1984

Géopolitique: Comment décrypter les guerres

Géopolitique: Comment décrypter les guerres

Les conflits s’accompagnent partout et toujours d’intenses campagnes de désinformation. Depuis plus de 30 ans, l’Institut international de recherche pour la paix de Genève (Gipri) tente de dévoiler les ressorts cachés des conflits. Son président, Gabriel Galice, rend compte des principales crises du moment

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Mieux connaître les guerres pour mieux les combattre. Tel est le but de l’Institut international de recherches pour la paix (Gipri), fondé en 1980 à Genève. Les temps ont changé depuis. A l’affrontement global entre les Etats-Unis et l’Union soviétique ont succédé bien d’autres conflits. Mais les problèmes de fond sont restés. Interview du président de l’organisation, Gabriel Galice.

 ETIENNE DUBUIS /Le Temps: La guerre qui a dominé le monde depuis le début du XXIe siècle est celle que les Etats-Unis ont lancée contre le terrorisme. Quel est son bilan après treize ans?

Gabriel Galice: Cette guerre est allée de catastrophe en catastrophe, comme en témoigne le chaos actuel de l’Afghanistan et de l’Irak. De fait, elle a été lancée sur de mauvaises bases. Alors que la majorité des pirates de l’air du 11-Septembre étaient des Saoudiens, l’administration américaine de l’époque a décidé de s’en prendre à l’Afghanistan que la hiérarchie d’Al-Qaida utilisait comme terrain d’entraînement. Ce pays était évidemment plus facile à bombarder que des puits de pétrole! Par la suite, au terme d’un exercice de communication extravagant, elle a attaqué l’Irak, qui n’avait strictement rien à voir avec ces attentats. De telles aberrations s’expliquent évidemment. Derrière cette guerre dite «au terrorisme» se cachait en réalité un projet économique et politique d’accès privilégié au pétrole et, plus globalement, de présence militaire permanente dans la région. Ce n’est pas un hasard si les pays visés après l’Afghanistan, à savoir l’Irak et la Syrie, possédaient des régimes nationalistes arabes, c’est-à-dire non alignés. Aujourd’hui, tout le monde doit être aligné.

– La dernière grave crise en date a éclaté en Ukraine. Quels ont été ses ressorts?

– L’Ukraine a représenté un sommet de propagande côté occidental. Ce pays, enserré entre deux grandes puissances militaires, est par nature un Etat tampon, un glacis. Tel est son destin depuis des siècles. Son nom signifie d’ailleurs en ukrainien «marche frontière». L’Union européenne a été assez maladroite pour le négliger et vouloir en faire un allié inconditionnel, en sous-estimant gravement la réaction de la Russie. La machine s’est désormais emballée et tout le monde se demande comment l’arrêter. C’est un peu tard. Si vous sautez par la fenêtre, vous devez vous attendre à avoir mal.

– La réaction de la Russie n’est-elle pas exagérée?

– Les militaires russes ont tous lu Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale du président américain Jimmy Carter. Et comment n’en serait-il pas ainsi? Ce stratège est l’un des plus brillants et des plus influents des Etats-Unis. Or, il explique très clairement le rôle de «tête de pont» que joue l’Union européenne comme instrument d’extension de l’influence américaine et la fonction de «pivot stratégique» de l’Ukraine en Eurasie. A la chute du mur de Berlin, Washington et Moscou ont passé un marché stipulant que les Etats-Unis ne devaient pas profiter de la situation pour étendre exagérément leur zone d’influence en direction de la Russie. Or, ils n’ont pas cessé depuis de gagner du terrain dans l’est de l’Europe. Et ils ont tenté d’en grignoter encore un peu à la faveur de la crise ukrainienne.

– Quel est le but de ces interventions américaines?

– Il existe deux thèses. La première soutient que les Etats-Unis tentent ainsi de conserver leur suprématie politique et militaire, à défaut de détenir toujours la suprématie économique. La seconde veut qu’ils ont abandonné l’idée d’imposer au monde une pax americana, faute de moyens, et qu’ils ont remplacé cette ambition par une politique plus modeste de destruction des régimes qui leur sont opposés. Ce qui, de leur point de vue, n’est déjà pas si mal. Le problème est qu’il est plus facile d’abattre un régime que d’en installer un autre solidement. De fait, un désordre sanglant s’est installé sur tous leurs champs de bataille récents, de l’Irak à la Libye en passant par l’Afghanistan.

– Quelles différences existe-t-il entre les administrations Bush et Obama?

Le président actuel est plus porté au dialogue que son prédécesseur. Il a dit publiquement qu’il n’entendait pas renoncer à l’unilatéralisme mais qu’il préférait en principe le multilatéralisme. Et lorsqu’il juge une intervention militaire nécessaire, il ne tient pas absolument à monter en première ligne mais veut bien diriger la manœuvre depuis l’arrière, en apportant renseignement et logistique à des alliés montés au front. C’est ce qui s’est passé en Libye, un pays qui se situe en dehors de la zone d’influence des Etats-Unis. Et puis, alors que George Bush misait principalement sur le hard power, le pouvoir de la force, Barack Obama use du smart power, à savoir d’une combinaison de hard et de soft power en fonction des circonstances.

– Barack Obama considère que l’avenir du monde ne se joue plus dans la région atlantique mais dans l’espace pacifique. Pour cette raison, il a entamé un vaste transfert de forces militaires de l’Europe vers l’Asie. Comment interprétez-vous ce mouvement? S’agit-il d’encercler la Chine pour la contenir?

– Oui, exactement. Il est intéressant de constater qu’un des principaux partisans de cette stratégie est le Vietnam, malgré les bombardements américains intenses qu’il a subi il n’y a pas si longtemps. Les Vietnamiens rappellent à ceux qui s’en étonnent que leur pays a été colonisé cent ans par les Français mais mille ans par les Chinois… L’objectif officiel de la stratégie américaine est de garantir à l’avenir un équilibre des forces dans la région. Le problème est que le réarmement en cours s’intensifie à toute vitesse. Et que dans une telle configuration une posture défensive fait rapidement place à un mélange de défense et d’attaque.

– La vérité, dit-on, est la première victime de la guerre. Quelle méthode utilise le Gipri pour servir la vérité sur la guerre?

– Nous nous efforçons de prendre de la distance, d’une part, et de confronter des points de vue différents, de l’autre. Dans ce but, contrairement à de nombreux instituts composés essentiellement de politologues, le Gipri réunit des personnes d’horizons très variés, dont des physiciens, des biologistes et un médecin. J’ai moi-même une formation mixte en sciences politiques et en économie. Nous avons en commun la profonde conviction que la pluralité des regards est particulièrement féconde.

– Quels conseils donnez-vous à tous ceux qu’intéresse la politique internationale? Dans quel piège faut-il éviter de tomber?

– Se méfier des mots «valeurs», «démocratie», «droits de l’homme», «occidentaux» lorsqu’ils sont utilisés pour légitimer une intervention militaire. Ils dissimulent systématiquement des intérêts. Il est simplement plus facile de convaincre une population de soutenir un effort de guerre en l’appelant à servir la morale qu’en l’invitant à soutenir le commerce.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/7173050c-fa39-11e3-becf-b7f9645726d2/Comment_d%C3%A9crypter_les_guerres

Les trois guerres Ukraine/Irak/Syrie

Léon Camus

Pendant que le monde est en gésine de ballon rond, personne ne regarde plus ailleurs. Les dures guerres en cours, en Irak et au Levant, en Ukraine, sont mises entre parenthèses par les médias. Une mise en épochè, autrement dit en suspension philosophique, qui ne nous empêchera pas, tôt ou tard, de devoir redescendre sur terre 1 . Car rien ne va plus : à cinq heures de vol, à Bagdad le gouvernement du chiite al-Maliki chancelle sous les coups de butoirs des islamistes fondamentalistes de l’État islamique en Irak et au Levant. Ceux-ci viennent de s’emparer au nord de la ville frontière de Tal Afar et aussi de Bakouba à une soixantaine de kilomètres de la capitale. La prise de Mossoul leur a procuré un pactole de quelque cinq cents millions d’Euros, de quoi voir venir… Le Premier ministre irakien, en vertu de l’accord de sécurité liant les États-Unis à l’Irak, appelle au secours Washington… qui fait la sourde oreille quoi que d’importantes forces soient depuis toujours prépositionnées dans le Golfe pour répondre à toutes éventualités critiques en Irak 2. Le président Obama atermoie et se fait à ce sujet sévèrement tancer par L’ancien vice-président américain Dick Cheney. Celui-ci s’est exprimé de façon peu amène dans le Wall Street Journal du 18 juin pour y dénoncer « le chaos irakien lié à l’effondrement de la doctrine Obama » en matière de politique étrangère…

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Les faucons poussent des cris d’orfraie

« Rarement un président américain n’a eu autant tort sur autant de sujets […] L’Irak risque de tomber aux mains d’un groupe radical islamiste terroriste, et M. Obama parle du changement climatique. Des terroristes ont pris le contrôle de plus de territoire et de ressources que jamais auparavant dans l’histoire, et il joue au golf. Il semble ignorer avec la plus grande insouciance, ou indifférence, qu’une résurgence d’Al-Qaïda représente un danger immédiat et évident pour les États-Unis ». M. Cheney nous la baille belle. N’était-il pas, en 2003, au premier rang des partisans de l’invasion de l’Irak ? Ce faisant Dick Cheney oublie-t-il les liens organiques existants entre les Services spéciaux américains et « La Base » [Al-Qaïda] ? En Afghanistan dès 1979 3, en Bosnie, au Kosovo, en Libye, en Syrie sous couleur du Front al-Nosra et de son rival venu d’Irak, l’EIIL, nouveau venu dans l’espace médiatique ?

En fait Cheney reproche à Obama de n’avoir pas négocié un accord spécifique avec le gouvernement irakien pour le maintien de troupes après leur piteux retrait de décembre 2011. Là encore le politicien américain semble ne pas tenir compte d’une substantielle présence américaine assurée sur le sol irakien par quelques milliers de « contractors », autrement dit de mercenaires assurant la sécurité des infrastructures – principalement pétrolières – ou celle de la Zone verte et de son État dans l’État qu’est l’ambassade américaine et de ses approximativement trois mille personnels. Grandiloquent, Cheney préfère accabler l’actuel président qui doit, hélas pour lui, se dépatouiller avec le merdier laissé par ses prédécesseurs, le Démocrate Clinton et les Républicains, Bush père et fils… Au lieu donc de maintenir une force d’occupation, Obama « a abandonné l’Irak et nous assistons à la défaite américaine, arrachée aux mâchoires de la victoire ». Mais quelle victoire ? Celle de la mort à tous les étages de la société irakienne ? Bref un peu élégant crêpage de chignons à Washington, épisode qui en dit long sur le niveau du débat au sommet de l’establishment. Qui est également révélateur de l’indécision, des tiraillements et des contradictions qui sous-tendent des politiques étrangères bâties de bric et de broc. Une incohérence qui aboutit à l’impuissance du serpent hégémonique réduit à s’auto-dévorer : soutenir en Syrie ceux qu’elle va être amenée, volens nolens, à combattre en Mésopotamie.

Malgré tout de fortes lignes directrices existent et perdurent. Ce sont ces constantes – néanmoins variables avec le temps, ainsi les réinterprétations successives de la doctrine Monroe [1823] en fonction des circonstances historiques – qui configurent en gros la politique étrangère des États-Unis… à ceci près que ces « lignes directrices » se trouvent en permanence soumises à la pression d’événements aléatoires susceptibles de les faire dévier de leur trajectoire, au moins temporairement. Ainsi la fidélité ou l’inféodation, envers et contre tous, du gouvernement américain à l’égard de son mentor israélien connaît forcément, conjoncturellement, ses limites, cela quelque soit en Amérique du Nord l’ordinaire omnipotence du lobby judéoprotestant.

Ce serait à ce titre une faute de jugement de croire que les décideurs américains commettent à tout bout de champ des erreurs d’appréciation, qu’ils seraient aveugles ou ignorants. D’abord parce que l’information existe mais qu’elle ne remonte pas forcément toute la hiérarchie jusqu’aux décideurs. Notamment par ce que la « pyramide de commandement et de décision » ne s’encombre en son sommet ni de détail ni de réalité… et que sa lecture des événements – suivant une attitude foncièrement volontariste – est au résolument politique, c’est-à-dire soit dictée par un pragmatisme circonstanciel – pilotage à vue – soit plus en moins empreinte de considérations idéologiques ou… trivialement mercantiles. Autant dire que les états-majors ne tiennent que rarement compte de la réalité dans sa complexité. Les « politiques » ont ainsi largement cessé d’être des stratèges pour se consacrer exclusivement à la combinazione[magouilles], autrement dit aux arrangements, aux compromis voire aux compromissions et aux marchandages, aux arbitrages entre des intérêts concurrents et souvent antinomiques. Ce qui est la moindre des choses dans un monde où tout s’achète et tout se vend et où l’emporte la raison du plus fort, c’est-à-dire fréquemment du plus vicieux.

L’Ukraine des faux cessez-le-feu et vrais cadavres

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À trois heures de vol de Paris, le Donbass connaît une guerre qui n’intéresse pas les gens de presse. Sauf pour annoncer des cessez-le feu imaginaires et de vraies-fausses bonnes intentions de paix civile, toujours en trompe l’œil. Peut-être y aura-t-il effectivement, dans les jours à venir, durant quelques heures quelque chose qui ressemblera à unsilence des armes… Le temps d’élire le luxembourgeois Jean Claude Juncker  à la tête de la Commission européenne et de négocier une vice-présidence pour le socialiste amphibie Martin Schulz – une sorte de « grande coalition » à l’allemande, mais à l’échelle européenne – et de conclure dans la foulée le partenariat euro-ukrainien tant attendu, préambule à une adhésion complète ultérieure. L’intégration dans l’Otan n’étant pas – tient-on à nous rassurer – encore à l’ordre du jour !

Maintenant parlons un peu human casualties ! Quand il s’agissait en Syrie de décompter les morts en laissant croire qu’il s’agissait exclusivement des victimes de l’atroce régime de Damas – en fait, bien évidemment, des victimes des deux camps – la presse gourmande se repaissait de chiffres d’ailleurs invérifiés. Ici les statistiques n’intéressent plus personne et pourtant ce sont, presque chaque jour par dizaines, voire par centaines, que se dénombrent les cadavres. À entendre nos journaleux le nombre des décès ne dépasserait pas les ceux cents. Notons qu’il faut un sacré cynisme ou beaucoup de mépris de la déontologie professionnelle pour reprendre les données mensongères fournies par les autorités de Kiev et leurs poissons-pilotes de l’Osce et de l’Otan.

Comprenons qu’en Syrie les statistiques de mortalité parmi les opposants se grossissaient des dépouilles des défenseurs loyalistes. Mais d’un côté nous avions de « bonnes victimes » et de l’autre des « mauvaises » non officiellement comptabilisables. Idem en Ukraine mais là, au contraire de la Syrie, nous assistons non à une inflation mais à une vertigineuse déflation du nombre de morts. Car on ne meurt pas, ou si peu, à Donetsk ou à Slaviansk et si c’est le cas, c’est dans un seul camp, celui des terroristes. En Ukraine l’indignation se joue donc à front renversé. Les opposants – russophones, fédéralistes, souverainistes – sont les méchants a contrario des bons rebelles syriens. Quant au référendum présidentiel du 25 mai, il s’agit d’un excellent référendum répondant à toutes les normes de la légalité démocratique selon les critères labellisés UE… en un mot digne de tous les éloges. Même si l’est et le sud du pays se sont généralement abstenus d’y participer ou s’en sont de facto trouvé exclus !

A contrario en Syrie, la consultation du 3 juin au suffrage universel pour l’élection du président syrien – qui a vu la réélection sans conteste de Bachar el-Assad, non seulement en Syrie mais aussi au Liban où ne pouvaient s’exercer les pressions du pouvoir – est elle, « nulle et non avenue » selon la formule tranchante du président Hollande… à l’instar du jugement porté par celui-ci sur le référendum d’autodétermination de la Crimée !

Au demeurant, la classe politique et médiatique nous a depuis belle lurette habitués à son strabisme divergent à géométrie variable. Souvenons-nous de la guerre de sécession du Kosovo au printemps 1999 : là également les méchants étaient ceux qui n’étaient pas du même avis que la camarilla de Bruxelles et le staff de la Maison-Blanche. Le retour de la Crimée à la terre mère de Russie s’est fait de façon non violente et sur la base du « droit » irréfragable « des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Alors ? À quand un référendum sous supervision internationale au Donbass ? Ne fantasmons pas. Cette éventualité n’est que le désir caché de l’ogre Poutine… lequel n’attend que le moment propice pour dépecer la malheureuse Ukraine. Un État composite fait de tous les morceaux possibles et imaginables d’Europe et d’Asie… de l’Ukraine polonaise à l’Ukraine tatare !

L’hypothèque de la sécession du Donbass est loin d’être levée

Un long frisson d’horreur parcourait ces temps-ci la presse social-libérale à l’idée que l’Ukraine ne verse du mauvais côté. Au diapason de cette grande frayeur, les petits messieurs du Quai d’Orsay continuent d’émettre presque quotidiennement un long lamento de douleur et se griffent le visage pour mieux exprimer leur inaudible dénonciation de la Russie et de sa fureur à déclencher une nouvelle Guerre mondiale. Excusez du peu ! Parce qu’enfin soyons sérieux, va-t-on se lancer des missiles balistiques par-dessus mers, montagnes et continents à cause ou en raison de la Crimée ou du Donbass ? Bien sûr que non, même si quelques esprits singulièrement pervers en rêvent en secret.

Fin avril, le Premier ministre intérimaire ukrainien Arseni Iasteniouk, dénonçait à l’occasion d’un conseil des ministres retransmis en direct, les menées russes en Ukraine qui inéluctablement « mèneront à un conflit militaire en Europe… Le monde n’a pas encore oublié la Deuxième Guerre mondiale que la Russie veut déjà en déclencher une troisième » [lefigaro.fr25avr14]. Le même jour, jouant les prophètes de malheur, le Figaro nous expliquait que le long des frontières orientales de l’Ukraine les troupes russes se trouvaient placées en état d’alerte… « 40.000 à 85.000 hommes se livreraient à des “manœuvres” dont la nature réelle, des préparatifs d’invasion, ne trompe personne sur les bords de l’East River [siège de l’Onu] » ! Une estimation de la présence armée russe aux frontières ukrainiennes – l’Occident lui en dénierait-il le droit ? – qui va du simple au double. Ce qui en dit long sur la précision des sources utilisée par le quotidien de l’avionneur Serge Dassault… sans aller jusqu’à dire que ce dernier ne pourrait que se féliciter – car « les affaires sont les affaires » – d’un conflit en Europe orientale. Conflit étant synonyme de casse, c’est-à-dire de renouvellement de matériels et finalement, de carnets de commandes prospères. Or actuellement, après s’être éloignée des abords ukrainiens, les troupes russes sont de retour face à l’Ukraine… pour de nouveaux exercices de grande envergure ! Pour jouer au poker très menteur avec l’Oncle Obama, mieux vaut en effet poser le revolver sur la table !

L’Occident et sa marionnette Porochenko jouent à haut risque

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Élu le 25 mai, le 7 juin dans son discours d’investiture devant la Rada [Parlement] le président ukrainien Porochenko, sous couvert d’exprimer son intention de ramener la paix à l’est de l’Ukraine, a en vérité adressé une véritable déclaration de guerre aux fédéralistes et autres autonomistes russophones, et par voie de conséquence indirectement à la Russie elle-même [lesechos.fr7juin14].

« Je jure, de toutes mes forces, de protéger la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine… Je ne souhaite pas la guerre. Je ne souhaite aucune vengeance. Je veux la paix, je veux que la paix advienne… mais nous avons tout d’abord besoin de paix, de sécurité et d’unité ».

Au demeurant « le chef de l’État dispose d’un large éventail de moyens divers lui permettant de maintenir l’intégrité territoriale et la paix civile… L’Ukraine était, est et sera un État unitaire. Le délire fédéraliste ne repose sur aucun fondement en Ukraine. L’intégrité territoriale de l’Ukraine n’est pas négociable. Je viens de prêter le serment par lequel je m’engage “à défendre, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine” et j’entends rester fidèle à ce vœu sacré… La Russie a occupé la Crimée, qui était, est et sera ukrainienne. Hier, lors de notre entrevue en Normandie [lors des cérémonies dite du Débarquement, le 6 juin], c’est en ces termes que je l’ai présentée au président Poutine : la Crimée est ukrainienne. Point final… Il ne saurait y avoir de compromis sur la question de la Crimée, ni sur le choix européen, ni sur la forme de l’État. Mais tout le reste peut être réglé autour de la table des négociations… Je tends la main en signe de paix à… tous ceux qui faciliteront l’instauration de la paix, de l’ordre et de la concorde en Ukraine. À celles et ceux qui ont foi en l’avenir européen de l’Ukraine. Nous sommes un peuple arraché à sa grande Patrie, l’Europe – mais nous revenons en son sein. À jamais, et sans retour en arrière possible » [scythica.fr8juin14].

Résumons ce discours qui est en soi, pour Moscou un casus belli : pas de fédéralisation, pas de statut particulier pour la langue russe en Ukraine, la Crimée est et restera ukrainienne, reddition totale et inconditionnelle des Forces de défense du Donbass. On ne saurait être plus clair !

Double langage orwellien

Chacun, de Poutine et de Porochenko, déclare pourtant vouloir la paix avant toute chose ! Accordons à Poutine d’avoir dans un premier temps retiré ses troupes même si à présent se déroulent de nouvelles et vastes manœuvres précisément à proximité de la frontière du Donbass. Et si, par ailleurs, celle-ci se révèle nuitamment poreuse laissant passer hommes, matériels, provendes et munitions. De son côté l’Ukrainien jure n’avoir rien de plus cher au cœur que la paix, mais de toute évidence il s’agit là de paroles verbales qui ne peuvent tromper que des oreilles distraites… parce que l’on ne peut logiquement vouloir une chose et son contraire.

Cependant ne taxons pas trop vite l’oligarque – qui a bâti sa fortune grâce au chocolat – au pouvoir à Kiev d’irréalisme entaché d’une bonne dose de mauvaise, et pire de duplicité. Sa marge de manœuvre est mince et ses commanditaires intérieurs – tels les forts appétits oligarchiques, en particulier au Donbass où Rinat Akhmetov joue un trouble double jeux [lefigaro.fr21mai14] – ou extérieurs, que nous connaissons bien. Quant au président Poutine, son rôle est de ne pas prêter le flanc à la critique, d’éviter les provocations grossières ou subtiles, et de jouer sur les faiblesses de l’adversaire. Parce qu’au fond, derrière l’intransigeance du président ukrainien, se cache certainement le désespoir de l’impuissance. En fin de compte, Porochenko reste dans son rôle en essayant de se faire plus gros qu’il n’est en fait, en attendant de pouvoir se réfugier dans les jupes de Miss Bruxelles… ce qui doit se faire le vendredi 27 juin. Alléluia !

Enfin pour nous faire une idée de la situation sur le terrain, jugeons sur pièces en prenant par exemple, et à titre d’illustration, une petite tranche normalement saignante de la vie quotidienne au Donbass sous la nouvelle présidence… Lundi 9 juin, frappes aériennes sur Slaviansk : hôpital, écoles, bâtiments administratifs, commerces, résidences sont détruits par les appareils de l’armée ukrainienne, 7000 personnes quittent la ville pour fuir les bombardements. Mardi 10 : le total des personnes fuyant les combats atteint 10 000. Mercredi 11 : annonce par le président Porochenko de l’établissement d’un couloir humanitaire, mais bombardements au phosphore blanc à Semerovka. Jeudi 12 : attentat à Donetsk. Vendredi 13 : combats à Lougansk, l’aéroport est en flammes [bdvoltaire15juin]. Le lendemain de l’annonce par les séparatistes de l’acceptation d’un accord de cessez-le-feu provisoire avec les autorités de Kiev, le 24 juin un hélicoptère militaire Mi-8 ukrainien était abattu près de Slaviansk tuant les neuf soldats présents à bord. Le 29 mai dernier, 12 soldats gouvernementaux avaient trouvé la mort dans des circonstances identiques lors de la destruction en vol d’un appareil du même type. De la même manière, un quadriréacteur de transport de troupe IL-76 avait été descendu le 14 juin à Lougansk, causant le décès d’une quarantaine de militaires gouvernementaux… Après cela l’on dira que la guerre ne fait pas rage à l’Est de l’Ukraine, ou que tous ces événements, sans presque d’importance, doivent être relativisés et remis dans leur contexte !

Une crise majeure menaçant l’équilibre international

La crise ukrainienne est à l’évidence la crise la plus grave que traverse l’occident depuis le blocus de Berlin en 1948, crise qui ouvre l’ère de la Guerre froide. Laquelle culminera avec l’alerte aux missiles soviétiques de Cuba en octobre 1962. Observons que le niveau actuel de conflictualité est caractéristique d’un certain retour au statu quo ante de sourde belligérance entre les deux Blocs, Est et Ouest, cette fois dans un monde non plus bipolaire, mais multipolaire. L’Irak et la Syrie – qu’Israël n’hésite pas à pilonner dans le Golan au premier prétexte venu 4 - complétant le tableau d’une crise à entrées multiples et où s’observe un significatif accroissement des risques d’embrasement général… Ne perdons pas de vue la montée des tensions sur les pourtours, continentaux ou maritimes, de la Chine ! Un monde nouveau, inconnu, en pleine recomposition et où de grandes puissances émergentes battent en brèche les ambitions hégémonique des États-Unis… notamment en ce qu’elles visent à contrôler l’ensemble des régions déterminantes du point de vue des ressources en énergies fossiles ou des espaces de transit. Inutile d’énumérer les zones stratégiques qui, de ce point de vue, jalonnent le continent eurasiatique. Régions qui toutes se situent sur le Rimland, ceinture géopolitique qui enserre la masse continentale de la Mer Noire à l’Hindou Koush, et au centre desquelles se trouvent justement les trois zones de guerre dont il vient d’être question.

Trois crises qui ont en commun l’arrogante incapacité occidentaliste à susciter et soutenir des gouvernements ou des mouvements politiques aptes à bâtir des consensus nationaux en prenant comme point de départ de leurs réflexions et de leurs actions la « nature divisée » des nations en cause 5 Ce qu’avaient réussi, pour le pire et le meilleur, la dictature communiste en Ukraine et les dictatures baasistes en Irak et en Syrie. État de stabilité auquel le modèle démocratique et libéral – dont l’essence est celle de la corruption et du perpétuel marchandage – n’est pas parvenu… jusqu’à y échouer lamentablement pour la plus grande mise en danger de tous les peuples du Vieux Continent. Car le spectre de la guerre universelle rôde à nouveau au Levant et sur les rives de la Mer Noire menaçant l’Europe de Paris à Vladivostok.

LEON CAMUS-Géopolintel/24 juin 2014

http://www.geopolintel.fr/article849.html

Notes

(1) Le « foot » en soi n’est pas ici en cause. Mieux vaut sans doute que les peuples s’affrontent dans un stade que sur un champ de bataille. Encore que l’un peut conduire à l’autre. On relira à ce propos « Les jeux de l’esprit » [1970] du visionnaire et populaire Pierre Boulle [1912/1994]… dont « La Planète des singes » [1963] dit tout sur tout… À savoir que ce n’est pas la guerre qui cause la disparition des civilisations, mais la torpeur, l’apathie, la paresse, la dégénérescence par le jouir. Dans « Les jeux de l’esprit » [1970] Pierre Boulle nous décrit audacieusement la dérive totalitaire génétiquement inscrite dans les grands jeux collectifs à échelle planétaire. Un thème abondamment traité par le cinéma. Des jeux qui dans l’imagination de l’auteur aboutissent – comme extension des jeux de l’arène – par exemple à une resucée du débarquement, mais cette fois à coup de pélots nucléaires. Nous n’en sommes pas encore là ! Reste qu’il n’est pas inutile de considérer la McDonaldisation de la planète, ou l’insipide sirop de la « world music », du Coca et du profileFacebook à l’instar du Mundial pour ce que potentiellement ils peuvent se révéler à terme : des formatages consuméristes de masse. De là à dire que le « foot » imbibé de gros argent participe d’un nouvel opium du peuple, il y a encore un saut de puce que nous ne saurions franchir.

(2) On lira avec intérêt « La stratégie des États-Unis en Irak et dans la région du Golfe ».http://arabi.assafir.com/article.as… Quelques données chiffrées sur la présence américaine en Irak et alentours. Aujourd’hui près de 40 000 soldats américains sont stationnés dans la zone du Golfe. Le Bahreïn abrite le QG des forces navales du CENTCOM avec 6 090 personnels. Le Koweït accueille des forces terrestres à Camp Doha : 4500 hommes déjà stationnés avant la sortie des troupes américaines d’Irak, aujourd’hui 15 000 soldats prêts à intervenir en Irak si nécessaire. Aucune force américaine ne subsiste plus en Arabie depuis 2003. Le Qatar a accordé en 2001 le stationnement permanent de forces aériennes américaines sur la base Al-Udeid, site de prépositionnement à l’instar de la base As Saliyah. Environ 7 900 soldats stationnent au Qatar base avancée du CENTCOM et le Combined Air and Space Operations Center. Aux Émirats Arabes Unis, La base aérienne al-Dhafra regroupe 3 000 personnels. Pour avoir un aperçu des enjeux économiques liés la sécurité régionale, retenons qu’entre 2007 et 2010 les six États du Conseil de Coopération du Golfe [CCG] ont conclu des accords d’achats à hauteur de 26,7 milliards $, ce qui l’érige au rang de première région importatrice d’armements américain dans le cadre du programme Foreign Military Sales. Les dirigeants américains ont clairement indiqué que les 40 000 soldats US basés dans le Golfe pourraient servir comme forces de réaction rapide en cas de conflit majeur en Irak. Conformément à l’accord bilatéral de sécurité de 2008, les troupes US ont quitté le sol irakien fin décembre 2011. Cependant des soldats – dont le nombre demeure incertain tant que la question du statut juridique des forces US n’est pas réglée – sont restés comme formateurs et conseillers ou opérateurs des dispositifs ISR et des systèmes d’armes américains. La présence américaine post-retrait représente 17 000 personnels, en grande partie des contractants privés dont 5 500 employés de diverses compagnies de sécurité privées et seulement 650 diplomates et personnels administratifs. La mission militaire proprement dite, l’Office of Security Cooperation-Iraq [OSC-I], comprendrait de 150 à 260 militaires et plusieurs centaines de personnels civils du Pentagone, adossés à des contractants privés, en tout 8900 personnes. L’Irak bénéficie actuellement d’une aide liée pour l’acquisition d’armements américain d’un montant de 11,9 milliards $ pour l’achat de 140 chars M1A Abrams, 18 avions de combat F-16 et 6 avions cargos C130J11 [arabi.assafir.com11avr14].

(3) « Pourquoi et comment j’ai financé ben Laden en Afghanistan. » Zbigniew Brzezinski, entretien du 15 janvier 1998 accordé au Nouvel Observateur. Extraits. NObs. Selon l’ancien directeur de la CIA Robert Gates, dans ses Mémoires, les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidin afghans six mois avant l’intervention soviétique. A l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité ? ZBr. « Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidin a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul… Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan ». 
NObs  : Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futures terroristes ?ZBrz « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? ». 
NObs. Mais on le dit et on le répète : le fondamentalisme islamique représente aujourd’hui une menace mondiale. ZBr. « Sottises ! Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l’égard de l’islamisme. C’est stupide, il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie Saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Égypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée ? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté… ». Jugements à l’emporte-pièce, le toujours officieux conseiller du président Obama se déclarant ces dernières années convaincu que l’Amérique ne saurait changer de cap en fonction des péripéties conjoncturelles… « Vous devez percevoir la politique étrangère comme un bateau en mer. Un immense navire ne changera pas de cap aussi rapidement qu’un bateau de plaisance. Il n’est donc pas possible pour les États-Unis de changer rapidement chacune de ses politiques…  ». In vino veritas ! Nous parlons ici de l’ivresse du pouvoir.

(4) « L’armée israélienne a ciblé neuf positions de l’armée syrienne en réponse à l’attaque émanant de Syrie et qui a tué un adolescent israélien] [arabe – l’absence de cette précision est en soi révélatrice] et blessé deux autres civils israéliens », a indiqué un communiqué militaire… Les sites visés incluent des QG militaires syriens et des rampes de lancement. Les cibles ont été atteintes » [ynet22juin14]. Frappes aériennes – donc violation de l’espace aérien syrien – qui ont causé une douzaine de morts parmi les militaires de Damas. Ordinairement Tsahal se montre moins chatouilleuse lorsque c’est elle qui tire – comme des lapins – de jeunes Palestiniens !

(5) On lira pour le meilleur profit « Tightening the U.S. Grip on Western Europe : Washington’s Iron Curtain in Ukraine » [counterpunch.org6juin14]. « Ukraine, nouveau Rideau de Fer pour resserrer l’emprise des Etats-Unis sur l’Europe par Diana Johnstone » – Internationalnews pour la traduction française.

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