Art de la guerre monétaire et économique

Le baril s’enflamme à nouveau : La géopolitique? Pas seulement. Bien d’autres facteurs font bouillir le brut

Le baril s’enflamme à nouveau :  La géopolitique? Pas seulement. Bien d’autres facteurs font bouillir le brut

On l’avait un peu oublié. Au moins en Europe. Entre le marasme économique, les contrecoups de la crise financière et des gouvernements se débattant avec leur surendettement, le débat sur le «pic pétrolier» fleure bon les années de prospérité. Pourtant, dans l’autre monde, émergent, qui dévore la moitié des hydrocarbures, l’envolée galopante des besoins n’a, elle, connu qu’une baisse de rythme. Et les signes de reprise de l’activité aux Etats-Unis – qui brûlent, chaque jour, 19 millions de barils, encore près du double des besoins chinois – font revenir la peur du choc.

chart of the day, moneygame, oil demand old world vs new world

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A Londres, un baril de 180 litres de Brent disponible immédiatement se traite plus de 120 dollars depuis la mi-février. Des prix qui rappellent ceux du printemps 2008, lors de la folle envolée. Le coût pour l’Europe est plus élevé, perte de pouvoir d’achat de sa monnaie oblige: à plus de 90 euros, le baril ne s’est jamais payé aussi cher. En Suisse, la force du franc limite en revanche l’ascension des tarifs à la pompe. A 1,73 franc en janvier, le litre de super n’atteint pas les 2 francs affichés durant l’été 2008. Pas encore.

Survenant après des mois de baisse brutale des besoins pétroliers, cet accès de fièvre peut sembler excessif. «En 2010, l’économie mondiale avait affiché l’une des plus fortes accélérations de ses besoins en hydrocarbures depuis trois décennies; douze mois plus tard la hausse de la demande est nulle», relatent les experts dirigés par Francisco Blanch au sein de Bank of America Merrill Lynch. Et ce, même en Chine où, en décembre, les achats étaient identiques à ceux affichés un an plus tôt. Explication: l’Asie a vécu sur les stocks massifs constitués en 2010.

Cette période arrive-t-elle à son terme? Cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi le prix des barils livrables immédiatement – et non pas dans un an – prend déjà l’ascenseur.

  • La réponse tient en deux mots. Géopolitique. Et liquidités.

PLUS DE PETROLE EN SUIVANT :

 Sur le front diplomatique, toutes les craintes se focalisent sur l’Iran, qui sort, chaque jour, 3,5 millions de barils du sol. Même sans arriver au clash – frappes israéliennes, blocage d’un détroit d’Ormuz par lequel transite plus du tiers du brut – le lent pourrissement de la crise pourrait s’accompagner «d’une hausse rampante du pétrole», poussant les cours «vers les 150 dollars, puis au-delà», prévient l’équipe de spécialistes dirigée par Amrita Sen chez Barclays Capital. D’autant que d’autres points chauds commencent à clignoter sur la carte. L’Irak, qui produit un peu moins de 3 millions de barils quotidiens. Ou le Nigeria – qui pompe 2 millions de barils. Mais aussi la Libye – qui revient vers 1,3 million de barils par jour – en raison des tentations séparatistes du bassin pétrolier de Syrte.

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Autre boutefeu, le déluge d’argent frais déversé dans le système financier par les banques centrales américaine et européenne, afin de maintenir l’économie à flot. Ces liquidités nourrissent les placements financiers. Les pointages hebdomadaires réalisés sur le marché américain montrent, selon Ole Hansen, spécialiste de la banque danoise Saxo, une augmentation «spectaculaire» des achats motivés par des paris haussiers.

Une bulle spéculative qui, en cas d’éclatement, pourrait cependant ouvrir la voie à une dégringolade des cours tout aussi brutale. Les experts ne voient pourtant pas le baril redescendre sous la barre des 100 dollars. Pourquoi? D’une part, le monde ne baigne pas vraiment dans le pétrole. Il y a un an, les stocks abondants des pays industrialisés avaient permis de digérer la disparition du brut libyen. Depuis, ces réserves ont fondu. D’autre part, les pays de l’OPEP – cartel contrôlant les deux cinquièmes de la production – pompent presque à fond. Et ne disposent que d’une marge de secours de 1,6 million de barils par jour. Ce qui laisse planer «le risque de perturbation si le moindre rouage vient à bloquer», préviennent les experts de Barclays.

source Earny Warning

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Barclays

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L’autre facteur limitant la baisse reste les besoins financiers de pétromonarchies, forcées d’acheter la paix sociale mais également d’investir en masse dans le remplacement de leurs gisements à bout de souffle. Pour maintenir leurs finances publiques à l’équilibre, elles ont absolument besoin d’un baril à 80 ou 90 dollars. Les marchés gardent en tête la «stabilisation» des prix autour de 100 dollars invoquée par le ministre saoudien Ali al-Naimi.

Très bien. Mais l’installation durable des cours au-delà de 120 dollars ne va-t-elle pas forcer le monde à se rationner, étouffant ainsi le renchérissement de la précieuse huile? De gré, en roulant à vélo. Ou de force, en replongeant en récession, comme en 2009. «En avril dernier déjà, la banque Goldman Sachs invoquait une telle «destruction de la demande» pour prédire la décrue du baril vers 105 dollars», rappelle Olivier Jakob, responsable du bureau d’analyse Petromatrix à Zoug. Cette mise en garde avait dégonflé la folie spéculative. Temporairement. Les décennies passées montrent qu’un tel rationnement entre en jeu quand «la planète fait face à une facture énergétique dépassant 9% du PIB mondial», estiment les économistes de Bank of America. Selon leurs calculs on approche les 8,5%. Bon, et les économies d’énergie? Elles deviennent plus difficiles, au fur et à mesure que l’utilisation des hydrocarbures se cantonne aux transports. En 1995 un doublement du prix du brut provoquait une baisse de 10% de la consommation aux Etats-Unis. L’effet se limiterait à 3% aujourd’hui, estime la banque. Cela explique pourquoi les énormes gisements de gaz de schistes exploités dans le Midwest n’ont guère permis aux Etats-Unis de réduire leurs importations pétrolières.

Les Pays les plus dépendants du pétrole

 

Les schistes? C’est pourtant le nouveau graal. Version huile visqueuse. Pour le Département de l’énergie américain, le pétrole de schiste, qui commence à être dissous du sous-sol, pourrait permettre au pays d’accroître sa production journalière de 1,2 million de barils d’ici à 2020. Cela ne bousculera guère l’équilibre pétrolier mondial. Car si les prévisionnistes de Barclays visent juste, les besoins quotidiens de la Chine augmenteront, eux, de 0,7 million de barils. Chacune des dix années à venir.

Surveiller Platts?

Tour de vis réglementaire en vue pour les agences de fourniture de prix pétrolier

Sorte de club des sociétés exploitant les grandes places financières, l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV ou IOSCO en anglais) vient mettre son nez dans les affaires d’acteurs méconnus du grand public: les agences privées fournissant les prix pétroliers. Pas le cours du Brent clignotant au rythme des échanges financiers de contrats «papier» à Londres. Mais le «vrai» prix – le prix «physique» – sur la base duquel se conclut l’échange de centaines de milliards de dollars de cargaisons, tous types d’hydrocarbures confondus. Ces prix sont compilés chaque jour par ces agences à partir des données fournies par les négociants. Compilées, retravaillées, analysées, elles forment la véritable matière première avec laquelle travaillent les sociétés de négoce installées à Genève. La plus connue de ces agences est Platts, une filiale McGraw-Hill, groupe également propriétaire de l’agence de notation Standard & Poor’s. Ses concurrents sont Argus Media, Asia Petroleum Price Index (APPI), ICIS London Oil Report (LOR).

A la demande des pays du G20, l’OICV a rendu un rapport consultatif le 1er mars sur leurs pratiques. Certaines de ses conclusions sont détonantes. «Il y a un risque potentiel que des participants du marché transmettent leurs transactions [à ces agences] de façon sélective, afin de manipuler les prix», avertit l’organisation. Le nombre de transactions servant de base au calcul d’un prix de référence par ces agences «peut souvent être inférieur à cinq», prévient un peu plus loin le rapport. L’OICV propose plusieurs pistes de réformes. Dont la soumission de ces sociétés à un organisme de surveillance. Platts a vite réagi, assurant que «le processus de fourniture des prix pétroliers que nous employons depuis près de vingt ans est hautement structuré et transparent». Les nouvelles règles proposées par l’OICV seront examinées le 20 juin prochain lors du sommet du G20 à Mexico. Si elles sont adoptées, elles pourraient placer sous surveillance un rouage clé du système pétrolier.

Pierre André Sallier/le Temps mars2012

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