Agefi Suisse

L’impact des manipulations du Libor

L’impact des manipulations du Libor

Le taux d’intérêt de référence le plus universellement utilisé est aussi le plus obscur. L’affaire d’entente cartellaire permet quelques éclaircissements.

Autant prévenir d’emblée le lecteur des lignes qui suivent: c’est l’enquête la plus absconse qui soit. La fixation du «taux libor» a-t-elle fait l’objet de manipulations? Et si oui par qui? Depuis combien de temps? Avec quelles conséquences financières?

Le monde financier est secoué depuis quelques années par un doute persistant sur la juste détermination d’un taux d’intérêt qui joue un rôle central dans le fonctionnement quotidien des marchés, le libor. L’acronyme vaut pour London interbank offered rate, et sert directement ou indirectement de référence pour fixer les taux d’intérêt d’une multitude de produits financiers (prêts commerciaux, prêts hypothécaires, emprunts obligataires, etc.) pour une valeur estimée de 350.000 milliards de dollars (vous avez bien lu: 350 suivi de douze zéros).

Par extension, il y a un «libor» pour le dollar, l’euro, le franc suisse, le yen japonais etc. Compte tenu de l’importance du libor, les doutes exprimés ont conduit les autorités de surveillance de plusieurs pays (entre autres Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon) à ouvrir des enquêtes et à demander à plusieurs grandes banques de leur fournir des renseignements et des documents.

PLUS DE LIBOR EN SUIVANT :

Dans tout bon roman policier, il y a toujours un moment où un inspecteur dit: «Bon, reprenons tout à zéro!». Au début donc, il y a le libor. Sa création remonte à 1986. Il est le reflet du processus de mondialisation financière en cours et répond au besoin de disposer d’un taux de référence «universel». Le mécanisme adopté est le suivant: chaque matin, une vingtaine parmi les plus grandes banques dans le monde communiquent au secrétariat de l’Association des banquiers britanniques les taux d’intérêt qu’elles pratiquent sur le marché interbancaire à des échéances variant entre un jour et douze mois.

Petite parenthèse pour pouvoir suivre le déroulement ultérieur de l’enquête. Le marché interbancaire, comme son nom l’indique, est celui sur lequel les banques s’échangent entre elles les liquidités dont elles n’ont temporairement pas besoin ou dont au contraire elles ont momentanément besoin. Les opérations s’effectuent directement entre banques ou par l’intermédiaire de courtiers (brokers).

Le rôle du marché interbancaire est central pour qu’en tout temps les banques puissent mettre à disposition de leur clientèle les liquidités nécessaires aux règlements de leurs affaires, qu’elles soient privées, commerciales, industrielles, financières ou autres. Une paralysie du marché interbancaire se traduirait quasi instantanément par un blocage général de toutes les activités économiques. Pour prendre un exemple simple: les banques ne disposeraient plus des fonds nécessaires pour alimenter les bancomats et les cartes de crédit ne seraient plus utilisables.

La récente crise financière a connu son apogée lors de la faillite de la banque américaine Lehman Brothers (mi-septembre 2008). La secousse qui en a résulté a bloqué le marché interbancaire. Les banques ont cessé de se prêter entre elles. Les activités économiques ont néanmoins pu se poursuivre grâce aux interventions d’urgence des banques centrales qui ont annoncé qu’elles mettaient à disposition des banques des fonds en quantité illimitée (contre remise de garanties, bien entendu). Le marché interbancaire a donc été remplacé par un marché entre chaque banque et la banque centrale (en Suisse, la Banque nationale).

Le (bon) fonctionnement du marché interbancaire implique que les banques se fassent confiance. Le «faire confiance» signifie que la banque qui met à disposition ses liquidités excédentaires considère qu’elle sera remboursée à l’échéance (un jour, une semaine, un mois, quelques mois, une année). Si un doute émerge quant à la capacité d’une banque de faire face à ses engagements, plus aucune banque ne lui avancera de liquidités.

UBS s’est retrouvée dans cette mauvaise position dans les jours qui ont suivi la faillite de Lehman Brothers, ce qui a conduit le Conseil fédéral et la BNS à intervenir à hauteur de près de 70 milliards de francs. Mais même après cette intervention, de nombreuses banques ont refusé de consentir des avances de liquidités à UBS pendant de très longs mois.

La faillite de Lehman a fait naître un doute sur la solvabilité de beaucoup d’instituts financiers. Toutes les banques ont commencé à se regarder en chiens de faïence, s’interrogeant sur la capacité de chacune d’entre elles à absorber les conséquences financières des milliers de milliards de produits dérivés adossés à un marché hypothécaire moribond. La défiance a remplacé la confiance de sorte que le marché interbancaire est devenu lui aussi moribond.

Ce détour pour retrouver la question du libor. Chaque matin, donc, une vingtaine de grandes banques indiquent les taux qu’elles ont pratiqués sur le marché interbancaire. Reprenons le cas de UBS. A l’automne 2008, un doute sérieux plane sur sa solvabilité. Les banques qui sont d’accord de lui faire des avances de liquidités majorent leurs taux d’intérêt. Ce qui équivaut à facturer à UBS une prime de risque. Celle-ci est généralement calculée en points de pourcentage. Si UBS annonce qu’elle a emprunté à six mois au taux de 2%, par exemple, alors que le taux entre d’autres banques est de 1,5%, elle fait savoir qu’elle a dû s’acquitter d’une prime de risque de 50 points, ce qui est l’indication d’une certaine défiance ou fragilité. Elle peut donc être tentée d’embellir sa situation en ne faisant pas état des transactions qui comportent les primes de risques les plus élevées.

Il est vraisemblable que d’autres grandes banques américaines, européennes, japonaises se sont trouvées en 2007-2008 dans une situation analogue à celle d’UBS et pourraient aussi ne pas avoir communiqué l’intégralité de leurs transactions sur le marché interbancaire. Avec quels effets sur la fixation du libor? Celui-ci ne résulte pas de la simple moyenne arithmétique des chiffres fournis. Les cinq taux les élevés et les cinq taux les plus faibles, pour chaque échéance, ne sont pas pris en compte. Le libor est donc calculé sur la moyenne des 2e et 3e quartiles. L’élimination des extrêmes a vraisemblablement pour conséquence de réduire les effets de ces communications incomplètes.

Mais, indépendamment des situations d’urgence évoquées ci-dessus, il est aussi possible d’envisager l’existence d’accords passés entre des services de certaines banques pour coordonner leurs communications et tenter d’influencer la fixation du libor. Même de très faibles variations peuvent avoir des effets multiplicateurs substantiels puisqu’il sert de taux de référence, comme nous l’avons mentionné précédemment, pour des marchés estimés à 350.000 milliards de dollars!

S’ajoute à ces considérations la question de principe. Les marchés financiers mondiaux et plus généralement l’ensemble des agents économiques doivent avoir l’assurance que la fixation du libor est transparente et reflète effectivement et exactement les conditions du marché interbancaire.

C’est un peu tout cela que les autorités de surveillance bancaire et de la concurrence ont commencé d’examiner il y a déjà plus d’une année. Sont visés des banques, des hedge funds et des courtiers. En Suisse, la Commission de la concurrence (Comco) a annoncé le 3 février dernier l’ouverture d’une enquête; douze banques seraient concernées.

A en croire le Financial Times, plus d’une dizaine d’employés à Londres et en Asie auraient été licenciés ces derniers mois dans plusieurs établissements (Deutsche Bank, JP Morgan Chase, Royal Bank of Scotland, Citigroup, Barclays). UBS SA aurait également suspendu plusieurs employés, dont deux hauts responsables. Jusqu’à présent, seules les autorités japonaises ont pris des mesures à l’encontre d’UBS et de Citigroup.

Ces licenciements sont intervenus alors même qu’aucune des enquêtes instruites n’est terminée. On ne sait donc encore rien sur l’ampleur éventuelle des manipulations, ni sur les montants impliqués. On sait en revanche qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Ce qui permet d’imaginer, sans trop de risques de se tromper, que les banques concernées anticipent les conclusions de ces enquêtes, voire même, peut-être, espèrent qu’elles pourraient être suspendues, en tout ou partie, puisque les coupables potentiels ont été congédiés. Procédé habituel dans ce milieu! Affaire à suivre. A n’en pas douter.

JEAN-PIERRE GHELFI  Economiste. Ancien membre du Conseil de banque de la BNS. www.domainepublic.ch

 EN COMPLEMENT :La refonte complète du libor se précisej eudi, La British Bankers’ Association et les régulateurs discutent d’une réforme mettant les banques à l’écart.

La fin du libor sous sa forme actuelle sera-t-elle bientôt annoncée? Les cassandres du taux interbancaire offert à Londres, créé en 1986 par la British Bankers’Association (BBA), affirment depuis des années que ses jours seraient comptés. La crédibilité du libor s’est aussi étiolée depuis l’éclatement de la crise financière en 2008.

C’est la Banque des Règlements Internationaux (BRI) elle-même qui émet les premiers doutes sur la fiabilité du libor dans un rapport publié en mars de la même année.

Quel est le problème du modèle actuel? En premier, lieu, c’est sa gestion par les banques elles-mêmes qui est devenue de plus en plus intenable avec les scandales mis à jour au cours des dernières années. La porosité des digues qu’une banque dresse entre ses traders et ceux qui fixent les taux a révélé les défaillances structurelles du système actuel. Les autorités américaines, britanniques et japonaises ont incriminé plusieurs banques – dont UBS – pour avoir manipulé le libor entre 2006 et 2008. Les soupçons selon lesquels elles auraient maintenu le taux à un niveau artificiellement bas pour dissimuler le coût réel de leur opérations de refinancement ont jeté un discrédit glaçant sur un marché gigantesque de capitaux liés de près ou de loin au taux interbancaire (hypothèques, produits dérivés, etc.).

Cette semaine, une étape décisive pourrait avoir été franchie en vue d’une vaste refonte. Un groupe de banquiers et de régulateurs se sont rencontrés à Londres pour évoquer l’avenir du benchmark. Le BBA semble prendre de plus en plus de distance avec sa paternité du libor et l’une des options de réformes possibles, apparemment proposée par la Banque d’Angleterre (BoA), consisterait à confier la fixation du taux à la Prudential Regulation Authority. Le taux d’intérêt que les banques de premier ordre doivent verser pour les crédits à court terme non couverts serait alors administré par une instance indépendante. Sur le papier, ce type de transfert de compétence représenterait un changement de paradigme gigantesque. Sur le terrain, les conclaves londoniens pourront se perpétuer.

Frédéric Mamaïs agefi mars12

1 reply »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s