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Bruno Bertez : Le grand air de l’austérité

Bruno Bertez : Le grand air de l’austérité

  Nous traversons une grave crise de surinvestissement. Une crise de suraccumulation. Aboutissant sur des désillusions.

La tentative de stabilisation des marchés que nous avions pressentie dans notre dernière chroniques’est concrétisée. Dans ses grandes lignes, on peut dire qu’elle s’est déroulée comme à la parade. Un exercice d’école en quelque sorte qui aurait parfaitement suivi son modèle, son canevas.

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D’abord, cette reprise s’est montrée comme on l’attendait: une reprise de la préférence pour le risque. Les actions ont rebondi, l’or a rétrogradé, le dollar et les treasuries ont chuté.

Ensuite, tous ces événements concomitants sont intervenus au bon moment.

Nous voulons dire au moment critique. Le S&P500 était dans sa zone pivot, la zone dangereuse des 1040, lorsqu’il s’est retourné; l’or était sur le point de pulvériser ses records historiques; l’euro était à 118,75 contre dollar, point à partir duquel on pouvait regarder le gouffre et imaginer la chute menaçante vers la parité.

Enfin, et c’est le plus significatif dans l’analyse de la stabilisation, le mouvement des prix et des indices a ététout à fait correctement accompagné de déclarations, de communications et de gestes positifs de la part des grands chefs d’orchestre des marchés.

Bernanke a fait une intervention très positive sous tous les points de vue.

Sarkozy et Merkel ont fait un exercice d’écriture en commun. Ils ont écrit une lettre à la Commission pour bien montrer que l’axe franco-allemand était reconstitué.

Trichet a montré avec force et conviction qu’il était le patron et qu’il était indépendant et il a réaffirmé avec force les choix anti-inflationnistes de la BCE. Au passage, il a escamoté l’essentiel en terme de communication, mais le principal enterme réel: la mise en place d’un dispositif de fourniture de liquidités illimitées à trois mois dès juillet, août et septembre.

En un mot comme en cent, nous dirons que tout le monde a apporté sa pierre à l’édifice; à la construction de la digue qu’il était nécessaire d’ériger pour arrêter l’hémorragie financière.

Les périphériques, comme les Chinois, les Coréens, les Russes en la personne de Poutine doivent être remerciéspour leur contribution positive, mais on doit aller plus loin et savoir gré à DSK (Strauss-Kahn) aux Hongrois, aux Grecs, aux Portugais et aux Espagnols, de ne pas s’être exprimés et ainsi de ne pas avoir perturbé la tentative en cours.

Ce qui s’est passé est encourageant.

Cela témoigne des progrès réels des Européens dans le domaine dans lequel les Américains excellent: le pilotage des marchés.

 Encore un effort et ils parleront d’une seule voix pour dire ce que l’on attend d’eux – non pas la vérité bien sûr – mais ce qui convient aux marchés.

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet qui est «l’austérité», nous ferons encore un détour vers les marchés.

Après tout, ils le méritent, car ce sont eux qui ont pris la main en imposant le thème de la solvabilité souveraine.

Beaucoup s’interrogent sur la fameuse question de savoir si le rally de mars 2009 doit être interprété comme une correction haussière dans un marché primaire baissier; ou si à l’inverse, on doit interpréter la baisse qui a débuté mi-avril comme une correction dans un marché primairement haussier.

C’est une question fondamentale bien sûr.

Si l’on se fie à la seule analyse technique, on peut dire que nous sommes à l’heure de vérité, à la croisée des chemins. Il s’en faut de peu, il s’en est fallu de peu la semaine dernière pour qu’une confirmation baissière soit donnée. Tant en terme de niveau critique qu’en terme de configuration.

Le S&P500 offre une configuration en tête et épaule menaçante. Elle sera complétée si la ligne de cou dessinée sur la base des plus bas intraday de février et mai est traversée.

Analyse Technique /Bruno Estier : Attention à la baisse de Wall Street cet automne (cliquez sur le lien)

Une chute vers 1020/1030 complèterait cette triste figure.

Toujours au plan technique, suivre le S&P500 est insuffisant dans la mesure où le marché financier est global. Un coup d’oeil sur l’indice global Dow Jones fait ressortir une situation plus inquiétante.

 Le DJ global a déjà complété sa formation baissière et il a enfoncé les niveaux critiques.

Sur vingt grands marchés mondiaux, quinze sont dans une situation technique que l’on peut qualifier d’incertaine ou de neutre; cinq sont franchement baissiers, baissiers confirmés. Parmi les cinq, il y a les locomotives, les leaders de la sortie de la crise financière, en particulier Shanghai. Il y a aussi Hong Kong, Paris et Milan. A noter que Tokyo est comme New York, sur le bord.

On pourrait considérer comme certains le font, que les marchés comme Shanghai sont précurseurs. Précurseurs sur les actions comme ils le sont sur les commodities. Cela n’est pas sûr. Nous hésitons à franchir le pas.On peut imaginer un changement de précurseurs, un passage de relais.

La Chine a été précurseur dans la sortie de la dépression financière, mais elle en paie le prix maintenant.

Il n’est pas exclu que les Etats-Unis prennent le relais, ils ont encore des marges de manoeuvre grâce à leur statut de refuge souverain ou de souverain refuge.

Pour clore sur ce débat autour de la tendance fondamentale, nous ferons une pirouette. La tendance fondamentale réelle dans une optique d’investissement, de vrai investissement, pas de trading, doit être considérée comme négative. Est-il bien utile de s’interroger sur le comportement nominal des indices boursiers alors qu’ils reflètent des prix des assets exprimés dans des monnaies élastiques.

Les indices exprimés en monnaie hard comme l’or sont baissiers, fondamentalement baissiers.

Dans la période que nous traversons, et nous la traversons depuis près de 20 ans, il ne faut pas être investisseur, il ne faut pas être propriétaire d’actions, tout au plus faut-il en être locataire.

Nous traversons une grave crise desurinvestissement, une crise de suraccumulation.

Pour prolonger le système, on a utilisé l’endettement.

Le levier au niveau des entreprises a donné l’illusion d’un maintien des profits. Le crédit au consommateur a donné l’illusion d’un pouvoir d’achat suffisant pour écouler les productions.

Tout cela est net et même caricatural dans les secteurs clés du système que sont le logement et l’automobile.

Le système est arrivé à son maximum, marqué par le mur du surendettement et de l’insolvabilité généralisée. Refusant la destruction du capital inefficace, fictif, les gouvernements/ régulateurs ont tenté un round de prolongation. Mais ce round lui aussi touche à sa fin: il bute sur le surendettement et l’insolvabilité des Etats.

C’était pure folie de vouloir prolonger le système sans résoudre le problème du surinvestissement, de la suraccumulation, de l’insolvabilité.

En un mot, sans résoudre le problème de l’insuffisance de rentabilité pour honorer toutes les promesses créées pendant vingt ans.

Transférer ses problèmes sur les Etats comme le préconisaient les pseudosolutions keynésiennes n’a fait que retarder légèrement les échéances.

Le transfert retarde les échéances, aspect positif, mais il révèle plus clairement, plus cyniquement les difficultéset les enjeux et c’est l’aspect négatif. Le transfert a une fonction de démystification. On voit plus clairementce qui est en cause. Ce qui est explosif car la nature conflictuelle des solutions est maintenant exposée au grand jour. Ce qui nous ramène à notre «austérité»._

Les Etats vont aggraver la crise du surendettement

Le transfert du surendettement sur les Etats a produit une crise de la dette souveraine. La crise de la dette souveraine a produit une forte demande, une forte pression en faveur de la réduction des déficits fiscaux. Jusque là, tout est normal.

Les Etats doivent corriger leurs déséquilibres, réduire leurs dépenses, augmenter leurs recettes. Grosso modo, compte tenu de la structure des budgets gouvernementaux, cela équivaut, nous laisserons tomber les économies normales sur le gaspillage, cela équivaut à réduire la masse salariale des secteurs publics, à réduire les dépenses de transferts, à réduire les retraites ou allonger les durées de cotisations, à abandonner les subventions, les aides au sous emploi,etc.

En clair, la discipline fiscale, pour avoir une portée, passe par la remise en cause de ce qu’il est convenu d’appeler le welfare state, l’Etat Providence,les avantages acquis. La mise en oeuvre de cette discipline en Grèce, au Portugal etles tentatives en cours en Espagne et en France,l’illustrent tout à fait clairement.

Toujours grosso modo, et en caricaturant: les Etats se sont surendettés pour palier à l’excèsd’investissement inefficace, à la suraccumulationdu capital fictif, à l’insuffisance de profits et de cash flow pour servir les dettes, et maintenant,ils sont obligés de tenter, pour éviter la faillite, de s’attaquer au welfare state.

Qui ne voit l’absurdité de la tentative? L’absurdité et l’imprudence.

L’absurdité parce que l’austérité ne peut qu’aggraver et accélérer la crise de surendettement.

La croissance va ralentir, ce qui va rendre le poids des dettes encore plus insupportable.

L’imprudence parce que les sociétés occidentales depuis la guerre vivent en fait sur un consensus de troisième voie. Le capitalisme et le libéralisme ne sont tolérés que pour autant qu’ils permettent la croissance, la sécurité, et qu’ils neremettent pas en cause les droits acquis. C’est évidemment vrai à des degrés divers mais surtouten Europe.

S’attaquer au «tout social» européen équivaut à mettre en péril le système que l’on est censé préserver.

Enchainement terrible que celui de 2008/2009 qui a conduit à refuser les conséquences de la crise financière pour sauver le système et qui maintenant conduit à attaquer ce système à la base, dans ses fondements… pour le préserver. Gribouille qui se jette à l’eau pour ne pas être mouillé ne fait pas mieux, n’est-ce pas?

L’analyse ci-dessus est abstraite, conceptuelle.

Elle ne prend en compte ni l’épaisseur du temps, ni l’efficacité des mensonges, mais elle est incontournable.

C’est autour de cette contradiction majeure, surendettement/austérité que vont se jouer les prochains mois.

Les Etats-Unis peuvent en partie dépasser cette contradiction. Ils ont déjà fait savoir au G20 qu’ils donnaient la priorité à la croissance. La voie qu’ils suivent, c’est évidemment de l’inflation, celle de l’inflation tax.

A l’horizon, se profile toujours le mythe chinois, le mythe de l’ouverture d’un gigantesque marché qui permettrait par sa demande de maintenir la croissance malgré l’austérité intérieure dans les vieux pays. C’est un mythe, la Chine ne peuts’ouvrir à la consommation sans mutations sociales et sans révolution politiques. Ce n’est pas pour demain. (BBZ)

BRUNO BERTEZ AGEFI juin10

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