Europe

Les chemins de la désunion européenne programmée par Hans Werner Sinn

Les chemins de la désunion européenne programmée par Hans Werner Sinn

La voie vers la solidarisation des responsabilités entraînera probablement une profonde fracture au sein de l’Europe.  

«E pluribus unum» (De plusieurs, Un) est la devise des Etats-Unis d’Amérique. Celle de l’Union Européenne est «In varietate concordia», ce qui se traduit officiellement par «Unis dans la diversité». On ne peut mieux résumer les différences entre les modèles américain et européen. Les Etats-Unis sont un creuset, tandis que l’Europe est une mosaïque de peuples et de cultures différents, qui s’est développée au cours de sa longue histoire.

 

Cette différence soulève une question, celle de savoir si cela mérite de lutter pour des Etats-Unis d’Europe – un concept que beaucoup refusent d’accepter parce qu’ils ne croient pas à la possibilité d’une identité européenne unifiée, insistant sur le fait qu’un système politique unique comme celui des Etats-Unis présuppose une langue commune et une nationalité unique.  

Les Etats-Unis d’Europe, le rêve des enfants de l’après-guerre tels que moi, sont une idée qui ne verra peut-être jamais le jour. Mais je n’en suis pas si certain. Après tout, une plus grande intégration européenne et la création d’un système politique unique pourraient offrir des avantages solides et pratiques ne requérant pas forcément une identité ou une langue commune. Ces avantages comprennent le libre franchissement des frontières, la libre circulation des biens et des services, des infrastructures de transport d’échelle européenne, sans oublier des arrangements de sécurité communs.  

La régulation des banques est le domaine dans lequel l’action collective s’impose. Si les banques sont régulées au niveau national, mais font des affaires à l’international, les autorités de régulation nationales sont incitées en permanence à établir des standards laxistes pour détourner les opportunités afin qu’elles ne se déplacent pas vers d’autres pays. La concurrence règlementaire dégénère, nivelée par le bas, puisque les bénéfices d’une régulation laxiste se traduisent par des profits à domicile, tandis que les pertes sont supportées par les créanciers des banques à l’étranger.  

S’appliquent ici de nombreux exemples similaires, dans les domaines des standards, de la politique de la concurrence, et de la fiscalité. 

Les considérations fondamentales en appellent donc à une intégration plus profonde, étendue même à la création d’un unique état européen.  

Le danger d’un tel choix repose toujours sur le fait que les organes de décision collectifs ne fournissent pas uniquement des services utiles à chacun, mais peuvent aussi abuser de leur pouvoir pour redistribuer les ressources entre les pays participants. Les organes démocratiques ne sont pas non plus immunisés contre ce risque. Au contraire, ils rendent possible le fait que les majorités exploitent les minorités. Pour contrecarrer cette menace, les organes démocratiques ont invariablement besoin de réglementations spéciales pour protéger les minorités, telles que l’obligation du vote à la majorité qualifiée ou un système décisionnel à l’unanimité.  

Les décisions prises par la Banque Centrale Européenne constituent un exemple particulièrement frappant de ce problème, car elles sont adoptées par un organe qui n’est même pas démocratiquement élu, à la majorité simple. Les décisions de la BCE entrainent une redistribution massive de la richesse et du risque parmi les états membres de la zone euro, des contribuables des pays stables, qui ont peu d’enjeux dans la crise, aux investisseurs internationaux, directement affectés par celle-ci.  

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La BCE a aussi distribué pratiquement l’ensemble de son crédit de refinancement aux cinq pays de la zone euro frappés par la crise: l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Irlande. Tout l’argent circulant dans la zone euro provenait de ces cinq pays avant d’être utilisé en grande partie pour l’acquisition de biens et d’actifs dans les pays membres du nord et pour le rachat de la dette extérieure dont on les soulage.

 La Réserve Fédérale américaine ne serait jamais autorisée à mener une politique aussi régionalement déséquilibrée. La Fed ne peut même pas proposer de crédit à telle ou telle région en particulier, encore moins à un état au bord de la faillite (la Californie, par exemple).

 Et voici que le Président du Conseil Européen, Herman Van Rompuy, soutenu par la plupart des pays en difficultés de la zone euro, propose une fois encore des Euro-obligations et des systèmes de mutualisation de la dette. Ces idées vont bien au-delà du système américain. Le genre d’intégration budgétaire et de centralisation du pouvoir qu’elles exigeraient ne ressemble en rien à ce qui est mis en place aux Etats-Unis.

 Les propositions de Van Rompuy sont extrêmement dangereuses et pourraient détruire l’Europe. Le chemin vers une union fondée sur des responsabilités solidaires, contre l’avis d’une grande partie de sa population, n’aboutit pas à un état fédéral au sens propre du terme – c’est-à-dire, à une alliance entre égaux qui décident librement de s’unir et promettent de se protéger les uns les autres.

 Il ne peut pas non plus aboutir à des Etats-Unis d’Europe, tout simplement parce qu’une grande partie de l’Europe refuse de choisir cette voie. L’Europe n’est pas la zone euro. Elle comprend beaucoup plus de pays que ceux qui utilisent la monnaie unique. Aussi utile que puisse être l’euro pour la prospérité de l’Europe si ses défauts, flagrants, étaient corrigés, la voie qu’emprunte la zone euro aujourd’hui divisera l’Union Européenne et compromettra l’idée d’unité dans la diversité.

 L’hypothèse selon laquelle la zone euro pourrait se transformer en Etats-Unis d’Europe n’est plus convaincante. Le chemin vers la solidarisation des responsabilités entrainera plus probablement une profonde fracture au sein même de l’Europe, parce faire de la zone euro une union de transferts et de dettes capable de prévenir l’insolvabilité de l’un de ses membres nécessiterait un pouvoir encore plus centralisé que celui qui existe aujourd’hui aux Etats-Unis.  

Hans-Werner Sinn/ Université de Munich/Project Syndicate oct12

6 replies »

  1. Voilà un article fort intéressant qui met en évidence le fonctionnement aberrant de l’Europe d’aujourd’hui.
    Les politiques des différents pays de la zone euro ne veulent pas renoncer à leur prérogative nationale en mettant en place des règles communes qui remettraient en cause leur souveraineté.
    Ce faisant ils laissent la place à un déficit organisationnel qui permet au pays « buveur de vin » des politiques économiques irresponsables.
    L’incapacité des hommes politiques des pays « buveur de vin » à mécontenter leur clientèle les poussent à proposer au pays « buveur de bière » un pacte de solidarité sans commune mesure avec les règles de solidarité en vigueur dans la confédération des Etats Unis.
    D’une certaine mesure, Hollande dit à Merkel : « Donne-moi ta montre et je te dirais l’heure qui l’est ».
    On comprend mieux le petit sourire condescendant dont elle le gratifie : Un peu de solidarité oui mais pas trop, sachons mesure garder. Hans Werner Sinn n’a pas à s’en excuser.
    Cela dit et sur un plan intellectuel, on ne comprend pas que les pays qui constituent, le cœur même de la civilisation, ne se trouvent pas un projet d’union viable et collectif.
    Quand vous voyagez dans des territoires extra européens vous ressentez bien mieux ce qui vous lie avec les européens que ce qui vous sépare.
    Par ailleurs, la domination des Etats-Unis et l’invasion de l’occident par l’Afrique, n’est jamais que la conséquence des deux guerres mondiales qui nous a vu détruire sans vergogne notre propre maison commune. Ces deux guerres nous ont simplement fait disparaitre nos fils les plus valeureux avec des conséquences incalculables sur la mentalité des survivants.
    Littéralement, à cette occasion, nous avons écrémée la société. Nous avons conservé les « planqués » et les planqués ne sont pas ceux qui font avancer la société.
    Aussi, la construction européenne reste probablement le seul combat qui mérite d’être mené, l’histoire sera sans pitié pour les politiques de droite ou de gauche qui n’aurons pas compris cela.
    Mitterrand l’avait bien compris quand il prend la main de Kohl, Hollande devait s’en souvenir.
    Même si l’on mesure toute la difficulté du projet, il s’agit presque d’un acte de foi…ce ne devrait pas être négociable, sinon on va à l’échec.

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    • Considérations fort justes. Mais. . . Quand il s’agit de savoir quoi faire, il est indispensable de quitter le registre des sentiments. Dire: "on ne comprend pas que les pays qui constituent, le cœur même de la civilisation, ne se trouvent pas un projet d’union viable et collectif." n’est pas une considération intellectuelle, mais sentimentale. La raison nous incite à considérer l’Histoire, et on y apprend que les cités grecques, par exemple, n’ont jamais pu s’unir vraiment avant d’être détruites, et pourtant elles avaient beaucoup plus de points et d’intérêts communs que les européens. Elle nous montre aussi que l’appareil européen n’est pas constitué de boy scouts idéalistes, mais une bande organisée de kleptocrates d’élite cooptés, d’un absolu cynisme. Alors acte de foi, certainement, mais foi de charbonnier qui n’est même plus maître chez lui. . .

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      • Parlons d’Histoire comme vous dites et d’Histoire plus récente que celle des cités Grecques. (qui ont toutefois réussit à s’unir devant la menace Perse)
        Comment qualifieriez-vous les arguments qui ont été utilisés pour monter les peuples d’Europe les uns contre les autres, il n’y a pas si longtemps. D’arguments rationels et non sentimentaux…la patrie…laissez-moi sourire, combien de morts ?
        Si vous mettez sur le compte de l’Europe toutes les difficultés que nos rencontrons comme nos hommes politiques le pratiquent quotidiennement, vous confiez le pouvoir à ces fameux kleptocrates que vous dénoncez,
        Seul le rêve constitue la motivation qui permet à l’homme de se sublimer…pas les calculs de comptable.
        Je crois au contraire que les fondateur de l’Europe avaient une grande idée sentimentale et que nous la voyons se transformer en calcul de boutiquiers.
        Vous noterez par ailleurs qu’ils existent, dans mes propos, quelques considérations sur les limites de la solidarité financière entre les européens qui ressemblent plus à des propos de comptables qu’à ceux issus d’une pensée socialiste.
        Pourquoi voulez-vous que les buveurs de bière acceptent de financer les buveurs de vin, un peu oui et encore avec des contreparties, mais il faut mesure garder. Même la confédération des EU ne repose pas sur cette solidarité.
        Nous commentons les propos de Hans Werner Sinn, non?
        Je trouve intéressant sa forme de mise en garde et je ne lui prête aucun procès d’intention.
        Maintenant j’admets tout à fait que vous ne partagiez pas mon enthousiasme (naif et enfantin) sur la nécessité de construire l’Europe.

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  2. l’Europe unie n’est vue que par le coté financier, sous-tendu par la dette souveraine française !!
    Il faut élargir cela sinon la fracture est évidente.
    D’autre part, pour le coté USA,
    – est ce que réellement le Texas est semblable au Maine, par exemple ? absolument pas et cela fonctionne
    – est ce que la fiscalité de la Californie en matière de besoins financiers est semblable au Montana ? absolument pas et cela fonctionne
    etc. etc. c’est le principe même de l’Union en dehors de tout concept issu de grandes maximes et de belles phrases.

    Il y a par contre un volonté farouche d’indépendance en France qui commence dans les régions et la peur de ne plus l’être est un principe, irréfléchis, comme le sont tous les principes !

    le monde évolue que cela soit souhaité ou pas mais la France (ou les français) n’ont pas compris cela, à l’instar de la sécurité sociale, du 2ème pilier, de l’application des hypothèques, de pôle emploi,……. ou fait "semblant" de changer en résistant très fort …. et le changement n’apporte rien ! Alors on dit (de très mauvaise foi) que le changement est pas bon cqfd

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  3. "Ces avantages comprennent le libre franchissement des frontières, la libre circulation des biens et des services, des infrastructures de transport d’échelle européenne, sans oublier des arrangements de sécurité communs. " Mais ce que décrit M. Sinn, c’est le traité de Rome de … 1957! Nous n’en sommes plus là depuis longtemps, hélas.

    Je suis d’accord sur le reste de l’article avec un bémol majeur: son argument concernant les banques conduit inéluctablement à un gouvernement mondial puisqu’il s’agit – selon lui – de réguler la globalité de leur activité de manière à ce qu’elles ne fassent pas du "regulation shoping". Ca ne semble pas sérieux. Un gouvernement fort peut parfaitement imposer à ses banques de ne pas aller faire des cabrioles financières dans des paradis fiscaux ou réglementaires. Le gouvernement suisse aurait pu le faire, s’il ne l’a pas fait c’est parce que les financiers ont pris trop d’influence sur lui. Le problème est le pouvoir du politique sur le lobby bancaire, pas la zone de réglementation. Qu’en pensez vous?

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    • Vous faites bien de parler de gouvernement « fort » car aujourd’hui les banques financent les Etats et les Etats financent les banques.
      Depuis quand les banques sont indépendantes de l’Etat, elles y sont totalement inféodées, à la botte pourraient-on dire et c’est bien cela le problème.
      Propager l’idée que les banques sont responsables de la situation actuelle par le lobbying qu’elles exercent, fait le jeu des Etats et des hommes politiques qui nous gouvernent. Non ?
      Ce sont eux les responsables.
      Il y a bien longtemps que les taux auraient remonté si les banques n’en faisaient qu’à leur tête.
      Le message des responsables politiques est clair vis-à-vis des banquiers : nous vous assurons les ressources qui vous permettront de nous financer.
      Rassurez-vous nous allons créer la monnaie qui vous permettra de nous et de vous maintenir la tête hors de l’eau.
      Combien de temps serait maintenu au pouvoir le dirigeant d’une grande banque qui s’opposerait au marché qu’on lui propose ? De facto il existe une complaisance réciproque tout à fait regrettable.

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