indéfiniment bas, des usines finiraient par fermer et les nouveaux emplois seraient perdus.

Peu de temps après, Keynes et Hayek se lancèrent dans un duel intellectuel qui a défini les contours du débat qui fait rage aujourd’hui encore sur la question de savoir si les gouvernements doivent intervenir dans l’économie. D’abord dans des revues spécialisées, puis dans des lettres privées, les deux hommes ont pointé et paré. Hayek a donné le premier coup, ferraillant et vitupérant de manière caustique et impitoyable tandis que Keynes, de 16 ans son aîné, estimait qu’il n’était pas traité «avec la «bonne volonté» que tout auteur est en droit d’attendre d’un lecteur».

La querelle s’était envenimée au point que des anciens se précipitèrent pour séparer les deux duellistes. Arthur Pigou, professeur de renom à l’Université de Cambridge, les réprimanda pour avoir «utilisé les méthodes du duel» et s’être jetés l’un sur l’autre «comme des chats de gouttière».

Après y avoir consacré des hectolitres d’encre, Keynes finit par se lasser et le débat cessa sans conclusion claire. Mais la bataille s’est poursuivie par procuration, avec les disciples de Keynes, le «Cercle de Cambridge», qui savouraient leurs empoignades avec les «Autrichiens» de la LES qui, eux, brandissaient l’étendard d’Hayek.

Chacun des deux économistes avait juré d’imposer sa propre philosophie. Keynes a publié son œuvre maîtresse en 1939, La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, une œuvre complexe et souvent absconse qui incitait les jeunes économistes américains, parmi lesquels Milton Friedman et John Kenneth Galbraith (qui finiront sur les côtés opposés du clivage intellectuel et idéologique) à appliquer le nouveau credo dans le New Deal de Franklin D. Roosevelt.

Les efforts d’Hayek pour écrire une œuvre majeure n’ont pas porté leurs fruits et il a échoué à trouver la riposte parfaite à la Théorie générale.

Alors que Keynes avait l’impression d’avoir gagné la partie, il éprouva des doutes quant à la volonté des politiciens d’appliquer ses idées à une large échelle, sinon dans des circonstances extrêmes comme une guerre mondiale. Il n’a pas eu à attendre longtemps. En réponse à l’expansionnisme d’Hitler, les démocraties se sont lourdement endettées pour se réarmer avant que la tempête nazie n’éclate sur l’Europe.

La Deuxième Guerre mondiale sembla confirmer la thèse de Keynes qui prétendait que, si au plus bas du cycle économique, les gouvernements empruntaient et dépensaient à une large échelle, ils pourraient être certains que le chômage ne grimperait pas à des sommets douloureux. Entre 1945 et 1975, avec l’aide des dépenses keynésiennes, l’Occident a bénéficié d’une prospérité sans précédent.

Mais loin de se laisser décourager par le succès de Keynes, Hayek a persévéré et son livre La Route de la servitude (1944) a ouvert un deuxième front contre son rival. Refroidi par les leçons de l’Allemagne d’Hitler et de la Russie de Staline, Hayek a conclu que plus la taille d’un Etat était importante, plus la probabilité de voir les droits individuels bafoués était grande.

Au milieu des années 70, lorsque les économies occidentales ont été confrontées à la combinaison de l’inflation et de la stagnation, que l’on a baptisée «stagflation», le keynésianisme semblait avoir fait son temps. Les idées de Hayek ont été retirées des rayons des bibliothèques, dépoussiérées et considérées d’un œil nouveau. Le résultat en a été le monétarisme, conçu par Milton Friedman, tombé sous le charme de Hayek et acquis à ses principes de conservatisme fiscal et de maintien des gouvernements minces. Sous le monétarisme, l’inflation devait être contenue uniquement en augmentant progressivement, et de manière prévisible, la masse monétaire.

Accélérons la bobine jusqu’à la crise financière de 2008-2009, lorsque, comme dans les années 1930, l’économie mondiale a dû faire face à une menace existentielle et à l’effondrement imminent du système financier. George W. Bush et ses alliés du G20 se sont instinctivement ralliés non pas à Hayek, mais à Keynes. Ils ont soutenu les banques en difficulté avec des prêts gouvernementaux monstres et évité une récession calamiteuse grâce à une relance économique keynésienne pour laquelle ils ont dépensé des milliards de dollars.

Mais à peine les mesures ont-elles été mises en place que les électeurs en colère ont éprouvé des regrets, en particulier les protestataires du Tea Party aux Etats-Unis, qui ont demandé que la dette soit remboursée dans les plus brefs délais. C’était comme si on avait servi un copieux repas à un homme mourant de faim avant de vider immédiatement son estomac.

La discussion pour savoir s’il faut stimuler l’économie ou laisser les marchés guérir spontanément continue à dominer la politique des deux côtés de l’Atlantique. Les lignes de combat demeurent les mêmes qu’à l’époque de Keynes et de Hayek, et le ton est resté tout aussi vif.

Les politiciens sont confrontés aux mêmes choix: lutter contre le chômage ou risquer l’inflation; introduire la relance ou imposer l’austérité; emprunter et dépenser ou taxer et rembourser la dette.

Un camp est tourné vers la relance keynésienne. Le plan – mort-né – pour l’emploi du président Barack Obama est un stimulus déguisé de 50 milliards pour créer de l’emploi grâce à des dépenses en infrastructure. L’autre camp fait écho à la double attaque de Hayek contre Keynes: selon lui, la relance ne marche pas et gaspille l’argent du contribuable; et le gouvernement s’attribue une part trop importante du revenu national.

En Grande-Bretagne, les Hayekiens de la coalition entre les conservateurs et les libéraux-démocrates du premier ministre David Cameron – inspirés par Margaret Thatcher, grande partisane de leur héros dans les années 1980 – savourent la réduction des dépenses publiques au nom de la prudence économique. En Europe, le pacte franco-allemand tente désespérément de maintenir l’intégration politique européenne sur les rails en exigeant une réduction du secteur public et le retour aux budgets équilibrés au Portugal, en Espagne, en Irlande, en Italie et surtout en Grèce.

Dans ce match retour entre Keynes et Hayek, Hayek est en train de prendre le dessus. L’Europe s’est engagée dans une décennie de douloureuse austérité, promettant de rembourser peu à peu la dette et de forcer les gouvernements ballonnés à maigrir. Aux Etats-Unis, tous les candidats républicains soutiennent le message de Hayek de rectitude fiscale et de gouvernements plus petits. Hayek aurait-il gagné ce concours qui dure depuis quatre-vingts ans?

Il est trop tôt pour le dire. Il y a un prix politique significatif à payer pour réduire la taille de l’Etat et rembourser l’emprunt public. La croissance économique ralentit et le taux de chômage, déjà élevé, augmente encore. Les désillusions à l’égard des leaders politiques qui président à un tel gâchis pourraient bien pousser les électeurs vers les extrêmes. En Europe en particulier, c’est une période périlleuse.

Keynes s’est rendu célèbre lorsqu’il a démissionné de l’équipe des Alliés qui planifiait d’imposer, dans le Traité de Versailles, des réparations paralysantes aux Allemands vaincus. Son ouvrage Les Conséquences économiques de la paix était un chef-d’œuvre d’invective avertissant que l’appauvrissement délibéré d’un pays industriel avancé allait encourager les mouvements politiques extrêmes et provoquer une Deuxième Guerre mondiale.

L’Histoire lui a donné raison. L’Allemagne de Weimar a été secouée par des désordres civils et des révolutions; sa fragile démocratie a été balayée en faveur du nazisme. Et c’est un risque similaire que prennent aujourd’hui Nicolas Sarkozy et Angela Merkel lorsqu’ils président à l’appauvrissement délibéré de leurs voisins européens plus faibles.

Par Nicholas Wapshott fev12

3 replies »

  1. Bizarre, dans cet article il ne semble pas que l’auteur ait examiné les résultats des très nombreuses politiques Keynesiennes qui ont été mises en oeuvre on devrait pouvoir se faire une idée de l’effet qu’elles ont eu. Deux présidents de pays majeurs se sont inspirés de Hayek: Reagan et Thatcher, pour les deux le résultat a été plutôt bon, en revanche les politiques de relance extrêmes aux états unis, initiées par Bush et continuées par Obama sont loin d’avoir des résultats a la hauteur des fonds engagés, et si on voit une petite diminution du chomage aux états unis, compte tenu de la façon dont le chomage est comptabilisé, on peut estimer que le chomage rèel y se trouve entre 15 et 20%. Pour ce qui concerne l’allemagne de Weimar, il est difficile de considérer qu’il s’agit d’une politique Hayekienne: les américains qui avaient énormément investi en allemagne après la première guerre mondiale ont subitement retiré leurs billes, provoquant un désinvestissement massif et une terrible recession. La planche a billets Keynesienne a complèté le tableau par une inflation jamais vue, l’allemagne imprimant tellement de billet qu’on payait les salaires avec des brouettes de monnaie. Il faut aussi apprécier le redressement allemand extraordinaire après la crise: « Le gouvernement réussit son opération en refusant à plusieurs reprises d’augmenter la masse monétaire, première cause de la spirale inflationniste. Afin de poursuivre la stabilisation de l’économie, il diminua les dépenses de l’État et augmenta les taxes et les impôts. » Quand a keynes qui conseilla Roosevelt ses recettes n’ont pas sorti l’amérique de la crise, au moment ou la guerre fut décidée, l’économie américaine était en piteux état, le new deal n’ayant eu pour effet que de prolonger la crise.

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  2. Cet article est naïf, je ne vois que l’adepte de la secte keynésienne qui prêche pour sa paroisse.

    Durant les années 30, l’Angleterre keynésienne n’a jamais fait plus de 3% de déficit et avait même des excédents. L’Amérique de Roosevelt n’a pas dépassé les 5%.

    Le fait de parler de keynesianisme décomplexé de l’après guerre est un peu exagéré, surtout lorsqu’on sait qu’il n’y avait que peu de déficit, et que l’état avait une taille 2 fois moins élevée.

    La croissance de cette période s’est faite en dépit de l’action de l’état, grâce à la reconstruction et au rattrapage, à la détente, à l’amélioration des moyens d’échanges, l’ouverture des frontières et la tertiarisation de l’économie.

    L’économie a été fortement stimulée depuis les années 70, par des taux bas permis par la monnaie fiduciaire ; on ne peut pas vraiment parler de politique non interventionnistes. Sans compter que l’action du gouvernement s’est faite plus discrète, mais a aussi fortement augmenté.

    Les plans de relance ont eu des résultats fortement mitigés, j’avais lu que seul un plan sur 3 fonctionnait et lorsque ça fonctionne, il est impossible alors de savoir si la reprise s’est faite grâce à elle ou en dépit de celle-ci.

    En plus, les taux bas ont une forte responsabilité dans les bulles et justifier l’intervention du gouvernement justifie l’intervention suivante.
    Et oui, l’article fait bien de souligner que pour Keynes, à long terme, nous serons morts ; on est dans le long terme et Keynes est mort…

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