Commentaire de Marché

Arturo Bris : Les Italiens, Espagnols et Portugais naviguent dans la nuit et ignorent qu’un iceberg se trouve sur leur passage…

Le mot spéculateur a une connotation négative, mais c’est simplement quelqu’un qui achète à un prix bas et qui revend à prix relevé, prenant ses décisions sur la base des flux d’informations. Ce n’est pas une activité indésirable et c’est ainsi que fonctionne le marché. Si on n’aime pas cela, il faut changer les lois ou adopter un autre système économique. Ce ne sont pas les spéculateurs qui ont déclenché la crise grecque et ils ne sont pas à blâmer »

« La manipulation est une expression légale qui signifie l’utilisation de fausses informations avec l’objectif de gagner de l’argent. A ma connaissance, Goldman Sachs a vendu au gouvernement grec de l’époque un produit financier courant et légal et a gagné de l’argent en échange. On peut se demander si ce produit est éthique. Mais, dans tous les cas, il y a des gagnants et des perdants dans les opérations financières. Dans le cas grec, Goldman Sachs fait un bon bouc émissaire »

Questions à Arturo Bris, professeur de finance à l’IMD, Lausanne

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Le Temps: Pourquoi le déficit budgétaire de la Grèce est-il devenu un problème urgent alors que ses finances publiques sont catastrophiques depuis plusieurs années?

Arturo Bris: Les gouvernements grecs successifs ont financé les investissements par des emprunts. Mais la crise financière de 2008-2009 a déclenché un déficit ingérable, créant un grand marché pour les obligations d’Etat. Dans un marché où il y a beaucoup de liquidités, les investisseurs ont été attirés par la Grèce où le rendement était meilleur à cause de risques plus élevés qu’ailleurs. C’est le coût de l’endettement qui pose problème et pas l’endettement lui-même.

– N’y avait-il pas des signes avant-coureurs de cette crise?

– La Grèce connaît un déficit budgétaire depuis longtemps et la Commission européenne a déjà attiré son attention sur ce problème. La Charte européenne ne prévoit pas de sanctions, à moins que l’ensemble de son système monétaire ne soit menacé. Entre 1995 et 2002, de nombreux pays, et pas les moindres, n’ont pas respecté les critères de la convergence qui autorisent un déficit de 3% du produit intérieur brut.

– Quelle est la responsabilité des spéculateurs dans la crise grecque?

Le mot spéculateur a une connotation négative, mais c’est simplement quelqu’un qui achète à un prix bas et qui revend à prix relevé, prenant ses décisions sur la base des flux d’informations. Ce n’est pas une activité indésirable et c’est ainsi que fonctionne le marché. Si on n’aime pas cela, il faut changer les lois ou adopter un autre système économique. Ce ne sont pas les spéculateurs qui ont déclenché la crise grecque et ils ne sont pas à blâmer. Cette crise, mais aussi celle en Asie en 1997 et en Amérique du Sud en 2002, a été déclenchée par la mauvaise gestion financière. Une étude a montré que, sans les spéculateurs, la crise asiatique aurait été plus terrible en 1997. Ils mettent en lumière la fragilité de certains pays.

Plusieurs voix dénoncent certaines banques, notamment Goldman Sachs, qui auraient manipulé les comptes et aidé à camoufler la mauvaise situation de l’économie grecque. Vous y croyez?

La manipulation est une expression légale qui signifie l’utilisation de fausses informations avec l’objectif de gagner de l’argent. A ma connaissance, Goldman Sachs a vendu au gouvernement grec de l’époque un produit financier courant et légal et a gagné de l’argent en échange. On peut se demander si ce produit est éthique. Mais, dans tous les cas, il y a des gagnants et des perdants dans les opérations financières. Dans le cas grec, Goldman Sachs fait un bon bouc émissaire.

La Grèce a adopté un plan de stabilité pour réduire son déficit. Est-ce la bonne solution?

– C’est la seule. Le pays ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens. Cette solution pose toutefois deux défis de taille. D’abord, il peut donner lieu à la contestation sociale et politique. Ensuite, tout le monde sort de la récession en faisant des investissements massifs, en créant des emplois, en augmentant le pouvoir d’achat, ce qui donne un coup de fouet à la consommation. Or, il n’y a rien de tout ça dans le plan grec. Bien au contraire. Le gouvernement appelle la population à se serrer la ceinture. La Grèce ne va pas sortir de la récession de sitôt mais, en réalité, elle n’a plus de choix.

Peut-elle convaincre la population de faire des sacrifices?

– Oui. Les Grecs sont conscients de la fragilité de leur économie depuis longtemps. Ils acceptent d’avaler une pilule amère en connaissance de cause. La preuve: les manifestations appelées par les syndicats sont marginales. Ces derniers, proches de l’actuel pouvoir, savent que les changements sont indispensables. Mais l’Etat doit tout de même faire attention et veiller à ce que le fardeau soit partagé par toute la population. S’il y a une perception qu’une seule partie est concernée, c’est l’ensemble du programme qui sera compromis. Le gouvernement ne doit par ailleurs pas laisser se développer un sentiment selon lequel le plan d’austérité est imposé par Bruxelles.

La mise en œuvre du plan de stabilité se fait sous la surveil­lance de l’Ecofin. Peut-on dire que la confiance est rétablie?

– Le rôle de l’Ecofin était de convaincre les marchés en leur disant que l’Europe était derrière la Grèce et qu’elle se portait garant de l’application du plan de stabilité. Sans ce message donné mardi dernier, l’Espagne, l’Italie et le Portugal, dont les finances publiques sont aussi fragiles, deviendraient la cible des marchés qui leur prêteraient de l’argent, mais à des coûts élevés. Les pays européens ont envoyé un autre message de solidarité en achetant, par l’intermédiaire de leurs institutions financières, des obligations d’Etat émises par les pays en difficulté.

Il n’empêche qu’il reste à la Grèce de trouver 54 milliards d’euros en 2010, l’équivalent de 20% de son PIB, pour honorer ses engagements. Où va-t-elle trouver cette somme?

– Le gouvernement a pris l’engagement de réduire son déficit de 4% cette année par rapport à 2009. Il doit encore veiller à ce que les recettes (taxes et autres droits) rentrent dans les caisses publiques à temps. Il devra probablement aussi couper davantage dans la fonction publique. Dès que ces mesures seront en voie de réalisation, l’Etat grec pourra aller lever les 54 milliards sur le marché. Si sa crédibilité est rétablie, le coût du financement ne sera pas élevé.

Il était question de faire appel à la Chine…

– Les marchés sont partout. Des placements en euros sont attirants pour les investisseurs asiatiques. La Chine est déjà l’un des grands acteurs dans les marchés d’obligations d’Etat. Elle est le plus grand détenteur des obligations américaines.

Que pensez-vous de la création d’un fonds européen pour venir en aide aux pays en difficulté?

– Cela n’est pas envisageable. La Constitution allemande interdit la création d’un tel instrument. Un tel fonds serait un mauvais message aux pays dont la gestion financière laisse à désirer.

Pourquoi pas un recours au Fonds monétaire international (FMI), dont la fonction est de prêter aux Etats en faillite?

Ce serait un signal terrible que de comparer la Grèce à l’Argentine. L’expertise du FMI sera toutefois nécessaire pour la surveillance de la mise en œuvre du plan grec de stabilité.

Faut-il craindre la contagion à d’autres pays comme l’Italie, l’Espagne et le Portugal?

– La Grèce est très différente de ces pays. Ici, le gouvernement a tenu un langage de vérité et la population est consciente des défis qu’elle doit affronter. En Italie, en Espagne et au Portugal, les problèmes ne sont pas reconnus publiquement. L’endettement n’est pas dramatique dans ces pays, mais le déficit n’arrête pas de se creuser, notamment à cause des dépenses sociales et de diverses subventions. Le chômage monte dans ces pays mais on ne voit pas de chômeurs dans les rues. Les stades et les centres commerciaux sont remplis parce que les Etats paient des allocations de chômage. On peut dire que la situation est plus effrayante dans ces trois pays qu’en Grèce.

Que peuvent faire ces pays?

– Adopter un langage de vérité, expliquer à la population qu’ils ne peuvent pas augmenter les pensions sans augmenter les taxes, entreprendre des réformes structurelles de l’économie et surtout vivre selon ses moyens. Les Grecs ont un iceberg en face d’eux et apprennent maintenant à naviguer autour. Les Italiens, Espagnols et Portugais naviguent dans la nuit et ignorent qu’un iceberg se trouve sur leur passage. Il y a aussi la crédibilité à établir. Les politiciens ne peuvent pas envoyer des messages contradictoires et faire des promesses irréalistes. Les marchés ne jugent pas les déclarations d’intention, mais des mesures concrètes qui ont un impact sur les perspectives financières et économiques.

Peut-on parler, dans le sillage de la crise financière, de la récession et de la crise fiscale dans de nombreux pays, d’une décennie perdue à venir pour l’Europe?

– Oui. Le processus a commencé depuis longtemps avec le transfert d’une bonne partie de la production industrielle en Asie. Les pays émergents ont une croissance significative. Les Etats-Unis ont pris toutes les mesures pour sortir de la récession. L’Europe manque de leadership. Elle est timide et divisée. Ailleurs, on agit, ici on réagit. La crise a mis en lumière le manque de structure politique pour donner une direction. Nous avons besoin d’une politique économique et fiscale commune. Mais, surtout, nous devons avancer vers une union politique qui donne l’impulsion. Pour l’heure, l’Europe, avec ses multiples traités et conventions, freine les initiatives. La crise actuelle est une chance. Nous pouvons en sortir plus forts.

– Le Temps: Que vous inspire l’excédent budgétaire de la Suisse pour l’exercice 2009? 

Arturo Bris: L’économie suisse est très atypique surtout en cette période où la plupart des Etats sont déficitaires. Elle l’est aussi parce qu’en tant qu’économie ouverte au monde, elle est exposée aux chocs extérieurs. Ses bons résultats sont liés à la solidité de sa place financière, de nombreuses multinationales sur son sol et des flux des investissements étrangers. L’excédent est donc atypique, mais pas surprenant. 

– Comment voyez-vous la place financière avec la fin du secret bancaire? 

– Ce n’est pas certain que le secret bancaire suisse soit mort. Si le secret bancaire suisse signifie la préservation de l’anonymat du client étranger, il est légitime et éthique. Par contre, l’argent provenant de source criminelle et placé dans les banques suisses n’a rien à voir avec le secret bancaire. Ce problème doit être réglé légalement avec cette perspective. 

Par ailleurs, la place financière suisse ne se résume pas au secret bancaire. Elle est synonyme d’un environnement légal stable, de taxes compétitives, d’un Etat de droit, d’une bonne réputation et surtout d’une expertise incomparable dans la gestion financière. Singapour ne constitue pas vraiment une concurrence.

 – La Suisse doit-elle craindre les conséquences d’un euro qui ne cesse de perdre de sa valeur vis-à-vis du dollar? 

– Attention, il y a peu, on se plaignait d’un euro trop fort. Mais une monnaie européenne plus faible est bonne pour l’Europe comme pour la Suisse, qui sont les deux exportateurs de biens et de services. C’est aussi à l’avantage de la Suisse dont la plus grande partie des importations est d’origine européenne, notamment d’Allemagne. Cela dit, je pense que la glissade actuelle est temporaire. A terme, l’euro va retrouver son niveau original.

BIO RAPIDE :

«J’aurai tout bientôt mon permis C», se réjouit Arturo Bris, établi à Lausanne depuis cinq ans. Le père de famille de deux enfants ne cache pas son bonheur de vivre en Suisse. «Le pays est beau, cosmopolite et ouvert au monde», dit-il. Il peut se permettre la comparaison. Né à Guadalajara, au nord de Madrid, et après les premières études au pays, il a obtenu son doctorat à l’Insead, à Fontainebleau, France. Par la suite, il a habité sept ans aux Etats-Unis, où il a enseigné l’Investment Banking à l’Université de Yale. A présent, professeur de finance à l’International Institute for Management Development (IMD) de Lausanne, il enseigne aux dirigeants de multinationales. Il est également Research Associate à Yale International Centre for Finance ainsi qu’à l’European Corporate Governance Institute de Bruxelles.

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