Analyse Technique

André Gosselin : L’analyse technique réhabilitée

L’analyse technique n’a jamais eu très bonne presse auprès des économistes des marchés boursiers et des professeurs de finance de nos universités. Le livre qui, depuis un quart de siècle, a fait le plus mal à l’analyse technique est sans contredit celui du professeur de l’Université Princeton, Burton Malkiel. En 1999, A Randon Walk Down Wall Street (New York, Norton, 1996, 1ère édition en 1973) en était à sa septième édition revue et augmentée.

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Depuis plus de 25 ans, ce best-seller de la littérature financière, sans conteste un classique de la gestion de portefeuille, défend avec acharnement la théorie des marchés boursiers comme marchés efficients et l’hypothèse de la marche au hasard des cours boursiers. C’est dire que Malkiel doute beaucoup des vertus de l’analyse fondamentale pour réaliser des rendements supérieurs à la normale, tout en sachant très bien que pour le bon fonctionnement des marchés boursiers, cette approche joue un rôle capital qu’on ne saurait nier.

Si l’approche fondamentale est essentielle pour bien évaluer les titres boursiers, dit Malkiel, il n’en est pas de même avec l’analyse technique. Non seulement cette approche ne permet en rien à l’investisseur de dégager de beaux bénéfices, mais en plus elle n’a aucune utilité pour le bon fonctionnement des marchés financiers. Bref, elle est une nuisance à tous les niveaux.

Le professeur Malkiel ne va pas jusqu’à dire qu’il est impossible de faire de l’argent avec l’analyse technique. Le point central de son argumentation est de dire qu’une stratégie qui consiste à acheter un panier d’actions pour le conserver à long terme devrait faire mieux, sans le moindre effort. La séquence des prix sur un indice ou sur un titre quelconque ne fournit pas suffisamment d’informations pour battre le marché. Ces prix sont sous l’influence de facteurs si nombreux et variés qu’il est impossible de prétendre qu’en soi ils contiennent leur propre logique, qu’ils suivent un mouvement bien à eux.

L’analyse technique, lance Malkiel, n’enrichit que les gens qui vous vendent les produits et services (logiciels, bases de données, magazines, livres, etc.) qui servent à faire de l’analyse technique. Elle enrichit surtout les firmes de courtage qui embauchent des analystes techniques, en espérant qu’ils sauront vous convaincre de multiplier vos achats et vos ventes de titres, pour générer ainsi des frais de commission qui s’ajouteront au chiffre d’affaires de la firme[1][1].

Parmi toutes les raisons qu’on invoque pour justifier l’analyse technique et les supposées tendances dans le cours des actions, il y en a deux qui méritent qu’on s’y arrête dit Malkiel.

La première raison est que les hausses et les baisses de cours à la Bourse se perpétuent par leur propre mouvement: tout ce qui monte aura tendance à monter, et tout ce qui descend aura tendance à descendre. Pourquoi? Parce que quand les investisseurs voient le prix d’une valeur monter et monter encore, ils sont incités à sauter dans le train et à récolter eux aussi quelques profits. Ce faisant, la hausse des prix s’alimente par elle-même, dans une sorte de mouvement en spirale ou de prophétie auto-réalisatrice.

Même phénomène, mais en sens inverse, pour les tendances à la baisse des prix. Voyant le prix d’un titre s’engager résolument dans une descente en règle, de plus en plus de détenteurs vont perdre leur optimisme, vendre à leur tour, faire baisser davantage les cours et en inciter d’autres à vendre qui, un peu plus patients jusque là, ne le seront plus désormais, et ainsi de suite dans un engrenage qui nourrit et prolonge la baisse.

La seconde raison qui peut expliquer les succès, si succès il y a, de l’analyse technique est que l’observation conjointe des mouvements de prix et de volumes de transaction vont parfois permettre à l’investisseur d’acheter ou de vendre avec les initiés, soit juste avant que les fondamentalistes et autres investisseurs qui dépendent de l’information publique entrent dans la danse.

Avec un peu de chance, l’investisseur technique peut même réussir à prendre une position sur une valeur, après quoi ce sera au tour des professionnels de fonds de placement à embarquer à bord du convoi avec les sommes d’argent que l’on devine. L’analyste technique qui réussit quelques bons coups du genre pourra même se vanter de ses succès.

Malkiel, en bon économiste convaincu par la théorie des marchés efficients, est plus sensible aux arguments qui démontrent les faiblesses de l’analyse technique qu’à ceux qui en signalent les forces. Il ne conteste pas le fait que l’analyse technique puisse rapporter de l’argent à ses partisans, bien qu’il dit ne jamais avoir rencontré de technicien qui soit riche (et qu’il en connaît plusieurs qui ont fait banqueroute).

Selon lui, la science financière n’a pas démontré hors de tout doute raisonnable que l’analyse technique pouvait donner des rendements supérieurs à la normale. Qu’il s’agisse de la théorie de Dow, des indicateurs de force relative, des systèmes de trading combinant volumes et prix, des taux de transaction par lots irréguliers, de moyennes mobiles, des taux de vente à découvert ou des figures graphiques, aucune de ces méthodes n’est en mesure de faire mieux qu’une stratégie de pure hasard consistant à sélectionner des titres en lançant des fléchettes sur les pages du journal où l’on trouve les cotes de la Bourse.

Le jugement sans appel de Burton Malkiel à l’endroit de l’analyse technique repose essentiellement sur les études publiées avant 1985. Pourtant, la plupart des recherches qui réhabilitent l’analyse technique ont été réalisées après 1985. Le professeur Malkiel n’est pas du tout au courant de la très grande majorité de ces recherches les plus récentes sur l’analyse technique.

Le M.I.T. à la rescousse de l’analyse technique

La parution, en 1999, du livre des professeurs Andrew Lo et Craig MacKinlay, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), est une première tentative pour remettre les pendules à l’heure au sujet de l’analyse technique.

Ce livre, même s’il ne sera jamais un best-seller en raison de son caractère trop scientifique et mathématique, devrait au moins attirer l’attention des professeurs d’économie encore imbibés des arguments fallacieux et des exercices de synthèse tronqués et dépassés du professeur Malkiel.

Lo et MacKinlay ont eu la bonne idée de donner à leur ouvrage un titre qui prend le contre-pied de celui de Malkiel: A Non-Random Walk Down Wall Street (Princeton University Press, 1999). Les deux professeurs du MIT font un portrait beaucoup plus optimiste et réaliste de l’analyse technique et, surtout, plus à la fine pointe de l’état des connaissances sur le sujet.

Leur livre est une collection de douze études réalisées par les deux chercheurs depuis 1987 sur la prévisibilité des marchés financiers et sur l’hypothèse de la marche au hasard des cours boursiers. La conclusion de toutes ces études se résume dans l’idée que les marchés financiers sont, à un certain degré, prévisible lorsqu’on fait l’analyse des cours boursiers comme le fait l’analyse technique.

Leur idée la plus intéressante et la plus révolutionnaire, à mon avis, est de dire que la marche au hasard des cours boursiers n’est pas une condition nécessaire pour l’efficience des marchés boursiers. Plutôt que d’être un symptôme de non-efficience et d’irrationalité, le fait que les cours boursiers puissent être, en partie, prévus par les investisseurs ou certains d’entre eux, est comme une sorte de lubrifiant qui permet de bien faire tourner la mécanique et les rouages des marchés financiers.

De fait, les investisseurs doivent avoir de bonnes raisons de croire qu’ils peuvent réaliser des rendements supérieurs à la moyenne, si l’on veut qu’ils soient attirés par les marchés boursiers. Les profits doivent être réels et significatifs, si l’on souhaite qu’ils puissent s’informer des bonnes occasions d’achat, et devenir ainsi des agents économiques socialement utiles qui aident à attribuer des prix plus justes et plus adéquats aux titres boursiers.

D’ailleurs, rappellent Lo et MacKinlay, il y a des coûts à supporter pour ceux qui se donnent la peine de faire leurs devoirs, de se lancer dans une collecte d’informations, de les analyser et de les interpréter. Il est normal, dans ces conditions, qu’ils soient rétribués et récompensées pour ce travail.

Les innovations technologiques dans l’univers de la gestion de portefeuille, qu’on réalise pour découvrir les titres injustement évalués par le marché, doivent être gratifiées en argent sonnant, comme le sont les innovations technologiques dans l’industrie de la bio-médecine ou des télécommunications.

Imaginons, pour prendre la biotechnologie, l’objectif qui consiste à trouver un vaccin pour le virus du sida. Si le marché de la bio-médecine était efficient dans le sens économique du terme, un tel vaccin ne pourrait jamais être développé, disent Lo et MacKinley. Les compagnies pharmaceutiques doivent être attirés par les revenus extraordinaires qu’un tel vaccin pourrait générer, si nous voulons trouver un remède un jour.

La population et, au premier chef, les malades n’en voudront sûrement pas à la compagnie qui aura trouvé le vaccin, lorsqu’elle commencera à accumuler les millions de dollars pour les efforts, les investissements et les risques qu’elle a pris pour arriver à ses fins. Qu’elle réalise des bénéfices supérieurs à ses concurrents, rien de plus normal et légitime. On n’en déduira pas que le marché de la bio-technologie est inefficient.

C’est la même chose dans l’industrie de l’investissement : les individus ou les entreprises qui font des efforts pour trouver les grilles d’évaluation qui détecteront les compagnies les plus performantes doivent, eux aussi, être récompensés.

André Gosselin analyste financier  et chercheur canadien


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