Formation a la gestion de portefeuille

La finance souffre d’une crise aiguë de la connaissance

L’économiste Christian Walter remet en cause l’un des fondements de la finance moderne: ces modèles mathématiques dits «browniens», qui donnent une image «édulcorée» des risques

Deux ans après l’éclatement de la crise la plus grave connue depuis les années 30, une poignée de chercheurs s’entête à sonder l’âme de la finance moderne. Dépassant les ­explications les plus évidentes – la faute à la dérégulation du secteur, à la cupidité pathologique de ses acteurs – certains tentent de remonter aux sources philosophiques des excès des deux dernières décennies. Pourquoi les modèles mathématiques ont-ils à ce point séduit les banquiers? Comment structurent-ils leur inconscient? Quelle idéologie favorise leur adoption?

Ancien actuaire reconverti dans la recherche au sein de l’Ecole de management de Lyon, Christian Walter consacre un récent ouvrage à ce qu’il considère comme le ­péché originel de la finance: sa croyance aveugle dans les mouvements browniens, ces équations servant, depuis les années 50, à modéliser l’incertitude liée aux mouvements des marchés.

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La vision d’un hasard «lisse»

Inspirés des travaux de Robert Brown, un biologiste du XIXe siècle – et surtout de ceux du mathématicien Louis Bachelier au début du XXe – ces modèles ont l’avantage de rendre régulière l’évolution aléatoire d’un objet: particules de pollen ou actions Nestlé ne feraient que virevolter autour de leur position moyenne, s’en écartant plus ou moins en fonction de leur «volatilité». Plus facilement applicable que les travaux contemporains sur les fractales de Benoît Mandelbrot ou que les processus de Levy, «cette représentation lisse du hasard est apparue d’une simplicité attrayante aux yeux des théoriciens américains de la finance», explique Christian Walter. En attribuant aux marchés plus de régularité qu’ils n’en ont, elle permet en outre de sous-estimer le risque. Voire de le réduire en diversifiant un portefeuille, comme l’a montré Harry Markowitz, Prix Nobel d’économie en 1990.

Des modèles «idéologiques»

Ce choix d’un modèle donnant des phénomènes financiers «une image idéalisée, édulcorée» est également «idéologique», à en croire le spécialiste français, qui travaille sur ces sujets avec des philosophes de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Implicitement, cette appréhension de la réalité fait écho aux principes d’autorégulation des marchés, au cœur de la théorie économique néoclassique depuis Adam Smith.

Selon Christian Walter, cette confiance dans les mouvements browniens, qui donne l’image d’un monde à l’incertitude maîtrisable, «a rendu la finance immunodéficiente face à des risques que les banquiers n’ont plus su évaluer». Et celui-ci appelle à «décontaminer la finance du virus brownien, qui a déshumanisé la finance».

Le «virus B» est partout

Les souches du virus sont omniprésentes. On les trouve dans les produits d’épargne censés protéger le capital de départ à partir de techniques optionnelles.

Mais également «dans la façon dont les banques privées décident de placer l’argent de leurs clients». Certaines vont d’abord élaborer une stratégie (quelle part dans les actions? dans les titres d’Etat?), puis parler de tactique (plutôt des actions du secteur pétrolier?) et enfin déboucher sur le choix de titres. «Ce processus s’appuie sur la conviction que 70% du rendement provient de la stratégie, 20% de la tactique et 10% du choix des titres», pointe Christian Walter. Or ce n’est plus le cas «si le mouvement des titres n’est plus l’unique source d’incertitude, si l’on prend en compte l’irrégularité même de ce risque». Ainsi, très peu de titres – ou de journées de bourse – peuvent contribuer à presque toute la performance d’un portefeuille.

Même le versement des bonus refléterait cette pensée «brownienne». Si, au sein d’AIG, les traders vendant à tour de bras des CDS recevaient immédiatement leurs primes sans que l’on prenne en compte le risque pour l’entreprise, c’est parce que l’assureur pensait, à tort, avoir mis en place des modèles de «couverture» censés annuler à jamais les problèmes que pouvaient causer ces produits. Ceci grâce à la magie du mouvement brownien, selon lequel le risque est très régulier et peut donc être aisément couvert. Il faut «sortir de cette vision des marchés et prendre en compte l’irrégularité du risque pour le calcul des bonus», souffle Christian Walter, qui a travaillé vingt ans dans la banque et l’audit.

A l’en croire, cette vision imprègne jusqu’aux règles de contrôles du secteur financier, comme celles dites de Bâle II. «Dans un monde non brownien, il faudrait segmenter le contrôle des risques, en prenant par exemple en compte la nature des produits dans lesquels on investit et pas seulement un pseudo-risque limité à la volatilité.»

Selon Christian Walter, la remise en cause de cette «pandémie épistémologique» que représentent les mouvements browniens n’a pas encore eu lieu. «Pour l’instant c’est comme s’il n’y avait pas eu de crise, les modèles ne changent pas et la machine à fabriquer de la réglementation reste dans une logique d’avant-crise», prévient ce dernier.

source le temps 2009

Christian Walter, Michel de Pracontal, «Le virus B – crise financière
et mathématiques», Seuil, 2009.

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