Europe

Beat Kappeler : Qui a changé, l’UE ou moi?

 » Je voulais une Europe des quatre libertés – le mouvement des personnes, des biens, des services et du capital .Les eurocrates et les politiciens nationaux inconscients en ont fait une union monétaire qui, à l’époque déjà, manquait de toutes les caractéristiques nécessaires »
 
Beat Kappeler.   Beat Kappeler explique que s’il est aujourd’hui contre l’adhésion de la Suisse à l’UE, c’est parce qu’elle s’est fourvoyée en adoptant la monnaie unique, mais aussi parce que les milieux économiques suisses se sont ouverts à la mondialisation….

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Qui a changé le plus les dernières vingt années, moi ou l’Union européenne, moi ou les grands ténors de l’économie suisse?

 Je dois répondre à cette question, surtout après mon réquisitoire contre l’adhésion de la Suisse à l’Union :

Beat Kappeler : Réquisitoire contre une adhésion à l’UE (cliquez sur le lien)

et aussi parce que des gens d’un certain âge me rappellent que j’avais vertement critiqué l’économie suisse à l’époque. C’est vrai, mais ceux qui ont changé, ce sont l’Union européenne et les positions des représentants de l’économie suisse. 

A la fin des années 80, j’avais lancé le débat sur l’UE dans les milieux syndicaux. Mais elle s’appelait alors Communauté européenne. Quand elle s’est muée en Union européenne, avec le programme de Maastricht instaurant la monnaie commune, qui échoue devant nos yeux aujourd’hui, je n’ai plus marché. En mars 1993, au moment même de l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht, j’ai rendu mon rapport au Fonds national de recherche scientifique sur le futur euro et le franc suisse. C’était à ce moment que j’ai eu des craintes quant au projet européen. 

Qui donc a changé? En tout cas pas moi. Je voulais une Europe des quatre libertés – le mouvement des personnes, des biens, des services et du capital. Les eurocrates et les politiciens nationaux inconscients en ont fait une union monétaire qui, à l’époque déjà, manquait de toutes les caractéristiques nécessaires. A mon sens, le projet initial était suffisamment abouti par le programme du marché unique de 1985, par les traités bilatéraux de la Suisse et par l’AELE. 

Ensuite, les organisations de l’économie suisse, qu’effectivement j’attaquais il y a 25 ans. A l’époque, le Vorort, appelé aujourd’hui «economiesuisse», ainsi que les arts et métiers défendaient bec et ongles les cartels qui dominaient l’économie helvétique. J’ai affronté les chefs d’UBS à maintes reprises à la télévision à chaque fois que les taux hypothécaires montaient partout dans le pays, le même jour et au même montant dans toutes les banques. 

Trois ans après la fin des cartels sur la place de Londres en 1986 – le «big bang» –, l’Association suisse des banquiers publiait encore un livre pour défendre des cartels. Finalement, une courte majorité de la commission des cartels, dont je faisais partie, a aboli les 16 cartels bancaires, les cartels du ciment, des sanitaires, des opticiens

Un autre combat que j’ai mené dans les commissions fédérales et dans l’opinion publique se concentrait contre les réserves latentes des firmes. Elles pouvaient tout cacher, les bénéfices comme les pertes. La révision du droit des sociétés anonymes a mis fin à cette pratique, non pas grâce à mes faibles forces, mais là encore parce que la lecture anglo-saxonne des relations commerciales s’imposait. Cette vue-là, je l’avais embrassée depuis belle lurette, quand le public et l’économie suisse l’ignoraient. 

Finalement, la mondialisation! Au nom de l’Union syndicale, j’ai lutté pour les rondes de négociation du GATT et pour l’établissement de l’Organisation mondiale du commerce, contre les fortes réticences de l’agriculture et de certains milieux des arts et métiers. Aujourd’hui, les organisations faîtières de l’économie suisse sont adeptes de la mondialisation, de la transparence des comptes, de la lutte contre les cartels. Ils ont bien changé. 

Et sur l’autre bord, la gauche suisse a changé aussi. Elle est retombée dans son scepticisme contre l’économie, la mondialisation; elle a ruiné toutes ses propres entreprises par son manque de gouvernance, de transparence et de compétitivité. Je suis très satisfait d’avoir vu triompher la version ouverte du système de marché dans notre pays. Qui donc a changé? 

Enfin, je dois une clarification au sujet de mon affirmation, la semaine passée, que l’Allemagne avait lancé les quatre dernières guerres du continent. Je pensais aux deux guerres mondiales, parce qu’en 1914 les impulsions de fond venaient de Berlin, à la guerre de 1870 voulue et orchestrée par Bismarck et à la guerre de 1866 par laquelle Bismarck a éjecté les Habsbourg du IIe Reich naissant. C’est de l’histoire. Pour l’histoire récente, il faut bien dire que le public ne remarque pas les évolutions sous ses yeux. Mais 20 ou 25 ans sont une génération, et imperceptiblement, le monde, l’Europe et la Suisse changent, changent beaucoup.

source Beat Kappeler le temps avril2010

Catégories :Europe, Le Temps, Libéralisme

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