Art de la guerre monétaire et économique

Niall Fergusson : L’invention écossaise de la bulle financière

«Il y a un secret financier derrière chaque grand phénomène historique et c’est le projet de ce livre d’en éclairer les plus importants.» Niall Ferguson démontre dans L’irrésistible ascension de l’argent comment un assassin écossais a provoqué la bulle financière qui a préparé le terrain pour la Révolution française. Il montre comment l’impéritie a transformé l’Argentine en étude de cas sur l’inflation. Et comment une autre révolution larvée (les subprimes) a fait de la Chine une superpuissance.Mais tôt ou tard les bulles éclatent, les vendeurs pessimistes supplantent les acheteurs optimistes, l’avidité se mue en panique. Par ailleurs auteur d’un livre sur la famille Rothschild, Ferguson situe son propos dans la République de Florence, les mines d’argent de Potosi, l’Ecosse. Précis et documenté, sans verser dans l’anecdotique, Ferguson parcourt avec aisance la vie des plus grandes bulles de l’histoire. Extraits

PLUS BULLE EN SUIVANT :

 

The Ascent of Money: A Financial History of the World
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«John Law paria avec Thomas Pitt que le cours des actions britanniques chuterait l’année suivante…»

John Law n’a pas seulement été la cause du premier boom et krach du prix des actifs; on peut aussi lui attribuer d’avoir indirectement provoqué la Révolution française en privant l’Ancien Régime de sa meilleure chance de réformer ses finances.

(…)

Né à Édimbourg en 1671, Law était le fils d’un orfèvre prospère et l’héritier du château de Lauriston sur la Firth of Forth. Il s’installa à Londres en 1692 et y dilapida rapidement sa fortune dans diverses entreprises et paris hasardeux. Deux ans plus tard, il tua en duel son voisin peu désireux de vivre sous le même toit qu’un homme à la vie dissolue.

Poursuivi pour s’être battu en duel et condamné à mort, il s’échappa de prison et s’enfuit à Amsterdam. Law ne pouvait pas choisir meilleur endroit pour se faire oublier. Dans les années 1690, Amsterdam était la capitale de l’innovation financière.

Pour financer leur lutte d’indépendance contre l’Espagne, les Hollandais avaient amélioré le système italien d’endettement public, réformé leur monnaie en créant la Wisselbank, la première banque centrale, et réglé le problème de la dépréciation des pièces en lançant une sorte de monnaie bancaire fiable. Mais leur plus grande invention fut sans nul doute la société par actions (…).

La finance hollandaise eut l’effet d’une révélation sur l’Écossais réprouvé. Law était fasciné par le triangle Compagnie des Indes, banque centrale et Bourse. Joueur toujours aussi impénitent, il trouvait la Bourse d’Amsterdam plus excitante que n’importe quel casino. (…)

 Mais, l’incomplétude du système financier hollandais lui sautait aux yeux.

(…) Law avait déjà en tête une réforme radicale de ces institutions qui combinerait une société de commerce monopolistique et une banque publique émettant des billets à la manière de la Banque d’Angleterre.

Il lui démangeait de tester son tout nouveau système dans un pays peu méfiant. Mais lequel?

Il tenta d’abord sa chance à Gênes dans le négoce de titres et de devises étrangères.

Il séjourna à Venise, spéculant le jour, jouant la nuit. Il se constitua aussi un joli portefeuille à la Bourse de Londres en association avec le comte d’Islay. Il ne devait donc pas manquer d’entregent, mais sa réputation souffrait de sa conduite. (…)

Pourquoi est-ce en France qu’il fut donné à Law de tester son alchimie financière?

Les Français savaient pourtant à qui ils avaient à faire. En 1708, le marquis de Torcy, secrétaire d’État aux Affaires étrangères de Louis XIV, l’étiquetait joueur professionnel et probablement espion.

C’est que la France se trouvait alors dans une situation fiscale désespérée.

Lesté d’une énorme dette publique générée par les guerres de Louis XIV, le gouvernement était au bord de sa troisième banqueroute en moins d’un siècle. (…)

Law ambitionnait de restaurer la confiance économique en France en y créant une banque publique sur le modèle hollandais, à la différence que celle-ci émettrait du papiermonnaie.

L’énorme dette du gouvernement serait consolidée à mesure qu’on investirait dans la banque.

Parallèlement, le papier-monnaie revitaliserait le commerce français et avec lui le pouvoir économique du pays. «La banque n’est pas ma seule idée ni la plus grande, disait-il au Régent. Mon oeuvre surprendra l’Europe par les changements qu’elle produira au bénéfice de la France – des changements plus puissants que ne l’a été la découverte des Indes.»

Law avait étudié la finance dans une Hollande républicaine mais, dès le départ, il considéra que la France absolutiste serait mieux adaptée à ce qui allait être connu comme son «système». «Je maintiens, écrivait-il, qu’un prince absolu, qui sait gouverner, peut étendre son crédit beaucoup plus loin et trouver des fonds à des taux d’intérêt plus faibles qu’un prince dont l’autorité est limitée.»

C’était une théorie financière absolutiste fondée sur l’affirmation qu’«en matière de crédit comme en matière militaire ou législative, le pouvoir suprême doit être détenu par une seule personne». La clé était de faire fonctionner le crédit royal de manière plus productive que par le passé, quand la Couronne empruntait pour ainsi dire de bouche à oreille pour financer ses guerres.

Dans le montage de Law, le monarque déléguerait son crédit à «une compagnie commerciale dans laquelle seraient rassemblés et unifiés tous les moyens commerciaux du pays?» Comme pour la Hollande, l’empire jouait un rôle clé dans la vision de Law. Selon lui, la France n’en faisait pas assez pour développer ses possessions étrangères. C’est pourquoi il proposa de prendre en charge le commerce avec la Louisiane, un immense territoire sous-développé qui s’étendait du delta du Mississippi jusqu’aux plaines du Midwest, soit près d’un quart des États-Unis actuels.

En 1717, la nouvelle Compagnie d’Occident reçut le monopole du commerce avec la Louisiane (ainsi que le contrôle de la colonie) pour une période de vingt ans. Son capital fut fixé à 100 millions de livres, du jamais vu en France. Les actions étaient proposées à 500 livres pièce et les Français de tous rangs, de même que les étrangers, furent incités à les acheter (en paiement fractionné) avec des billets d’État convertis en rente à 4%. Le nom de Law figurait en tête des administrateurs.

(…)

Mais Law ne savait pas où s’arrêter. Actionnaire majoritaire de ce qui était devenu une société tentaculaire, il avait un intérêt personnel à faire croître la masse monétaire que sa propre banque pouvait générer, pour entretenir une bulle des actifs dont il était le premier à profiter.

C’était comme si le même homme dirigeait simultanément les 500 plus grandes entreprises américaines, le secrétariat au Trésor et la Banque fédérale américaine.

Imagine-t-on cette personne augmenter les impôts des entreprises ou réduire les taux d’intérêt, au risque de faire baisser la valeur de son énorme portefeuille de titres? Enfin, le système de Law devait créer une bulle ou faillir. Le rachat des diverses sociétés et affermages n’était pas financé par les bénéfices de la compagnie, mais par l’émission de nouvelles actions. Le 17 juin 1719, la Compagnie du Mississippi en émit 50.000 à 550 livres pièce (pour une valeur faciale de 500). Pour assurer le succès de l’émission, Law la souscrivit lui-même. Un véritable pari qui, dit-il, lui coûta une nuit blanche. Et pour éviter d’être accusé d’en être le seul bénéficiaire si le cours devait augmenter, il en accorda l’exclusivité aux actionnaires de la Compagnie d’Occident. On appela «filles» ces nouvelles actions et «mères» les anciennes. En juillet 1719, afin de lever les 50 millions de livres dont il avait besoin pour acheter le privilège de battre monnaie, Law émit une troisième tranche de 50.000 actions (les «petitesfilles »), cette fois à 1000 livres pièce.

Normalement, la dilution des premiers actionnaires aurait dû provoquer la baisse des actions nouvelles.

Comment Law pouvait-il justifier de multiplier par deux le prix d’émission? Ce «déplacement» fut justifié par la promesse des profits à venir de Louisiane. C’est pourquoi Law consacra tant d’énergie à donner une vision édénique d’une Louisiane habitée par des sauvages amicaux prêts à charger les navires français de produits exotiques. À court terme, il fallut trouver une autre sorte de déplacement pour justifier les 40% de dividendes que Law versait désormais. Ce fut le papier-monnaie. À partir de l’été 1719, les investisseurs qui voulaient acheter des «filles» et des «petites-filles» étaient généreusement aidés par la Banque royale qui leur permettait d’emprunter de l’argent en utilisant leurs actions en guise de garantie, argent qu’ils pouvaient réinvestir en achetant de nouvelles actions.

Comme on pouvait s’y attendre, le prix des actions s’envola. Le 1er août, les «mères» se négociaient à 2750 livres, le 4 août à 4100 et le 4 septembre à 5000. Ce qui incita Law à émettre 100.000 nouvelles actions à ce dernier prix. Deux émissions de même volume suivirent le 28septembre et le 2 octobre et, deux jours après, une tranche de 24.000 actions (qui ne furent en fait jamais proposées au public). À la fin de 1719, le prix passa la barre des 9000 livres, atteignant un nouveau record de 10.025 le 2 décembre. Le marché à terme informel les vit passer à 12.500 en mars 1720. L’ambiance virait de l’euphorie à la folie. (…)

En vérité, John Law préférait le jeu à la prière. (…) Mais, son plus grand pari il l’a fait sur son propre système.

«Law raconte tous les jours, relate en août 1719 un diplomate britannique un peu gêné, qu’il veut placer la France plus haut qu’elle ne l’a jamais été, et la mettre en position de faire la loi en Europe, de sorte qu’il puisse ruiner le commerce et le crédit de l’Angleterre et de la Hollande quand bon lui semble; qu’il peut briser notre banque ou notre Compagnie des Indes à volonté.»

Faisant suivre ses paroles de son argent, Law paria avec Thomas Pitt, comte de Londonderry (et oncle du Premier ministre William Pitt), que le cours des actions britanniques chuterait l’année suivante. Il vendit pour 100.000 livres d’actions de la Compagnie anglaise à une valeur à terme de 180.000 livres (soit 180 livres l’action ou 80% au-dessus de leur valeur faciale) à échéance le 25 août 1720. (Fin août 1719, elles étaient à 194 livres, réduisant à néant les espoirs de Law d’une baisse des cours.) (…)

Mais le système de Law ne pouvait supporter indéfiniment ses propres contradictions. Les premiers signes de «détresse», la quatrième étape du cycle de bulle, se manifestèrent avant même qu’il fût nommé contrôleur général. Quand le cours des actions Mississippi commença à baisser en décembre 1719 pour atteindre 7930 livres le 14 décembre, Law eut recours à l’un de ses nombreux expédients pour le redresser.

Il ouvrit un guichet à la Banque royale qui garantissait les transactions au prix plancher de 9000 livres.(…)

Cependant, l’inflation ne touchait pas seulement la Bourse et s’accélérait dangereusement. (…)

Pendant ce temps, Law ne cessait d’intervenir sur le taux de change entre les billets et le métal précieux, modifiant vingt-six fois le prix facial de l’or et trente fois celui de l’argent, entre septembre 1719 et décembre 1720, tout cela pour rendre les billets plus attractifs que les pièces aux yeux du public. Mais, l’amoncellement de régulations parfois contradictoires avait surtout pour effet de dérouter la population et d’illustrer la propension d’un régime absolutiste à écrire les règles qui le servent. (…)

Le 21 mai, dans une tentative désespérée d’éviter l’effondrement, Law réussit à convaincre le Régent de sortir un décret déflationniste.

(…) La violente réaction du public obligea le gouvernement à révoquer ces mesures (…). Ses ennemis voulaient l’embastiller. Pour la seconde fois de sa vie, Law était menacé de prison, voire de mort (…).

Il apparut très vite que nul autre que lui n’avait une chance d’empêcher l’effondrement total du système financier. Son retour au pouvoir provoqua une remontée du cours de l’action Mississippi. Mais l’embellie fut brève. Le 10 octobre, le gouvernement fut contraint de réintroduire l’or et l’argent pour les transactions intérieures. L’action Mississippi reprit sa baisse (…). La panique était devenue inévitable.

C’est là que Law, traîné dans la boue par la population et tourné en ridicule par la presse, finit par fuir le pays. Il fit auparavant des «adieux touchants» au duc d’Orléans. «Sire, je reconnais que j’ai commis de grandes erreurs. Je les ai commises parce que je ne suis qu’un être humain et que tous les hommes sont susceptibles de se tromper. Mais, j’affirme qu’aucun de ces actes ne relevait de la malhonnêteté ou de la méchanceté.»_

Niall Campbell Douglas Ferguson est né le 18 avril 1964 à Glasgow. Historien britannique important. Chercheur à Christ College (Cambridge), Fellow (Peterhouse et Jesus College, Cambridge), puis professeur d’histoire politique et financière à Oxford, à la Stern School of Business de l’Université de New York et à Harvard. Il est l’auteur, notamment, d’un ouvrage en deux volumes The House of Rothschild. Il a également été consultant chez GLG Partners (hedge fonds) et dirigée par Noam Gottesman.

Ferguson est également un champion dans la discipline (récente) de l’histoire contrefactuelle. Talents télévisuels.

NIALL FERGUSON

«L’irrésistible ascension de l’argent – De Babylone àWall Street», Editions Saint-Simon pour la traduction française, 2009, 250 pages. Titre original:The Ascent of Money, Penguin Books.

EN COMPLEMENT INDISPENSABLE : Bruno BERTEZ : Les investisseurs pris à contre-pied (cliquez sur le lien)

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