La complaisance déplacée de l’Amérique à l’égard de son déficit par Martin Feldstein

La complaisance déplacée de l’Amérique à l’égard de son déficit par Martin Feldstein

Les Etats-Unis restent confrontés à un déficit budgétaire dangereux, même si on pourrait ne pas en être conscient au vu de la complaisance qui domine les discussions budgétaires à Washington. Considéré comme un problème urgent jusqu’il y a peu, le déficit fédéral est maintenant relégué sur la liste d’attente de la politique américaine.

Le changement de point de vue a été déclenché par les nouvelles prévisions de déficit qui ont été récemment publiées par le Congressional Budget Office, l’organisme technique indépendant chargé de conseiller le Congrès sur les questions budgétaires. Selon le rapport du CBO, le déficit budgétaire américain va diminuer de 7% du PIB en 2012 à 4% en 2013. Cette diminution reflète la réduction des dépenses publiques consacrées aux programmes du secteur de la défense et d’autres secteurs, qui sont le résultat du « séquestre » budgétaire en place depuis mars, ainsi que la hausse des recettes causée par l’augmentation des taux d’impôts sur le revenu et des charges sociales depuis la fin de 2012.

Plus frappante encore est la projection du CBO selon laquelle le déficit continuera à diminuer rapidement, pour atteindre seulement 2,1% du PIB en 2015 avant de remonter progressivement jusqu’à peine 3,5% du PIB en 2023 – la fin de la période de prévision officielle du CBO. Cette évolution du déficit implique que le ratio dette / PIB du gouvernement restera à peu près au niveau actuel de 75% au cours des dix prochaines années.

Malheureusement, ces chiffres largement médiatisés ont peu de chance de se confirmer dans la réalité : en effet, même le CBO ne pense pas qu’ils représentent ce qui va se produire effectivement. Au lieu de cela, ces prévisions officielles représentent un scénario « de référence » que le CBO est tenu de présenter. Le « budget de référence » de la CBO suppose que tous les éléments de réduction du déficit présents dans la loi actuelle resteront inchangés. Ces éléments incluent, par exemple, une vieille exigence législative que les paiements aux médecins du programme public Medicare soient fortement réduits dans les années à venir, une exigence que le Congrès a reporté chaque année.

Afin de fournir des indications plus utiles, le CBO présente un « scénario budgétaire alternatif », qui évite ces caractéristiques hautement improbables. Ce scénario prévoit que le déficit budgétaire annuel sera de nouveau à 4,7% du PIB au bout de dix ans, avec un ratio dette / PIB à 83% et en augmentation. De plus, ces estimations sont fondées sur l’hypothèse optimiste que l’économie retournera progressivement au plein emploi, accompagné d’une faible inflation et de taux d’intérêt modérés.

Les fonctionnaires et autres personnes qui sont en faveur d’une stimulation de la croissance via l’augmentation des dépenses du gouvernement ignorent le scénario alternatif plus réaliste du CBO. Ils étayent leur argument selon lequel le déficit n’est pas un problème immédiat en pointant les très faibles taux d’intérêt sur la dette publique à long terme, grâce à un rendement de 2% sur le bon du Trésor à dix ans et un taux d’intérêt réel négatif sur les obligations du Trésor protégées contre l’inflation (TIPS). Le problème, c’est que ces faibles taux ne reflètent pas le sentiment du marché ordinaire ; au contraire, ils proviennent du fait que la Réserve fédérale achète désormais plus de titres à long terme que le gouvernement n’en émet pour financer le déficit budgétaire.

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À plus long terme, le CBO avertit que la combinaison d’une population qui vieillit rapidement et de l’augmentation des coûts médicaux entraînera une croissance rapide du déficit, tirée par la hausse des coûts des allocations de retraite et de soins de santé à destinations des retraités à revenu intermédiaire. Selon le CBO, sans aucune modification législative, le déficit budgétaire en 2037 sera égal à 17% du PIB, tandis que la dette publique augmentera à plus de 195% du PIB.

Une dette nationale large et croissante constitue un grave danger pour la santé d’une économie. La hausse du coût du service de la dette exige des taux d’imposition plus élevés, qui affaiblissent les incitants et réduisent la croissance économique. D’ici à la fin de la décennie, les Etats-Unis auront à payer un montant équivalent à plus d’un tiers des recettes de l’impôt sur le revenu personnel, uniquement pour s’acquitter du paiement des intérêts sur la dette nationale.

Les investisseurs étrangers détiennent désormais plus de la moitié de cette dette. Leur payer des intérêts nécessite d’envoyer plus de biens et services vers le reste du monde que ce que les Etats-Unis reçoivent du reste du monde. Pour ce faire, la valeur du dollar doit diminuer afin de rendre les produits américains plus attrayants pour les acheteurs étrangers et afin de rendre les produits étrangers plus chers pour les consommateurs américains. La faiblesse du dollar réduit le niveau de vie américain.

Une large dette nationale limite également la capacité du gouvernement à répondre aux urgences, y compris les menaces militaires et les récessions économiques. Enfin, elle rend les États-Unis vulnérables aux changements des sentiments des marchés financiers, comme l’expérience européenne a montré.

Réduire les déficits futurs et inverser la croissance de la dette publique nécessitent d’augmenter les recettes fiscales et de ralentissement la croissance des programmes publics portant sur les retraites et les soins de santé. Les recettes fiscales peuvent être augmentées sans augmenter les taux marginaux d’imposition, en limitant les aides fiscales qui sont intégrées dans le code fiscal actuel. Ces subventions représentent une forme cachée de dépenses du gouvernement en tous genres, depuis les prêts hypothécaires et les assurances maladie jusqu’à l’achat de voitures hybrides et de panneaux solaires résidentiels.

Le ralentissement de la croissance des programmes des retraites et soins de santé pour les retraités de la classe moyenne ne peut pas se faire brutalement. Il faut commencer par prévenir ceux qui sont aujourd’hui à une dizaine d’années de la retraite – ce qui explique pourquoi il est important de lancer de telles réformes dès maintenant.

Malheureusement, la nouvelle complaisance à l’égard des déficits futurs rend difficile, sinon impossible, d’adopter la législation nécessaire pour commencer la procédure de réduction du déficit budgétaire de long terme de l’Amérique. Il est important pour les décideurs politiques et le public de comprendre les perspectives budgétaires réelles et les dommages que des déficits élevés entraîneront si des mesures rapides ne sont pas prises. Enlever la marmite du champ de vision ne l’empêchera pas de déborder.

Martin Feldstein Project syndicate 30/5/2013

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

 http://www.project-syndicate.org/commentary/america-s-misplaced-deficit-complacency-by-martin-feldstein/french#E1hHC7rg50zT2k45.99



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