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Konrad Hummler, l’oracle de Saint-Gall

Konrad Hummler, l’oracle de Saint-Gall

  Konrad Hummler, le patron des banquiers privés suisses, est drôle, communicateur. Et il a le verbe truculent. Portrait d’un financier atypique

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La crise est-elle passée ou encore à venir?

 Les professeurs de l’Université de Zurich et de l’EPFZ ont choisi un titre passe-partout pour inviter le banquier Konrad Hummler (cliquez sur le lien) à conclure un cycle de conférences publiques consacrées à la crise financière. Avant 18 heures, l’auditoire un peu vieillot de l’EPFZ est déjà plein. Deux cents personnes pour venir écouter un banquier alors que la profession n’a pas forcément bonne presse?

Mais Konrad Hummler, 57 ans, n’est pas n’importe quel banquier. Dans son complet gris foncé, le patron de la banque Wegelin (cliquez sur le lien) jongle avec les graphiques de manière souveraine.

Précis et divertissant, il sert à nouveau la comparaison qui a fait fureur dans son célèbre commentaire d’investissement pour expliquer la titrisation qui a conduit à la crise des subprime de 2007. «C’est comme mettre des morceaux avariés dans les saucisses. On ne peut pas remonter à l’origine. Les ventes de saucisses, mais aussi de viande s’effondrent, parce que le consommateur ne fait plus confiance au boucher.»

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Et il enchaîne: «La crise grecque a beaucoup d’analogie avec celle des subprime. On intervient en faveur de la Grèce comme on l’a fait pour sauver la banque Bear Stearns.(cliquez sur le lien) 

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Et les candidats européens pour jouer le rôle de la banque Lehman (cliquez sur le lien)ne manquent pas. Plutôt que de nouer un paquet qui profite aux débiteurs, il faut assainir et raser une partie des dettes.

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 C’est la seule chance de ces pauvres diables. Ils pourraient même revenir à la drachme, (cliquez sur le lien) les touristes afflueraient dans le pays. Et au lieu de manifester, les Grecs travailleraient dans les restaurants et hôtels.»

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Alors que la discrétion est l’image de marque des banquiers suisses, Konrad Hummler multiplie les contacts avec le public et les médias. Il est le banquier que l’on entend le plus en Suisse en ce moment. Avec sa petite moustache et sa figure de bon vivant, l’associé-gérant de la Wegelin depuis 1991 ne craint pas de se jeter dans la mêlée.

Nommé en 2008 et pour trois ans à la présidence de l’Association des banquiers privés suisses (ABPS)(cliquez sur le lien), il avait prévenu qu’il comptait bien profiter de cette tribune et occuper la scène médiatique. Car les grandes banques, éclaboussées par la crise des subprime, peuvent difficilement faire passer un message positif. Konrad Hummler, Saint-Gallois resté ancré dans sa région, détonne dans le sérail genevois ou bâlois, qui constitue sinon l’essentiel des membres de l’ABPS.

Contrairement aux héritiers des grandes dynasties bancaires, il incarne l’entrepreneur qui s’est fait à la force du poignet. Ce docteur en droit, qui a commencé sa carrière à l’Union de Banques Suisses,(cliquez sur le lien) où il a terminé comme bras droit du président du Conseil, Robert Holzach, (cliquez sur lelien)entre en 1989 à la banque Wegelin. Sous son impulsion, l’établissement passe de 25 à près de 700 employés et gère actuellement 26 milliards de francs.

Konrad Hummler aime donner l’image du banquier qui n’a pas décollé de la réalité et qui, grâce à ses qualités d’observateur et à son bon sens, se fraie son chemin dans la jungle des marchés. Et quand il explique que la question des bonus exorbitants se réglerait d’elle-même si la Suisse avait renoncé à sauver UBS dans sa structure actuelle, la salle applaudit. On a envie de lui confier immédiatement son argent. Ce qui ne manque pas d’irriter certains de ses collègues, qui trouvent qu’il en fait un peu trop en dernier Winkelried (cliquez sur le lien)de la place financière, alors qu’il n’hésite pas à proposer les mêmes produits que les grandes banques qu’il critique.

Tous ceux qui le fréquentent louent son esprit acéré. Armin Jans, ancien conseiller national socialiste zougois et professeur d’économie politique à la Haute Ecole zurichoise des sciences appliquées, côtoie Konrad Hummler depuis 2004 au Conseil de banque de la Banque nationale suisse. Il apprécie la manière du banquier saint-gallois de prendre de la hauteur: «On peut discuter de tout avec lui. Il a une personnalité très intéressante, qui sait regarder plus loin que la gestion des affaires quotidiennes. Il n’a pas peur de se poser des questions dérangeantes. Mais il a aussi des choses à dire.»

Konrad Hummler peaufine ses raisonnements et les comparaisons chocs dans son commentaire d’investissement (cliquez sur le lien) paraissant sept fois par année. Huit pages devenues légendaires qu’il rédige lui-même en se retirant deux jours dans son bureau. Un groupe d’intimes relit et discute le texte à la maison chez lui, avant qu’il ne soit traduit en français, italien et anglais, et même enregistré en podcast et diffusé ainsi à plus de 100 000 exemplaires.

Hans Geiger, professeur émérite de l’Université de Zurich qui a enseigné au Swiss Banking Institute, (cliquez sur le lien)a milité avec Konrad Hummler qui disait oui à la libre circulation, mais non à Schengen. «Il est une exception dans le monde de la banque en Suisse. Il est le plus visible de la place financière, peut-être aussi le plus créatif et le plus intelligent. Ses commentaires sont uniques, aussi bien par le contenu que par le style. Bien sûr, les banquiers privés peuvent se permettre de dire certaines choses, ils sont leur établissement. La banque Wegelin profite certainement de cette publicité.»

Konrad Hummler a toujours été en première ligne pour défendre le secret bancaire .(cliquez sur le lien) Ou ce qu’il en reste. D’abord en raison de sa méfiance viscérale envers l’Etat. Son credo: la sphère privée financière est un droit fondamental inaliénable des individus face à la politique «confiscatoire» des Etats. Même s’il ajoute ­entre-temps que cela ne recouvre en aucun cas un droit supposé de contourner les obligations fiscales du pays d’origine.

Farouchement opposé à l’accord sur la fiscalité de l’épargne passé en 2004 entre la Suisse et l’Union européenne, il avait démissionné du conseil d’administration de l’Association suisse des banquiers (ASB)(cliquez sur le lien) pour marquer sa désapprobation. «J’ai toujours dit que l’on donnait quelque chose sans contrepartie. C’est incroyablement naïf ce que nous avons fait. Cette solution n’a permis que de gagner un peu de temps. De plus, c’était absolument prévisible que l’Union européenne allait revenir à la charge.»

Craignant déjà l’échange automatique d’informations, Konrad Hummler a lancé en 2001 une autre idée. La Suisse devrait percevoir un impôt libératoire à la source sur les revenus de la fortune. L’anonymat des clients étrangers serait garanti, mais leur pays d’origine récupérerait au moins une partie des impôts qui leur échappent. Une pénalité à négocier permettrait de passer l’éponge sur les années non déclarées.

Konrad Hummler ne plaide pas pour une légalisation au nom de la morale, mais du pragmatisme, pour éviter aux clients et à leurs banquiers helvétiques d’être criminalisés par un Etat étranger. Il aime à provoquer la gauche avec des petites phrases du genre: «Chaque franc qui échappe à l’Etat est un franc bien placé.»

Relayé en Suisse romande par Domaine public , l’économiste et ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm s’est étranglé face à l’idée d’impôt libératoire. L’impôt à la source proposé ne frappe que le revenu de la fortune placée en Suisse, explique-t-il, mais pas le revenu évadé qui en est à l’origine. La somme retenue ne représenterait ainsi qu’une petite fraction de ce qui est dû dans le pays d’origine.

Relancé par les banques étrangères en Suisse, le modèle d’impôt libératoire, connu sous le nom de Rubik, a entre-temps été repris à son compte par le Conseil fédéral et par l’Association suisse des banquiers, qui seraient prêts à l’étendre aux dividendes et aux gains en capitaux. Ce qui ne réjouit même pas Konrad Hummler: «C’est bien tard.» Il est peu probable en effet que la proposition suffise à déjouer la menace de l’échange automatique d’informations qui plane sur la place financière.

Konrad Hummler n’en poursuit pas moins sa croisade. Alors que ses collègues se croient toujours à l’abri dans leur forteresse, il argumente en stratège militaire qu’il aurait aussi pu être dans un autre temps. Que dit ce colonel à l’armée? Quand la menace d’assaut se précise, il faut organiser la retraite pour éviter la débandade et des pertes encore plus grandes. La livraison de données de clients d’UBS aux Etats-Unis, et l’accord de double imposition qui doit légaliser la démarche, est une «fuite désordonnée». Fidèle à cette tactique, la banque Wegelin a annoncé l’été dernier son intention de se retirer du marché américain des actions.

Au-delà de la défense de la sphère privée des clients des banques suisses, Konrad Hummler se bat depuis 1992 pour une seule et même idée: la Suisse doit rester à l’écart de l’Union européenne, ce monstre bureaucratique qui s’endette pour accorder un matelas social bien trop doux à ses citoyens. Son père, conseiller national radical, faisait partie de la délégation qui a négocié l’adhésion de la Suisse à l’AELE. Il est toujours membre de ce parti, mais déçu de ses flirts incontrôlés avec l’UE. Konrad Hummler avait milité pour l’EEE, mais il était opposé à Schengen. Il se retrouve là sur la même ligne que son ami Gerhard Schwarz,(cliquez sur le lien)l’ancien chef de la rubrique économique et rédacteur en chef adjoint de la Neue Zürcher Zeitung,(cliquez sur le lien) appelé à reprendre la tête d’Avenir Suisse.(cliquez sur le lien)

Konrad Hummler, membre du conseil d’administration de cette même NZZ, pourra reprendre le flambeau dans les commentaires qu’il livre régulièrement à la gazette zurichoise. Car, pour lui, le pire qui puisse arriver à la Suisse, ce sont les pressions d’une Europe «jalouse» de la bonne forme de la Suisse. Il vaut mieux alors composer avec ses voisins, avant tout avec l’Allemagne. Et éloigner encore plus le spectre d’une adhésion.

Konrad Hummler a des qualités de franc-tireur. Sa présence est d’autant plus remarquée que les autres représentants de la place financière se font discrets. L’ASB et les banquiers privés de Konrad Hummler tirent-ils à la même corde? L’ASB pourrait-elle s’inspirer de sa manière de communiquer? Nous n’arracherons que ce bref commentaire, transmis par écrit, à Patrick Odier, président de l’ASB:

 «Nous entretenons d’étroites et d’excellentes relations avec l’Association des Banquiers Privés. Les banquiers privés font preuve d’un très grand engagement à tous les niveaux envers notre Association.» Ce qui n’a pas empêché Konrad Hummler d’envoyer au Conseil fédéral son propre rapport sur l’avenir de la place financière, en avertissant l’ASB au dernier moment.

Les banquiers n’ont jamais aimé communiquer. Ou alors seulement sous la pression. Konrad Hummler a le verbe truculent. Il ne tourne pas sa langue sept fois dans sa bouche avant de lancer une formule langue de bois comme beaucoup de ses collègues dont il se moque gentiment: «Ils sont tellement peu érotiques.» Un reproche qu’on ne peut pas lui faire quand on voit dans le public le nombre de femmes, jeunes et moins jeunes, qui boivent ses paroles.

Par Catherine Cossy, Zurich LE TEMPS mai10

BILLET PRECEDENT :  Konrad Hummler/Banque Wegelin : Commentaire d’investissement no 270 du 3mai10 (cliquez sur le lien)

 
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2 réponses »

  1. je ne peux que souscrire à votre recommandation de lire sa lettre périodique d’investissement.
    Pour ceux qui n’auraient pas encore pris cette peine, voici un petit avant-goût du chap. 5 Question d’idéologie : L’Europe est un continent où l’on revendique. Du berceau jusqu’au tombeau.

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