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Bruno Bertez : Les banques, le bébé et l’eau du bain

Bruno Bertez :  Les banques, le bébé et l’eau du bain

  La déréglementation est née du souci de pousser la croissance à un niveau supérieur pour les uns et de soutenir une croissance insuffisante pour les autres.

IL EST ÉVIDENT QUE LA SÉCURITÉ PASSE PAR LE RÉTABLISSEMENT DE LA RENTABILITÉ DU SECTEUR BANCAIRE ET PAR LA RECONSTITUTION DE SES FONDS PROPRES

Le groupe des 20 qui représente les principales économies dominantes s’est réuni ce week-end.

Au centre de la réunion, le rapport du FMI sur la question d’une taxe bancaire globale . Etaient présents à cetteréunion, les ministres des Finances et les gouverneurs des Banques Centrales.

Ces derniers jours, les déclarations se sont multipliées en faveur d’une taxe bancaire. Les raisons pour lesquelles les différents pays envisagent une telle mesure sont variables, mais peu ou prou, elles ressortent toutes d’objectifs politiques.

Pour les uns, comme les Américains, il s’agit de compenser le coût qu’a supporté le pays lorsqu’il a dû faire face à des dépenses de 700 billions pour sauver les grands établissements en difficulté.

Pour la Grande-Bretagne, l’objectif mis en avant est celui d’une sorte de protection préalable, une sorte de contribution pour faire face aux risques de bailout futur.

Pour d’autres pays encore, il s’agit essentiellement, dans la formulation, d’une taxe punitive.

Certains pays comme le Canada qui ont été peu touchés par la crise financière ont adopté une position très en retrait. Les officiels canadiens cnsidèrent en effet que cette taxe est inopportune et qu’il vaudrait mieux que le G20 concentre son attention sur la définition des standards de capital et sur un encadrement plus serré de l’effet de levier.

Commentaire : Douteuses punitions collectives contre les banques (cliquez sur le lien)

Les événements bancaires récents, comme par exemple la mise en cause de Goldman Sachs, la publication de résultats apparents en forte croissance par l’ensemble du secteur, et bien entendu, le montant astronomique des bonus payés aux personnels, tout cela explique, sinon justifie, l’attention que le monde politique porte maintenant à ce que l’on peut appeler une sorte de moralisation du secteur bancaire.

Bonus : comment les banques contournent les interdits (cliquez sur le lien)

20,3 milliards de dollars de bonus pour Wall Street en 2009 (cliquez sur le lien)

Il n’est pas sûr que la morale ait grand chose à voir avec la question de la situation du secteur bancaire. Ou si elle l’a, c’est de façon indirecte dans ce que l’on peut appeler ses dysfonctionnements, ses dérives et ses excès.

Comme à l’accoutumée, le monde politique se montre très sensible aux critiques de l’opinion publique et des électeurs et il s’y montre d’autant plus sensible, pour certains responsables, qu’ils sont, soit en période électorale, soit en période d’effondrement de leur popularité.

Une analyse plus sereine conduirait à distinguer entre, d’un côté, l’évolution du secteur bancaire dans ce qu’elle a eu d’aberrant, voire d’immoral, et, de l’autre côté, dans ce qu’elle a eu de normal et de justifié en regard des politiques monétaires menées par les Banques Centrales et des objectifs fixés par les gouvernements.

Depuis le début des années 1980, les différentes réformes qui ont touché le secteur bancaire ont toutes eu le même objectif : forcer la croissance.

Il faut noter que ces réformes ont été avalisées par le monde politique et par les banquiers centraux. Voire même ils les ont initiées ou favorisées.

Pourquoi ? Tout simplement parce que la volonté des responsables de la conduite des affaires a convergé vers la nécessité d’accélérer ou de soutenir la croissance des économies. L’insuffisante progression du pouvoir d’achat salarial est apparue comme une donnée permanente en raison de la globalisation et de la pression exercée sur les salaires par ce qu’il est convenu d’appeler l’arbitrage international du travail. A moins d’accepter une montée socialement dangereuse du chômage, les gouvernements et les banquiers centraux des grands pays occidentaux ont considéré qu’il était possible de compenser l’insuffisance de pouvoir d’achat gagné par un pouvoir d’achat complémentaire fourni par le crédit. C’est ainsi qu’est née la dérégulation. Bien entendu, le choix a été habillé pour les besoins de l’opinion publique de justifications diverses telles que amélioration de l’efficacité financière, renforcement de la fluidité des marchés, etc.

Mais la réalité est que la déréglementation et tout ce qui a suivi, la libéralisation, les innovations, tout ce qui a suivi est né de ce souci de faire passer la croissance économique à un niveau supérieur pour les uns et de la nécessité de soutenir une croissance économique insuffisante pour les autres.

Il est évident que le crédit ne tombe pas du ciel et que, pour le développer, il est nécessaire de procéder à un certain nombre de réformes afin d’en repousser les limites. L’une des limites essentielles à l’octroi de crédit, c’est évidemment la sécurité. C’est en tout cas celle-là qui a été identifiée et qui a été retenue comme majeure. Dans l’esprit des responsables, la sécurité passait par l’amélioration de la situation du secteur bancaire.

Par définition, par fonction, une banque est obligée de prendre des risques. Une banque qui se contenterait de diriger son argent vers les emplois sans risque, emplois dont la durée serait plus ou moins équivalente à celle de la maturité de ses ressources serait une banque sans utilité économique. Pour qu’une banque apporte une valeur ajoutée, il est nécessaire qu’elle prenne des risques, des risques de recouvrement, des risques de taux, des risques de miss-match temporel, c’est à dire de durée. La valeur ajoutée économique du secteur bancaire dépend en grande partie de ces deux éléments importants, centraux dans l’exploitation bancaire, à savoir l’effet de levier et la transformation.

Repousser les limites de la création de crédit passe par l’amélioration de la sécurité, qui, elle même, passe par un renforcement de la situation financière des banques. Pour prêter beaucoup, le secteur bancaire a besoin de beaucoup de fonds propres et pour avoir beaucoup de fonds propres, le secteur a besoin de beaucoup de profits. Sinon, pourquoi en régime capitaliste, les capitaux se dirigeraient vers les entreprises bancaires?

On a vu le caractère central que constitue la situation financière des banques dans la distribution de crédit à l’occasion bien sûr de la grande crise, de la grande révulsion de 2008/2009. Les banques ont perdu de l’ argent, leur rentabilité s’est effondrée, leurs fonds propres ont été engloutis par les pertes. Elles ont arrêté de prêter. Ainsi donc, il est évident que la sécurité passe par le rétablissement de la rentabilité du secteur bancaire et par la reconstitution de ses fonds propres. Présentement, ni l’un ni l’autre ne sont réalisés. Les banques extériorisent des résultats importants en apparence grâce aux modifications de leurs règles comptables (FASB 157) qui finalement les autorisent à ne pas prendre en compte pleinement la valeur réelle de leurs actifs. Elles affichent des fonds propres suffisants à la fois parce que leurs résultats sont bonifiés par les règles comptables et en même temps parce que les dépréciations et provisions qui seraient nécessaires compte tenu de la réalité économique ne sont pas pratiquées.

En clair, la situation du secteur bancaire est une sorte de construction artificielle qui a été bâtie avec le concours et l’acquiescement des banquiers centraux et des gouvernements. Certains n’hésitent pas à utiliser une expression forte: les banques sont des zombies. Bien entendu, la situation opérationnelle du secteur s’améliore fortement. D’un côté, les banques bénéficient d’une structure des taux extrêmement favorable qui leur permet d’engranger une rente sans risque. Elles achètent l’argent quasi pour rien et elles le revendent très cher.

De l’autre, la reflation financière opérée sur les marchés d’assets de concert avec les Banques Centrales leur permet d’engranger des plus-values soit sur leurs actifs, soit sur leurs opérations de trading, considérables. Nul ne contestera que l’amélioration de la situation des banques résulte plus des facilités qui leur sont offertes, des cadeaux qui leur sont octroyés, que de leur génie et de leur savoir-faire propre. Après la socialisation des pertes, on opère en quelque sorte la socialisation des recapitalisations et la socialisation de la reconstitution des marges bénéficiaires. C’est la situation présente et cette situation est destinée à encore durer quelques temps. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les responsables en particulier les banquiers centraux, maintiennent les taux bas alors que la reprise économique est intervenue, et c’est la raison aussi pour laquelle les prévisionnistes s’accordent à considérer que faute de pouvoir anticiper un cycle de crédit vigoureux, la croissance sera lente et très progressive._

Pas de taxe sur les bénéfices bancaires

Dans ces conditions, la situation précaire actuelle réelle des banques étant prise en compte, le besoin de fonds propres et de rentabilité étant incontournable, on peut s’interroger sur l’opportunité d’instaurer un prélèvement sur les bénéfices bancaires.

Un tel prélèvement retarde le rétablissement des rentabilités, la reconstitution interne des fonds propres et bien sûr les augmentations de capital par appel sur les marchés. La taxation des banques ne peut que retarder la sortie de crise.

Les banques ont une fonction sociale et économique absolument indispensable. Elles dirigent l’épargne là où elle est nécessaire. Au plan interne, c’est à dire à l’intérieur des pays, mais aussi maintenant et de plus en plus au plan externe. Beaucoup de pays sont déficitaires et il leur faut en quelque sorte importer l’épargne de l’étranger.

Dans leur fonction essentielle, les banques contribuent de façon majeure à la production de richesse par l’apport de capitaux. Elles permettent le financement des investissements qu’ils soient de capacité ou de productivité, elles permettent la structuration des bilans des entreprises. Ce faisant, elles contribuent à la hausse du niveau de vie et à l’emploi.

A côté de leur fonction de financement, les banques ont une fonction de direction, d’allocation, de prise de risque fondamentale. En ce sens et à côté de la rémunération bancaire classique fondée sur l’écart entre le coût de l’argent et le prix des prêts, les banques ont de plus en plus besoin d’une rémunération élevée pour faire face à la charge que présente l’embauche de compétences sans cesse plus élevées et diversifiées.

La hausse de la part du secteur bancaire et du secteur financier dans la richesse nationale est un phénomène quasi inéluctable puisque les fonctions remplies par les banques sont de plus en plus globales, diversifiées et sophistiquées. On estime que dans les pays peu développés, la fonction bancaire représente environ 2% de la production de richesse nationale tandis que dans les pays très développés, cette part peut aller jusque 8 à 10%.

Il y a donc une part très importante de la richesse que le secteur bancaire attire à lui qui est justifiée.

Il faut rémunérer les compétences si on veut les attirer. Comme toujours le marché va d’excès en excès et la forte demande de compétence adressée par le secteur provoque des aberrations. Les rémunérations ont dans beaucoup de cas perdu toute relation, toute proportion avec la justification économique sous-jacente. La finance est devenue une sorte de manne qui s’est déversée sur une classe de privilégiés. Et en ce sens, la perception du public et des politiques apparaît fondée. Elle l’est d’autant plus qu’une partie de l’activité qui a été développée par les entreprise du secteur est, peut être considérée à juste titre, comme spéculative. Nous voulons parler des opérations de marché. Pour forcer la rentabilité, les opérations de marché, de trading, ont été encouragées, développées, surdéveloppées, hypertrophiées.

L’argent est tombé du ciel et il est presque normal que ceux qui l’ont reçu finissent par croire qu’ils l’avaient gagné. Leur hiérarchie,complice et intéressée, l’a cru elle aussi. Il en est résulté un partage absurde, déséquilibré, forcémentcritiquable entre l’entreprise, ses salariés et la collectivité. A la fois dans le caractère excessif des rémunérations, mais aussi et bien sûr dans les prises de risque auxquelles il conduit. On retrouve le problème du tiers payant cher à Friedman : à partir du moment où c’est l’autre qui paie et moi qui gagne, il n’y a plus de limite à la prise de risque! C’est évidemment ces dérives qu’il convient, dans un souci d’efficacité économique autant que de moralisation, de corriger. Cela passe d’abord par un encadrement des opérations de marché et de trading des établissements bancaires afin de favoriser un retour à ce que l’on peut appeler leur vocation première et essentielle de financement; ensuite, par une révision complète des conditions de rémunération et de stimulation des personnels; enfin, et l’on n’en parle pas assez, une protection du public et des investisseurs contre les comportements prédateurs.

La difficulté est de faire la part des choses, c’est à dire de séparer ce qui ressort de l’exercice normal de la fonction bancaire à notre époque de ce qui n’en ressort pas et est devenu une perversion.

BRUNO BERTEZ Agefi avril10

BILLET PRECEDENT : Bruno Bertez : Goldman en vedette américaine (cliquez sur le lien)

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