Entretien Atlantico/ Bruno Bertez: Quand les Abénomics se font Seppukunomics!!!

Entretien Atlantico/ Bruno Bertez: Quand les Abénomics se font Seppukunomics!!!

We don’t see it.

Atlantico:  Après plusieurs mois d’euphorie économique et boursière, le Nikkei a chuté hier (donc aujourd’hui) de 7,32%, après une hausse prodigieuse de 80% ces six derniers mois. Cette violente correction n’est-elle que passagère, ou est-ce les prémisses du dégonflement à venir d’une bulle financière ?

japan nikkei 225 5/23/13Japan 10 year bond yield to 5/23/13

BRUNO BERTEZ: Vous avez raison; il y a bien eu euphorie boursière. Il faut cependant nuancer, s’agissant de l’économie, on a simplement assisté à quelques petits frémissements. L’euphorie boursière, c’est ce qui est le plus facile à déclencher. Il suffit de donner des liquidités gratuitement en quantités illimitées, d’annoncer que l’on cherche à faire baisser le change et que l’on continuera, "coûte que coûte", le temps qu’il faudra. Avez-vous déjà vu la spéculation résister à pareilles promesses? Mettre la spéculation de son côté n’est jamais très difficile. Le marché japonais a donc grimpé de façon parabolique. La qualité des acheteurs a été déplorable. Même les chiens couverts d’un chapeau ont pu gagner de l’argent, selon l’expression bien connue au Japon.

Au plan technique, après une hausse spectaculaire, une correction violente n’a rien d’anormal. Les acheteurs sont de mauvaise qualité, les fondamentales divergent profondément d’avec la tendance boursière. En un mot comme en cent, nous sommes dans une situation d’extrême fragilité.


La question de savoir si la correction n’est que passagère est la question à 1 million de dollars. Comment connaître les réactions de la communauté spéculative? Comment anticiper le flux des nouvelles? Comment tenir compte de ce qui se passe dans le monde entier? Ainsi, on dit que la forte chute du Nikkei trouve en grande partie son explication dans la publication de statistiques économiques chinoises très médiocres; statistiques qui vont, pour la première, fois dans le sens d’un retrait de l’activité économique et non plus seulement d’un ralentissement.

Tout ceci intervient sur un fond de scepticisme quant à l’efficacité réelle, le mot important est "réelle", des mesures que l’on regroupe sous le nom d’Abenomics.

Les Abenomics sont un véritable monstre. Abe a repris les politiques traditionnelles de stimulation keynésienne de son parti. Il a repris les enseignements du début des années 30, quand le Japon a procédé à une dévaluation compétitive et mené une politique volontariste. Abe a ajouté à sa panoplie les remèdes du charlatan Bernanke, remèdes qui consistent à créer une bulle des actifs financiers, à la fois pour produire un effet de richesse artificiel, et en même temps, pour modifier le sentiment des agents économiques du pays. C’est un cocktail explosif.

PLUS DE BERTEZ EN SUIVANT:

ATLANTICO:  Cette secousse du Nikkei est-elle le premier signe vraiment négatif venant sanctionner les Abenomics, alors que la croissance, elle, affiche des performances confortables ? Quels autres effets pervers peuvent-être des Abenomics (et auriez-vous des projections pour les quantifier ?) Que risque le Japon, si les Abenomics devaient tourner court ?

BRUNO BERTEZ: La secousse du Nikkei est un phénomène à la fois local et international. Local parce que Abe a modifié totalement les anticipations financières des agents japonais. Il a introduit un risque d’inflation important. Un risque des taux longs. Un risque de déstabilisation de la pyramide de dettes du gouvernement. Un risque d’asphyxie du secteur privé. En promettant un taux d’inflation de 2%, il a fait ressortir des taux d’intérêt réels très négatifs sur les fonds d’Etat. Les institutions vendent les fonds d’Etat, la hausse des taux sur les JGB place le marché en déséquilibre. Certaines institutions ont déjà des pertes considérables. La hausse des taux longs se fait de façon désordonnée, quelquefois, on ne peut pas coter. Les entreprises importantes comme Toyota ont dû retarder des émissions tant le marché est maintenant disloqué.

Comme nous l’avons dit, les performances économiques sont à peine balbutiantes. Une hirondelle financière ne fait pas le printemps économique. Les mesures de Abe ne profitent qu’aux grandes entreprises exportatrices, soit environ 15% de l’activité économique. Le fond, la substance de l’économie, c’est à dire les petites et moyennes entreprises n’en bénéficient guère. On peut même dire au contraire, en raison du climat spéculatif, de la volatilité et de la vulnérabilité qui sont instillés.

On ne change pas l’économie d’un pays par quelques coups de crayons financiers. Le Japon est en crise depuis 1989/1990. L’éclatement de la bulle financière a coûté trois années de GDP. Elle a modifié profondément le tissu économique et les mentalités. Le mal japonais, si on peut appeler cela un mal, ce que nous ne faisons pas, est un mal profondément enraciné. Le Japonais moyen et les PME ne souscrivent pas forcément au délire de Monsieur Abe. Il en voit les mauvais côtés et les risques.

Si les Abenomics devaient tourner court, ce qui est pour nous une certitude, le système japonais serait profondément déstabilisé, ce qui n’est pas encore trop grave, c’est leur problème, mais surtout le système financier mondial courrait des risques très importants. Il faut savoir que le yen est ce que l’on appelle une monnaie de carry. La communauté spéculative emprunte en yens et,  à partir de là, spécule sur tous les actifs financiers mondiaux, à Wall Street, en Europe sur la dette périphérique, sur tout ce qui procure un rendement et qui offre une protection contre la baisse du change japonais. La communauté spéculative mondiale est toute positionnée du même côté du bateau; un mouvement de foule qui risque de faire chavirer le navire.

Nous ne sommes pas catastrophistes à ce stade car il est trop tôt pour qu’il soit déjà trop tard. Compte tenu des marges de manœuvre de la Bank of Japan, compte tenu du soutien tacite des Etats-Unis et des Européens à cette politique, il est possible à ce stade d’enrayer les phénomènes de foule et les mouvements de boule de neige. C’est bien plus tard, nous semble-t-il, qu’il faudra se poser la question d’un risque de naufrage non maîtrisé et non maitrisable. 

ATLANTICO:  Comment un pays avec 235% d’endettement du PIB peut-il sérieusement envisager un plan de relance tel qu’Abenomics (des milliards injectés par l’état et les collectivités, une planche à billets qui tourne à plein régime) ? La structure économique du Japon pouvait-elle se permettre un tel plan de relance ?

BRUNO BERTEZ: Attention, il ne faut pas s’obnubiler sur le taux d’endettement du Japon en regard de son GDP. Une dette n’équivaut pas à une dette, tout dépend de son financement. Jusqu’à la grande vague spéculative des dernières semaines, déclenchée par Abe, le Japon était un pays spécifique, avec une dette gouvernementale financée par la répression financière: la dette du Japon est en grande partie domestique. On peut même dire que beaucoup d’opérateurs internationaux étaient vendeurs de dette japonaise avant Abe. Ce sont les rachats du découvert  qui ont certainement contribué, dans une première phase, aux excès spéculatifs. Il ne faut pas oublier que, déjà avant Abe, on considérait que le Japon était une catastrophe en attente d’arrivée.

Pour résumer, les 235% d’endettement par rapport au GDP ne nous semble pas le phénomène déterminant; ce qui est déterminant, c’est l’ensemble des mesures, le policy-mix de Abe. C’est un ensemble de mesures que d’aucun trouve aventureuse mais que nous considérons comme suicidaires. Un policy-mix qui s’articule autour de stimulation financière, stimulation monétaire, stimulation fiscale, et qui, seulement après, place les réformes est un policy-mix extraordinairement dangereux. Il s’agit plus d’une fuite en avant que d’une véritable politique. Un autre dosage, un autre ordre des priorités en particulier du côté des réformes, aurait été souhaitable.

Quand on fait une dévaluation, comme c’est le cas du Japon, la logique est 1) de faire en sorte que l’on ne perde pas le contrôle de l’opération 2) de faire en sorte que cela intervienne à un moment où la demande mondiale est plutôt croissante que déclinante. Aucune des deux conditions n’est réunie.

Le problème du Japon vient de loin, et cyniquement, nous dirions qu’enfin on entre dans la phase finale, celle de la catastrophe et du grand nettoyage. Le Japon a ce que l’on appelle un excédent de dette colossal qui empêche la marche en avant de l’économie, et ce depuis 1990. Il a voulu faire l’économie du nettoyage des dettes et a repoussé devant lui, comme le fait un chasse-neige, tous les problèmes. En refusant la destruction  des dettes, le nettoyage des bilans, les gouvernements successifs ont maintenu en vie un fardeau que l’économie ne peut plus traîner. La décision aventureuse de Abe va se traduire malgré lui par des enchaînements négatifs non voulus, non maitrisés, qui vont finir par détruire les passifs que l’on n’a pas voulu ou pu détruire depuis 23 ans. Finalement, nous sommes, grâce à l’incompétence des dirigeants japonais, en présence de ce que l’on peut appeler  un mal pour un bien.

Nous vous donnons un exemple de problème réel non résolu par les Abenomics. Et c’est un problème qui concerne 85% de l’économie: le problème de l’énergie. L’électricité au Japon coûte deux fois et demi plus cher qu’elle ne coûte aux Etats-Unis. Abenomics n’y change rien. Même chose pour le marché du travail, même chose pour l’impôt sur les sociétés.

ATLANTICO: Si le Japon se mettait à sérieusement déraper économiquement, quels pourraient être les effets sur l’ensemble des pays développés ? Autrement dit, quels risques les "Abenomics" font-ils courir sur l’équilibre de l’économie mondiale ?

BRUNO BERTEZ: La question de l’incidence de l’Abenomics sur la situation mondiale est tellement complexe que même Bernanke est incapable d’y répondre. Qui peut dire ce qui peut se passer dans un monde interconnecté aussi bien sur le plan économique que sur le plan financier et sur le plan bancaire. Personne. Le vol d’un papillon japonais modifie ce qui se passe en Corée, ce qui se passe en Chine, etc. Nos systèmes sont tellement déséquilibrés, avec des bilans tellement lourds et tellement peu conformes aux règles comptables et règles prudentielles, que tout peut arriver. Tout ce que l’on sait, c’est que la spéculation mondiale a atteint des proportions hors de tout bon sens et que l’incidence économique de la dévaluation du yen touche tous les exportateurs de la planète.

ATLANTICO:  Alors que Shinzo Abe n’était pas l’homme politique le plus populaire du Japon, et que son premier passage au poste de Premier ministre (2006-2007) n’avait pas laissé un souvenir impérissable, sa popularité est au plus haut (sa cote de popularité est autour de 70% – à vérifier). "Abenomics" ne serait-il pas au fond qu’une politique démagogique, à visée strictement politique, plutôt qu’un projet économique sérieux ?

BRUNO BERTEZ: La popularité de Abe est précisément inquiétante. Quand un homme politique médiocre et ordinaire devient très populaire, c’est qu’il flatte le pays dans le sens du poil, c’est à dire dans le sens de la facilité apparente. Sa politique est perçue comme démagogique, mais nous ne sommes pas persuadés que cela soit sa caractéristique fondamentale. La caractéristique fondamentale pour nous, c’est que c’est une politique désespérée.

SOURCE ET REMERCIEMENTS ATLANTICO 24/5/13

http://www.atlantico.fr/decryptage/abenomics-vont-tourner-court-ou-sauver-planete-bruno-bertez-philippe-waechter-735958.html?page=0,1

EN BANDE SON:  

EN COMPLEMENT: Pour Keith Fitz-Gerald,  The Burning Platform blog,

La théorie derrière les ‘Abenomics’ est la suivante: la hausse du marché boursier va permettre de générer du capital et la chute du yen va stimuler la compétitivité des produits japonais sur les marchés étrangers, ce qui favorisera les embauches. Mais cela sera-t-il suffisant ?

✓ La dette totale cumulée japonaise (dette publique + dette des ménages et des entreprises) atteint près de 500% du PIB, le record mondial. Une politique du type Hélicoptères de Ben Bernanke ne produira des effets positifs que sur du court terme, sans résoudre les problèmes de fond.

✓ Plus d’argent ne signifie pas plus d’innovation. Beaucoup de poids lourds comme Sony, Matsushita et Fujitsu ont toutes les peines du monde à demeurer compétitifs sur des marchés sur lesquels ils ont régné autrefois.

✓ Les installations énergétiques japonaises ne permettraient plus d’accompagner une relance japonaise. Seuls 3 des 54 réacteurs nucléaires sont demeurés opérationnels et la facture des importations énergétiques a doublé depuis le tsunami de 2011, et elle continue d’augmenter. Il semble peu probable qu’une augmentation des exportations pourrait compenser cet effet.

✓ La balance commerciale du pays, autrefois grassement excédentaire, est maintenant déficitaire.

✓ Le niveau des prix ​​japonais augmente plus rapidement que les revenus, en même temps que l’augmentation des taxes. Les consommateurs sont pris en tenaille.

✓ Les entreprises japonaises, qui avaient traditionnellement tendance à rapatrier leurs profits, favorisent leur expansion à l’étranger plutôt que de réinvestir leurs profits au Japon.

✓ Le vieillissement de la population japonaise est très rapide et il n’est pas compensé par une politique d’immigration adéquate. Une pénurie de main-d’œuvre se fait jour.

Selon Fitz-Gerald, les « Abenomics » pourraient fonctionner si 4 conditions sont réunies :

✓ Les banques japonaises ne doivent pas thésauriser comme le font les banques américaines, mais elles doivent faire circuler l’argent au profit des ménages et des entreprises japonais ;

✓ Les acheteurs d’obligations japonaises doivent poursuivre leurs achats de dette japonaise, alors pour éviter au gouvernement de se retrouver contraint d’emprunter à de mauvaises conditions auprès des traders de produits dérivés spéculatifs ;

✓ Les consommateurs japonais doivent jouer le jeu et les salaires doivent augmenter pour qu’ils puissent le faire.

✓ La communauté internationale ne doit pas sanctionner le Japon lorsqu’il dévalue sa monnaie. Jusqu’à maintenant, le G20 a accepté la dépréciation. Kuroda, le gouverneur de la Banque du Japon, a manifesté qu’il soutiendrait le programme d’Abe.

Fitz-Gerald estime qu’à plus long terme, les « Abenomics » pourraient s’avérer désastreux

Source Zerohedge 9/5/2013

http://www.zerohedge.com/news/2013-05-09/guest-post-abenomics-going-put-japan-back-map



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1 réponse

  1. Samedi 24 Mai : JE VOUS INVITE A LIRE

    Je vous invite à lire, à méditer et à surveiller tout ce qui concerne le Japon.

    Pourquoi ?

    Parce que le Japon est un précurseur, il connait une crise d’excès de dettes depuis 1990, il a utilisé toutes les ressources des politiques conventionnelles, toutes les ressources des politiques non-conventionnelles et face à l’échec, il se lance dans ce que nous appelons la grande aventure désespérée.
    Nous le soulignons dans notre texte, Abe ne se lance pas dans une politique démagogique, non il se lance dans la politique désespérée de la dernière chance.
    Pourquoi dernière chance?
    Parce que les paramètres qui ont permis au Japon de tenir jusqu’à présent se dérobent:

    -Disparition de l’excédent des comptes courants.

    -Le vieillissement de la population fait que les japonais tirent sur leur épargne Intérieure.

    -L’Asie et la Chine qui ont représenté l’essentiel de la croissance nippone ralentissent.

    -Le regain de nationalisme en ASIE suscite des mesures de rétorsion.

    -La dette représente 20 fois les revenus de l’Etat.

    -La dette nouvelle est d’un rendement nul, elle ne produit plus de GDP supplémentaire.

    -La psychologie internationale était en train de tourner au détriment du Japon. Il veut maintenant sortir de l’économie de marché et entrer dans la dictature:
    -Reprise de contrôle de la Bank of Japan.
    -Modification autoritaire de la constitution.
    -Dévaluation autoritaire du change.
    -Etude de restrictions à la libre circulation et emplois des capitaux.

    Le japon n’a aucune chance de réussir dans la voie choisie :
    La démographie et le vieillissement de la population sont des éléments déterminants et le gouvernement n’y peut rien.
    La société japonaise est bloquée de haut en bas.
    L’absence de ressources en énergie est déterminante.
    L’intensité capitalistique du Japon est la plus forte du monde, devant si nos souvenirs sont bons celle de l’Allemagne.
    Les voisins du Japon prennent et vont prendre des mesures de rétorsions.
    Le risque majeur est celui de perte de contrôle des taux longs d’une part et du contrôle du change d’autre part. Les pays du G7 et G8 le savent et c’est parce qu’ils savent que la situation est dramatique qu’ils acceptent la dévaluation japonaise de la dernière chance. Le G20 lui n’est pas d’accord.
    Le Japon est une pièce maitresse du système de recyclage international et la clef de voute de la spéculation globale par le biais du carry trade.
    Le Japon est un des piliers du FMI et du soutien de la dette des périphériques européens; et des treasuries US….

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