Douce France

Nicolas Baverez «On a créé des monceaux de pouvoir d’achat fictif qu’il va bien falloir reprendre»

Economiste et historien Nicolas Baverez analyse la situation de la France et les conditions de la sortie de crise

Le Temps: La France vient de dévoiler un déficit budgétaire abyssal. Comment les Etats vont-ils pouvoir se défaire des dettes héritées de la crise?

PLUS DE DETAILS EN SUIVANT : 

Nicolas Baverez*: Cette année va être décisive. Le pire est derrière nous, mais le plus difficile est devant nous. Le krach est cantonné, nous sommes sauvés, mais le coût du sauvetage est gigantesque. La dette publique des dix plus grandes économies mondiales atteindra 150% du PIB en 2015. Le bilan de la Réserve fédérale américaine est passé de 850 à 4500 milliards de dollars, dont trois cinquièmes d’actifs pourris. Les banques centrales ne peuvent plus réassurer quoi que ce soit, car leur bilan est gorgé d’actifs dépréciés. Nous avons créé un nouveau capitalisme d’Etat qui est un monstre, avec des banques énormes mêlant capitaux publics et privés, dont on ne peut même plus comparer les comptes, parce que chacune est libre d’évaluer ses actifs comme elle l’entend. On a encore très peu réfléchi à la manière de contrôler ces entités.

Quand les Etats doivent-ils retrouver le chemin de l’équilibre budgétaire?

– Cela va prendre du temps, mais plus tôt on commencera et mieux ce sera. L’Europe est devant un réseau de contraintes très angoissant: le vieillissement, la sous-compétitivité, la dette et une monnaie surévaluée. Chaque pays va devoir gérer ces paramètres à sa façon. A un moment, il va bien falloir diminuer les dépenses ou augmenter les impôts. La France présente un cas particulier: c’est le seul grand Etat développé à être entré dans la crise de la mondialisation sans avoir digéré le premier choc pétrolier. Son dernier budget à l’équilibre remonte à 1973, comme sa dernière période de plein-emploi. Elle souffre d’un secteur public très coûteux, à la productivité décroissante, d’industries fragilisées – l’automobile, le luxe, le tourisme –, d’un chômage structurel qui nourrit la demande de transferts sociaux, aujourd’hui équivalents à 34% du PIB.

– Les plans de relance mis en place par Nicolas Sarkozy permettront-ils de surmonter ces handicaps?

– La seule façon de faire la bascule – de la relance au désendettement – c’est d’affecter les crédits de relance à la croissance potentielle. Malheureusement, il faut bien reconnaître que la France le fait de façon très marginale. Le seul moyen qu’elle a trouvé, c’est le grand emprunt. Le reste a surtout été affecté aux dépenses de fonctionnement. C’est calamiteux. On s’est écarté de la trajectoire initiale, qui était la bonne. Et on est en train d’ajouter des strates de dépenses sans aucune utilité économique, avec la baisse de la TVA dans la restauration, qui est de la pure distribution de pouvoir d’achat aux restaurateurs, pour trois milliards d’euros, ou le RSA jeune.

– On a le sentiment qu’au sein du gouvernement français, certains sont conscients de la nécessité d’assainir les finances publiques, mais n’osent pas le dire, parce qu’on le leur a interdit. Pourquoi?

– Pendant la crise, il était normal et important de soutenir la consommation. On ne peut pas passer, en l’espace de quelques semaines, à une politique de désendettement qui risque de nous faire replonger dans la récession. La période qui s’ouvre est très délicate. Il va falloir appuyer à la fois sur le frein et sur l’accélérateur, augmenter les impôts sans casser la croissance. A travers la dette privée ou publique, on a constitué de gigantesques monceaux de pouvoir d’achat fictif, qu’il va bien falloir reprendre d’une manière ou d’une autre. C’est ce qu’a fait l’Allemagne avec les réformes de l’agenda 2010. Son exemple montre que c’est tout à fait possible.

– En France, cela risque d’être plus difficile…

– C’est plus difficile chez nous, parce que la France est droguée à la dépense publique depuis 1973. Mais dans tous les pays, on a consommé à crédit et la fête est finie. Il va falloir le dire, tout le problème est de savoir quand. Pour l’instant, il y a un consensus implicite entre les grands Etats pour ne pas le faire avant 2011. Obama ne le dit pas, même Merkel accepte des déficits aussi importants en 2010 qu’en 2009. La reprise est tellement fragile et hétérogène qu’ils pensent que c’est trop tôt pour changer de cap. Les Français avaient amorcé une prise de conscience lors de la campagne présidentielle de 2007. Avec la crise, ils se sont retrouvés dans une situation  où il fallait faire de la dette comme jamais. La prochaine campagne présidentielle se  déroulera sur fond de dette publique équivalente à 100% du  PIB. Pour Nicolas Sarkozy, ce sera le grand problème de la troisième partie de son quinquennat.

*Nicolas Baverez est l’un des coauteurs de Crises, chaos et fins de monde, des Mayas au krach de 2008, Paris, Perrin, 2009.

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Les illusions dangereuses du retour de l’Etat

lundi 16 février 2009 – Nicolas Baverez

La crise du capitalisme mondialisé entraîne un spectaculaire retour de l’Etat. Sur le plan financier, avec la recapitalisation et les garanties publiques apportées au secteur bancaire, voire la nationalisation de certains établissements de crédit. Sur le plan industriel, avec la multiplication des plans sectoriels de soutien à l’automobile, l’aéronautique ou la construction. Sur le plan économique, avec la réactivation des stratégies et des instruments de relance keynésienne et le renouveau de la régulation. Sur le plan social, avec l’extension des aides aux chômeurs, aux travailleurs peu qualifiés et aux pauvres. Sur le plan politique, avec l’appel à la puissance publique pour suppléer aux défaillances du marché en stabilisant l’activité, en contrôlant la finance et en intégrant les contraintes du développement soutenable du point de vue social et environnemental.

Le retour de l’Etat s’effectue dans un cadre national. La mobilisation des fonds publics et de la garantie des contribuables des pays développés débouche sur la renationalisation des politiques et des systèmes économiques. Le blocage du crédit bancaire conduit Etats et banques centrales à financer directement les entreprises et les ménages, en reconstituant des circuits nationaux spécialisés – par exemple pour l’automobile et l’aéronautique. Les contreparties en termes de maintien de l’activité, de l’emploi et des sites qui accompagnent les aides publiques s’appliquent au territoire de l’Etat qui les verse. Les plans de sauvetage des banques et les programmes de relance sont mis en œuvre sur une base purement nationale, même si les premiers firent l’objet d’une concertation au sein de l’Union européenne. Enfin, la crise entraîne un regain des pressions protectionnistes et une cascade de dévaluations compétitives, des Etats-Unis aux pays émergents en passant par le Royaume-Uni.

L’intervention de l’Etat est légitime et indispensable face à l’effondrement du crédit et au risque de déflation. Le capitalisme mondialisé ne peut continuer à fonctionner sans institutions politiques, sans règles partagées, sans supervision fiable. Pour autant, ce retour en force de l’Etat est loin de constituer l’antidote universel face à la crise et paraît gros de désillusions futures.

Pour au moins six raisons.

1/L’Etat a contribué à certains des déséquilibres qui ont produit la crise par des politiques monétaires laxistes, des réglementations mal conçues ou le financement de la consommation par la dette publique comme en France.

2/Son intervention massive dans la gestion du secteur productif crée une économie mixte, lourde de conflits d’intérêts et peu performante comme productrice de services, notamment en France où la qualité de l’éducation, de la santé, des transports publics, de la justice évolue de manière inversement proportionnelle aux moyens humains et financiers.

3/Le renouveau de l’Etat s’inscrit pour l’heure dans une logique défensive qui éclipse les fonctions de régulation et d’anticipation, alors qu’il faudrait, en priorité, investir, accélérer les restructurations d’entreprise, former la population à l’économie de la connaissance, encourager la transition vers des modes de production respectueux de l’environnement.

4/La montée du protectionnisme et les dévaluations compétitives vont transformer la récession en déflation du fait de l’effondrement des échanges et des paiements mondiaux.

5/L’Etat national a montré son inaptitude à maîtriser les risques du capitalisme mondialisé, dont la supervision passe par l’émergence de principes communs et la coordination étroite de régulateurs continentaux.

6/La transformation des banques centrales en mégastructures de défaisance et la dérive des dettes publiques des pays développés, qui atteindront de 80 % à 100 % du produit intérieur brut en sortie de crise, créent une nouvelle bulle plus dévastatrice encore que celle du crédit.

La reprise en main de l’économie par l’Etat n’est pas moins dangereuse que le mythe de l’autorégulation des marchés. L’Etat et le marché ne sont pas substituables, mais complémentaires et doivent tous deux se réformer.

EN COMPLEMENT : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Baverez  (cliquez sur le lien)

EN COMPLEMENT INDISPENSABLE : 1428 milliards…..73.9%…. (cliquez sur le lien)

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