Mondialisation

Jean Pierre Petit : Premier « bilan » du choc Lehman

Directeur de la recherche économique et de la stratégie d’ Exane-BNP Paribas jusque fin 2008, Il a été auparavant (1995-1999) adjoint au directeur des études économiques de la BNP, adjoint de direction à la Banque de France et consultant pour le Fonds monétaire international (1986-1994). Il est diplômé de Sciences Po Paris, détient une maîtrise en droit et est titulaire d’un DEA d’économie internationale. Jean Pierre Petit est l’auteur de plusieurs ouvrages dont, La finance, autrement (en collaboration, Dalloz, 2005).Aujourd’hui devenu stratégiste de marché indépendant il continue de collaborer  de manière régulière à divers revues et journaux économiques et financiers. Voici le 4ème billet d’une série qui lui est consacrée

Premier « bilan » du choc Lehman :

PLUS DE DETAILS EN SUIVANT :

25/6/09

Nous savons désormais que la récession que nous venons de vivre à la suite du « choc Lehman » est la plus importante d’après-guerre dans le monde riche. Du pic au creux, la baisse réelle du PIB aura été jusqu’à aujourd’hui de 3,2 % aux Etats-Unis, de 4,6 % pour la zone euro, de 7 % pour l’Allemagne, et de 9,1 % pour le Japon.

En moyenne annuelle 2009, c’est-à-dire même en intégrant un redressement au deuxième ou troisième trimestre, le PIB réel mondial devrait reculer d’environ 1,5 %, la production industrielle mondiale d’environ 10 %, l’investissement productif et le commerce mondial de l’ordre de 15 %. Certains pays se trouvent en situation dépressive ou quasi dépressive ; en moyenne en 2009, des baisses en volume de 6 % à 7 % % pour Taiwan et le Japon, 8 % pour Singapour, 10 % à 15 % pour l’Ukraine, les pays Baltes et l’Islande sont tout à fait envisageables.

On rappellera qu’en 1929-1932, au moment de la première Grande Dépression, les chiffres correspondants cumulés étaient de -27 % aux Etats-Unis et -20 % pour l’Allemagne de Weimar. Ce qui signifie que, sans les mesures de politique publiques, nous aurions été proches des niveaux de 1930. Il est aussi intéressant de voir quels pays ont pu afficher une réelle capacité de résistance ; Etats-Unis (alors que la crise est partie de là-bas), Chine, Inde, Indonésie, Australie, Brésil…

Certaines raisons sont clairement « négatives » : la baisse du taux de change a manifestement aidé certains pays comme l’Australie ou le Brésil. C’est un facteur « négatif » au sens où cela se fait au détriment des pays partenaires. Parmi les autres raisons négatives, mentionnons aussi les stabilisateurs automatiques (poids de la fiscalité et des dépenses publiques, poids des agents publics sous statut, poids des retraités) et/ou la rigidité du marché du travail. Les élites politiques n’auront évidemment pas manqué de souligner le prétendu « avantage » du modèle social français, oubliant ainsi que cette réassurance publique se fait au détriment des performances à moyen terme.

Depuis 1945, nous vivons à peine 15 % du temps en récession et plus de 85 % en expansion. Il vaut donc mieux surperformer en phase d’extension plutôt qu’en phase de contraction de l’activité. De plus, les performances françaises n’apparaissent pas franchement flatteuses en 2009 ; avec -3 % environ, la récession française a toutes les chances d’apparaître plus forte qu’aux Etats-Unis.

D’autres raisons sont plus « neutres » : ainsi en va-t-il du degré d’ouverture au commerce extérieur, qui a affecté un pays comme l’Allemagne et au contraire « favorisé » le Brésil, l’Indonésie ou l’Inde. Mais il y a aussi les « bonnes » raisons, notamment une politique économique très expansive et efficace (Chine, Etats-Unis, Indonésie, Brésil…) et une demande domestique robuste qui n’avait pas auparavant été alimentée par une hausse excessive du crédit (Inde, Indonésie, Chine…).

Aujourd’hui, il apparaît que le creux du cycle mondial devrait se situer quelque part au deuxième trimestre 2009. Après une récession synchrone, un redressement différencié devrait voir le jour avec une surperformance des pays émergents sur les pays riches, de l’Asie sur l’Europe de l’Est au sein des émergents, des Etats-Unis sur l’Europe occidentale. Les pays émergents devraient retrouver leur croissance potentielle vers le début 2010 et le monde riche en 2011. Mais là n’est pas l’essentiel. Cette crise aura une nouvelle fois démontré que une grande partie de la croissance vient et viendra du monde émergent et de l’Asie en particulier.

Le bilan de la décennie 2000 est à cet égard accablant : de 2001 à 2010 (en reprenant les prévisions du Fonds monétaire international pour 2009 et 2010), la croissance mondiale aura été en moyenne annuelle de 3,2 %, un rythme quasi identique à celui de la décennie précédente (3,1 %). Mais la répartition de cette croissance a été bouleversée. Elle aura été de 0,9 % en zone euro et de 1,5 % aux Etats-Unis contre 5,7 % dans le monde émergent.

Durant la décennie précédente, les chiffres correspondants étaient respectivement de 2,2 %, 3,3 % et 3,6 %. Contrairement à ce qu’on lit souvent, la décennie perdue n’est pas devant nous en Occident ; on l’a d’ores et déjà vécu depuis dix ans. Le monde occidental semble donc bien parti pour suivre l’exemple de la quasi-stagnation japonaise depuis vingt ans (0,8 % de croissance réelle annuelle depuis 1991). Même avec un redressement, les pays riches feront face, au cours des prochaines années, au poids encore élevé de la dette des ménages et des Etats, au bas niveau du taux d’utilisation des capacités, à la persistance de bulles immobilières dans certains pays européens, à la montée du chômage et à la probable hausse des prix des matières premières.

L’Amérique aura probablement plus de chances de mieux s’en sortir que l’Europe grâce à sa capacité de renouvellement politique, son dynamisme entrepreneurial et ses acquis technologiques. Force est de reconnaître que le choc Lehman n’aura fait que « sanctionner » et valider le recul politique, démographique et économique de l’Occident.

BILLET PRECEDENT :

https://lupus1.wordpress.com/2009/06/22/jean-pierre-petit-tensions-petrolieres-et-investissement/

Catégories :Mondialisation

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9 réponses »

  1. Bonjour à vous,

    Que pensez-vous de cette phrase « Ce qui signifie que, sans les mesures de politique publiques, nous aurions été proches des niveaux de 1930 » ?

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    • Bonjour Dardevil, connaissant les interventions de Jean Pierre Petit depuis pas mal de temps je ne pense pas que l’on puisse le qualifier d’économiste keynésien !!! Dans sa bouche cela fait référence aux politiques des Banques Centrales en général et à la FED en particulier, tout particulièrement le quantitating easing…

      cordialement

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  2. Pourriez-vous m’expliquer le sens de ce terme, s’il vous plait : »le quantitating easing »

    Merci par avance

    Cordialement également

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    • Bonjour dardevil, désolé pour l’aspect jargonnant de mon propos…
      Pour faire court et large on va dire que c’est la politique monétaire mise en place par la FED pour faire face à la crise du crédit et qui s’articule autour de 4 axes :
      1 injection de liquidités dans le système financier plus spécifiquement destinés à répondre aux besoins des banques
      2substitution en matière d’offre de crédit au système bancaire défaillant en procédant à des rachats d’actif tout azimut
      3relance des marchés à risque et plus particulièrement de la titrisation en se substituant aux hedges funds défaillants
      4interventiondirecte sur la courbe des taux par le biais de rachats d’obligations du trésor et ce ceci afin de maintenir les taux hypothécaires immobiliers suffisamment bas pour permettre à la fois et un refinancement de celles-ci et la venue sur le marché de nouveaux primo accédants séduits par des taux attractifs
      Et pour revenir à votre question précédente vous voyez que l’on est très loin de ce qui a prévalu dans les années ou la FED de l’époque s’est lavée les mains de la crise financière et si mes souvenirs sont exactes à même procédé à des augmentations de taux…Ce qui tend à prouver que les thèses libertaires dans certains domaines sont tout aussi bidons que l’interventionnisme keynésien qui voudrait que l’on puisse relancer la machine économique par la demande alors que l’offre financière est défaillante…

      Cordialement

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