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L’Edito du Mercredi 28 Aout 2013: Edition spéciale, l’enterrement de Bernanke Par Bruno Bertez

L’Edito du Mercredi 28 Aout 2013: Edition spéciale, l’enterrement de Bernanke Par Bruno Bertez

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Jackson Hole, dans le Wyoming, est une superbe station de montagne, porte d’entrée du Parc du Grand Teton et de celui voisin de Yellowstone.

Chaque année, la ville accueille l’élite de la banque, de la finance, de la kleptocratie. Au fil du temps, Jackson devient une sorte de Davos bis, un Davos bancaire et monétaire.

La ville est magnifique, chic, distinguée.  Elle révèle discrètement une richesse de bon goût avec des boutiques aussi huppées que celles que l’on trouve dans les palaces de Las Vegas ou sur les avenues prestigieuses des grandes capitales, mais en moins clinquant, en moins bling-bling. Jackson est un haut lieu du 1%.

La réunion vient de se terminer. En cette fin août 2013, c’est un bien triste anniversaire. Bernanke n’est pas venu. L’an dernier, tout fringuant, pugnace, mais doucereux, de cette douceur qui force la conviction, encore auréolé de sa couronne de chef du cartel de la drogue monétaire, il a profité de la tribune de Jackson pour lancer son QE3. QE3, sorte de couronnement des politiques monétaires ultra-accommodantes.

   Cette année, Ben n’a pas eu le cran de faire le déplacement. Il savait, il sait, que la chute est proche. Il ne voudrait surtout pas tomber du piédestal sur lequel  seul, avec son travail, son savoir académique, il s’est hissé. Il ne veut pas connaître prématurément la disgrâce qui a touché Greenspan lorsqu’il a quitté les affaires. Souvenez-vous, terrible disgrâce, qui a transformé en quelques jours le Maestro en paria. Les feux et les projecteurs pour le succès, oui, pour l’échec, non. Ce n’est pas la statue de Lénine que l’on déboulonne, mais cela y ressemble un peu. Encore vivant, encore aux commandes, on lui taille un costume, on lui met ses petites chaussures blanches comme on l’a fait pour le grand leader communiste. On enterre Bernanke. Après Obama, Summers, puis la cohorte de ceux qui, jusqu’alors, s’étaient tus par conformisme ou lâcheté. On enterre Bernanke.

Poussons un peu la similitude avec Lénine, le grand leader.  Nous avons toujours pensé qu’il y avait quelque chose de Lénine chez cet homme-là. Une analyse, un projet, une volonté démesurée de conduire le monde. Même volonté de puissance et peut-être même aveuglement. La volonté de prouver que les idées que l’on a sont justes, de mettre en œuvre ses analyses, prétendre détenir la science pour conduire les hommes. Prétendre que le savoir, le sien, peut changer le monde.

Bernanke a échoué, serions-nous tenté de dire, pour la même raison que Lénine : l’absence de bonne courroie de transmission.  Les idées de Bernanke n’ont pas trouvé d’articulation ; l’idée, même si elle est juste, ne s’impose pas d’elle-même, sauf dans le monde magique des philosophes, des intellectuels et des escrocs politiques. Pour que les idées soient efficaces, il faut qu’elles prennent vie, qu’elles s’incarnent dans des groupes sociaux, dans des classes, dirait Lénine. Lénine voulait un fer de lance, un levier –la classe des prolétaires, le levier des soviets- pour porter le fer de la Révolution, pour conduire le monde. Il n’a trouvé que des hommes profiteurs, mesquins, envieux, bornés, assoiffés de sang et de prébendes.  Son projet a été dénaturé.

Bernanke, du haut de son hélicoptère, a en beau multiplier ses épandages, rien n’y a fait. Faute d’être cultivée, faute d’être travaillée, la terre qu’il a arrosée  n’a rien produit sauf de temps à autres quelques touffes d’herbes sèches, jeunes pousses avortées, sans racines.  Le sol est resté désertique malgré les orages de liquidités, malgré les engrais et autres dopages.

En l’absence de courroie de transmission, Lénine a échoué. En l’absence de courroie de transmission, Bernanke a échoué.

La magie de la parole, pas plus que celle des idées, ne suffit pour traiter les problèmes du monde réel. Il faut y ajouter de l’effort, du sang et des larmes. Il faut un détour avant de produire. Toute chose que les intellectuels, que les grands prêtres, ignorent.

Le monde de Lénine a fini dans un bain de sang barbare ; celui de Bernanke se termine dans un océan de monnaie, de dettes et de promesses qui ne seront jamais tenues.

L’analyse de décembre 1999, analyse qui a rendu Bernanke célèbre, cette leçon donnée aux Japonais constituait une réflexion de qualité. On se souvient de ce texte qui a fait le tour du monde dans lequel Bernanke faisait la leçon aux responsables japonais et soutenait que la paralysie qu’ils s’infligeaient pouvait être surmontée. Dans ce texte,  il considérait que l’on pouvait lutter contre l’insuffisance de demande par l’hélicoptère monétaire ; mais dans ce texte aussi, et peut-être sans suffisamment y insister, il indiquait qu’il fallait un relais. Il avait compris qu’il fallait la collaboration des politiques. Il avait entrevu l’échec sans peut-être suffisamment y insister. Surestimation personnelle certainement, surestimation de ses propres armes, qui conduit à croire que l’on peut vaincre seul.  Le texte de 1999 mettait le doigt sur le rôle central que devait jouer le politique, c’est-à-dire le budget dans cette entreprise de relance de la demande. Il fallait que la finance soit au service de l’économie et non l’économie au service de la finance. Il fallait que le Réel soit Moteur et non pas les Signes. Nous aurons l’occasion de revenir sur les raisons de l’échec de Bernanke.

Jackson 2013 c’est : « comment s’en débarrasser ».

Comment se débarrasser de cette monnaie, mi réelle, mi potentielle, de cette monnaie qui n’en est pas une, tout en en étant une, qui va, qui vient, incontrôlée. De cette monnaie qui gonfle de pouvoir d’achat des spéculateurs et appauvrit les consommateurs. De cette monnaie qui est la meilleure des choses quand elle arrive et la pire quand elle s’en va. Comment la domestiquer. La faire rentrer au bercail, elle, sauvage poison de la spéculation.  Avant qu’elle mette à bas l’édifice financier. Comment simplement réduire, ralentir, l’injection du poison ?

Que l’on ne s’y trompe pas,  Jackson 2013, c’était le sommet de la peur. Il ne faut pas féliciter les journaux pour la justesse de leurs comptes rendus. Certains ont quand même fait leur travail. Reuters titre : « la stabilité financière mondiale (est la) priorité des Banques Centrales »… « la stabilité de l’ensemble financier mondial est menacée par le désengagement imminent des grandes Banques Centrales des politiques ultra-accommodantes ».

C’est clair. Nous sommes sur l’autre versant, nous passons de l’autre côté ; on ne parle plus de croissance, de chômage, on parle de ce qui était dans l’ombre, no-éclairé, occulté : le risque.

La dernière réunion de Jackson, c’est :

-          D’abord, un constat d’échec de la politique de Bernanke. Il a échoué à combler l’insuffisance de la demande par l’ultra-accommodation monétaire

-          Ensuite, la reconnaissance des risques que fait courir au système le déplacement de masses de capitaux considérables, de capitaux qui sont à la recherche de sécurité ou de plus-values spéculatives. Reconnaissance du risque d’instabilité financière

-          Enfin, le refus des Américains d’accepter leur responsabilité globale, d’accepter que le « tapering », la gestion monétaire, la sortie des politiques ultra-accommodantes soit coordonnée au niveau global. La Fed à Jackson a repoussé la demande des émergents, elle a refusé de fixer sa conduite en fonction des dégâts qu’elle a occasionné de par le monde. La Fed répond : « si vous êtes en difficultés, c’est de votre faute, il ne fallait pas vous opposer à la hausse de votre devise en son temps ».

Jackson, disons-nous, c’est la reconnaissance explicite de l’échec. Les politiques monétaires sont incapables de combler l’insuffisance de la demande lorsqu’on est en situation de surendettement généralisé. La transmission de l’ultra-accommodement ne se fait pas ; l’argent des hélicoptères se déverse dans la bourse des banques, mais pas dans celle des consommateurs ou dans celles des entreprises qui investissent. La courroie de transmission majeure qui transforme la monnaie, la dette,  en revenu et en activité économique, c’est le déficit budgétaire.  Et le déficit budgétaire est bloqué par la classe politique. Celle-ci est bloquée, tétanisée par les déficits.

La Fed de San Francisco vient d’assassiner Bernanke. Elle publie une note qui démontre que QE2 n’a ajouté que 0,13% au GDP. Autant dire, rien. Elle démolit le fameux remède magique incantatoire de la « Guidance » chère à Bernanke. A lire, la note de la FRBSF du 12 août 2013, auteurs Vasco Curdia et Andréa Ferrero. John Williamson, de la même Fed de San Francisco, enfonce le clou : « il y a danger à pousser une politique non-testée trop loin ». Echec à combler l’insuffisance de la demande, échec à relancer la hausse des prix, il faut boire la coupe jusqu’à la lie. Cette-ci est maintenant inférieure à ce qu’elle était il y a un an, avec un CPI en hausse de 1,3% sur douze mois à fin juin pour le déflateur du GDP.

Le risque en revanche se précise, il faut y insister car on en parle peu. Il avait déjà montré sa tête horrible quand on avait osé parler de l‘exit les années précédentes. On se souvient de la déconfiture de Dubaï et encore plus de la faillite de la Grèce. Le risque revient en force. Nous avons écrit récemment sur ce sujet et démonté la mécanique. La réponse à la crise de 2008/2009 a consisté à lâcher sur le monde global des torrents de liquidités gratuites ; ces liquidités sont venues pourrir tout le système. Elles se sont déversées sur les émergents car la rentabilité y était plus élevée qu’ailleurs. Elles ont provoqué des excès considérables en Chine, en Inde, en Turquie, au Brésil, en Asie et en Amérique Latine. Des taux de croissance des réserves domestiques et du crédit supérieurs à 10% l’an ont été enregistrés dans ces pays pendant 5 ans.

Tout est déséquilibré. Tout est devenu ingérable. Le « hot money » a inondé le système économique et financier des émergents, il a produit, il a autorisé, un leverage considérable. Le leverage des émergents est maintenant supérieur à celui des développés.  C’est ce leverage qui menace de s’écrouler. C’est de cette menace que parle Reuters dans son titre. Le « hot money » quitte, fuit les émergents. Les devises des émergents chutent. C’est la descente aux enfers pour les devises brésilienne, turque, indonésienne, indienne, sud-africaine, et à degré moindre, pour la Malaisie ou la Thaïlande. Les réserves des Banques Centrales concernées sont sollicitées, elles s’épuisent à soutenir le change. La liquidité disparaît. Le risque croît en un cercle vicieux. Les bourses sont sous-pression : à la disparition de la liquidité, s’ajoute la surévaluation, le mispricing généralisé. C’est par centaines de milliards depuis le début de mai que le sang financier s’écoule hors du système des économies émergentes. Comme le dit un banquier de chez Morgan  Stanley : « c’est un véritable changement de régime comparé à ce que nous avons connu pendant la dernière décade. On a vu des accumulations considérables de réserves chez les émergents qui tentaient de contenir l’appréciation de leur monnaie ; mais maintenant, on voit exactement le contraire ». Les structures financières et économiques des émergents, fragiles, sont menacées.

Que répond la Fed à Jackson ? C’est de votre faute, il ne fallait pas vous opposer à l’appréciation de votre monnaie en accumulant des réserves. La Fed américaine veut donner une leçon, c’est évident. C’est le contraire de la concertation et de la coordination.

Courte vue, car le risque est mondial. La fuite devant le risque touche, de proche en proche, tous les marchés, tous les assets. Y compris ceux du Centre américain. D’où les renchérissements spectaculaires des taux. Les USA ont cru que la fuite des capitaux des émergents vers les Etats-Unis ferait baisser les taux longs ; ils se sont trompés. Ils ont commis une erreur de raisonnement colossale. Les corrélations n’ont pas joué comme espéré. Depuis trois mois, les Treasuries américaines à 10 ans, taux directeurs mondiaux,  ces Treasuries sont offertes. Leur taux de rendement a fait un bond de 85 points de base. L’autre taux directeur mondial, le taux des bunds allemands, a grimpé de plus de 50 points de base.

Le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres. Le système américain est en cours de déstabilisation, conséquence prévisible mais hélas non prévue par les apprentis sorciers. Car tout est lié, les excès des uns se transmettent partout ; les distorsions se propagent, la peur galope. Tout communique. Le roi-dollar est nu. Comme dans les années 97/98, il est nu et en première ligne. D’où les demandes des émergents auprès de la Fed.

Les QE ont donné aux Etats-Unis un avantage financier, monétaire, économique, sur le reste du monde ; mais le reflux ou la perspective du reflux déclenche des inconvénients et toutes les conséquences non voulues, non testées.  Les Banques Centrales des émergents, les ultra-riches particuliers, les fonds souverains, les SWF, commencent à vendre leurs portefeuilles de Treasuries américaines, à vendre leurs MBS, titres hypothécaires, à vendre les MUnis, les emprunts municipaux,  et de proche en proche, tout est offert. On se dépêche de vendre tant que le « Put » est encore là, tant que 85 milliards d’achats de titres longs de la Fed continuent de fournir un filet de sécurité. On vend tant qu’il y a de la contrepartie.

La hausse des taux américains casse la reprise spéculative de l’immobilier locatif monétisé par Blackstone et Cie ; elle casse les corrélations ; elle met en danger les stratégies quantitatives. Les pertes au sein de la communauté spéculative sont considérables. Elles sont aggravées par la hausse manipulée du marché des actions. A la faveur des tergiversations sur la date du « Taper », à la faveur de statistiques économiques erratiques, des cartels, véritables associations de malfaiteurs, se sont formés pour faire courir les vendeurs à découvert. On les étrangle, on leur fait rendre gorge. On provoque ainsi une dernière ( ?) vague de hausse encore plus malsaine que les précédentes. Nouvelle vague de hausse qui constitue l’empilement d’une nouvelle couche de risques.

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BRUNO BERTEZ Le Mercredi 28 Aout 2013

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7 replies »

  1. Ce que je ne comprend pas, c’est que la baisse des devises des émergents devrait relancer leurs exportation, et ils importent peu de choses par rapport à ce qu’ils exportent, non ?

    Merci

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    • A part la Chine, les émergents sont la plupart du temps de faibles exportateurs. Leur monnaie baisse parce que les capitaux placés chez eux s’enfuient. Par conséquent, ils prennent de l’inflation de façon violente et voient des projets de développement retardés voire annulés.

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  2. […] En août, au cours de la très célèbre réunion de Jackson Hole, le message essentiel, prioritaire, de l’élite financière qui était réunie dans cette petite station au pied des montagnes a été : « Attention, il faut éviter les chocs financiers et donner la priorité à la stabilité financière ». Là aussi, nous avons mis en évidence à la fois ce message et son importance. […]

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  3. […] Contrairement à  ce que dit Blinder dans le même texte, nous n’avons pas connu 75 ans de tranquillité grâce aux réformes de Roosevelt, nous n’avons connu qu’une succession de crises de plus en plus rapprochées et de plus en plus coûteuses à traiter. Le système issu du décrochage à l’or de 1971, puis issu de la dérégulation financière, puis issu des innovations de l’ingénierie, ce système a permis une progression explosive de l’endettement, cet endettement instable et vulnérable a causé une succession de crises que les révisionnistes s’empressent d’oublier. Toutes les limites à la création de crédit ont été levées, la politique monétaire activiste a masqué les problèmes tout en les entretenant, elle a favorisé et favorise encore, au centuple, les activités spéculatives, riches de menaces d’instabilité financière, comme a osé le rappeler le dernier Jackson Hole.  […]

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  4. […] Lorsque l’été dernier, à Jackson Hole,  la Fed a tiré le tapis et refusé de concerter son taper  avec les  émergents et affirmé son seul intérêt, les choses ont basculé. La gestion américaine s’est révélée être cynique, réaliste, pragmatique: seul compte l’intérêt américain. On n’a modulé le taper que dans la stricte limite du maintien ordonné des marchés. Mieux même, on s’est aperçu que le taper favorisait le rapatriement des capitaux internationaux vers les USA et, ainsi, limitait la hausse des taux. Coup double, on inverse les flux de capitaux, on renforce le système américain et on affaiblit les compétiteurs devenus rivaux stratégiques. C’est bien le moment de reprendre ce que l’on a consenti dans le passé, de faire la bascule. […]

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