Art de la guerre monétaire et économique

Art de la Guerre : Les fonds souverains menacent le modèle économique suisse

Art de la Guerre : Les fonds souverains menacent le modèle économique suisse

La montée en force des fonds souverains dans les entreprises et dans l’immobilier suisse est inquiétante

Voici une carte qui regroupe tous les fonds souverains dans le monde, répertoriés par laSovereign Wealth Fund Institute. En rouge, les fonds liés au pétrole et au gaz. En bleu, ceux liés à d’autres placements financiers.

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Tous les investisseurs, à commencer par les fonds souverains, ne tournent heureusement pas le dos à notre pays. Le fonds ADIA d’Abu Dhabi, avec 875 milliards de dollars de fortune, vient par exemple de se profiler comme nouvel investisseur principal, à travers l’une de ses filiales, pour financer ce qui deviendra le 4e plus grand centre commercial du pays, à Ebikon, près de Lucerne, selon la Schweiz am Sonntag.

La montée en force des fonds souverains dans les entreprises et dans l’immobilier suisse est inquiétante. Par définition, ce sont des fonds appartenant à des Etats. Ne soyons pas naïfs. Leur objectif n’est pas uniquement financier. Par ailleurs, la décision de boycott des hôtels de la chaîne Dorchester, qui appartient au fonds souverain du Brunei, pour protester contre l’application de la charia dans le sultanat, souligne le nouveau type de risque encouru par les entreprises appartenant partiellement à des Etats.

Les fonds souverains gèrent plus de 5000 milliards de dollars, selon le rapport de Preqin. Cet expert utilise une définition étroite des fonds souverains: ce sont des fonds appartenant à l’Etat et financés par les réserves de devises. La Caisse des dépôts, créée en 1816 par une France surendettée et un gouvernement qui se méfiait de sa banque centrale, n’est pas comprise dans ce chiffre, ni le nouveau Fonds stratégique d’investissement (France), ni l’agence SAMA (Arabie saoudite), ni les nouveaux fonds souverains d’Israël ou du Panama. Le chiffre de 5000 milliards correspond à trois fois le marché des hedge funds et huit fois l’ensemble des caisses de pension suisses.

Les capitaux des fonds souverains se sont accrus de 68% depuis 2008 et le début de la crise. Ces instituts font donc partie des bénéficiaires de la «grande récession» et symbolisent l’accélération de la croissance de l’Etat dans l’économie. La formule fait recette. De plus en plus de pays créent un nouveau fonds souverain, notamment en Amérique latine et en Afrique, mais aussi des pays surendettés de l’Europe du Sud. Ce capitalisme d’Etat n’a rien à envier au modèle chinois. Mais il n’a rien en commun avec le modèle libéral suisse.

On assiste à une concentration des avoirs des fonds souverains au profit des pays asiatiques et moyen-orientaux. Par pays, la Chine arrive en tête (1309 milliards de dollars), devant les Emirats arabes unis (975 milliards), la Norvège (838 milliards), l’Arabie saoudite (676 milliards) et Singapour (493 milliards). L’Europe représente certes 20% du total, mais la quasi-totalité vient de la Norvège et non pas de la zone euro.

Les fonds souverains sont fortement implantés en Suisse. Le fonds norvégien, le plus grand au monde, est présent dans presque toutes les sociétés cotées suisses et il détient plus de 3% du capital de 18 sociétés, selon la HandelsZeitung. Il s’exprime aux assemblées générales et a refusé le plan de rémunération de Julius Baer l’an dernier. Novartis et Nestlé font partie des trois plus grandes positions du fonds. Et il a racheté pour 1 milliard de francs l’Uetlihof, l’immense complexe commercial abritant quelque 6000 employés de Credit Suisse à Zurich.

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Le fonds du Qatar est également très actif. C’est le premier actionnaire de Credit Suisse et il détient 8,4% de Glencore, 5,2% de Credit Suisse, et des investissements majeurs dans l’hôtellerie de luxe qui vont du Bürgenstock au Schweizerhof à Berne en passant par le Royal Savoy à Lausanne.

Les fonds souverains résultent d’un excédent de devises issu d’une balance courante excédentaire (Chine, Singapour) ou d’une abondance de revenus issus du pétrole (Moyen-Orient, Norvège, Russie). Pourtant la règle comporte des exceptions (France, Italie). En réalité, chaque fonds est différent, par sa structure, ses objectifs ou sa stratégie. Il n’est pas possible de placer sur le même pied le fonds norvégien, dont le mandat est bien défini et la gouvernance similaire à celle d’une banque centrale indépendante, et des acteurs émergents plus opaques aux objectifs industriels parfois évidents. On est d’ailleurs frappé par la concentration des investissements intervenus depuis 2008 dans la finance et, loin derrière, l’énergie.

Le rendement de ces fonds n’est pas toujours rendu public. Mais en termes industriels, il est incontestable qu’à Singapour et au Moyen-Orient les fonds souverains ont accompagné le fort développement économique du pays. Toutefois, les effets secondaires se font sentir. La pénurie de PME et de créations d’entreprises est problématique dans ces pays.

On peut se réjouir que les Etats n’investissent pas uniquement dans des dettes, mais diversifient leurs avoirs dans des actifs réels. Mais les achats de participations directes dans des entreprises peuvent générer des conflits et alimenter le protectionnisme. C’est pourquoi les experts ont demandé une plus grande transparence, la garantie de la réciprocité et une meilleure structure de gouvernance. Mais comment assurer la réciprocité à l’égard d’une grande puissance? Et comment juger les bonnes intentions d’un pays autrement qu’à l’épreuve des faits. Or les fonds souverains n’ont pas encore connu de véritable test. 53% d’entre eux sont d’ailleurs nés après l’an 2000.

En Suisse, il est aisé de se moquer du comportement montebourgeois à l’égard des investisseurs étrangers. Dans le cas d’Alstom, il s’agit d’une intervention dans la volonté de deux entreprises privées de coopérer. Lorsqu’une décision politique pénalisant une entreprise dont l’un des principaux actionnaires est un Etat, par l’intermédiaire de son fonds souverain, les autorités ignoreront-elles la nature de son actionnaire ou s’abstiendront-elles pour assurer le maintien de bonnes relations avec la Chine, Singapour ou l’Arabie saoudite? Dans ce cas, il ne sera plus possible de prétendre à une égalité de traitement entre les entreprises.

Les fonds souverains peuvent également perturber la politique monétaire d’une banque centrale, ainsi que la direction de la BNS l’a expliqué. C’est d’ailleurs la principale raison, avec l’accroissement inquiétant du rôle de l’Etat dans l’économie, pour laquelle la Suisse, même si elle dispose de réserves de devises abondantes, n’a nul intérêt à créer un fonds souverain.

Faut-il réagir? Il serait erroné d’établir des barrières réglementaires contre l’augmentation de la participation des fonds souverains en Suisse. Chaque Etat a le droit d’organiser ses institutions comme il l’entend. Et les fonds souverains respectent la réglementation locale. Mais nous ne serions pas étonnés si, en bourse, les sociétés détenues partiellement par ces fonds d’Etat étaient évaluées de façon moins généreuse que la moyenne. La présence du Léviathan dans leur capital est une source de conflits potentielle.

PAR EMMANUEL GARESSUS/ Le Temps 4/6/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/de73b6ec-eb25-11e3-94a6-d5b9b6ae64b8/Les_fonds_souverains_menacent_le_mod%C3%A8le_%C3%A9conomique_suisse

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