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Bruit de Bottes : Guerre des nerfs sur le détroit d’Ormuz

Bruit de Bottes : Guerre des nerfs sur le détroit d’Ormuz

Par ce corridor transitent 30% des exportations mondiales de pétrole. Le verrouillage du détroit d’Ormuz, dans l’hypothèse d’une riposte de Téhéran à une éventuelle attaque contre ses sites nucléaires, pourrait mettre l’économie mondiale à genoux

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Soudain, un ronronnement de moteur brise la torpeur en trompe-l’œil de Khasab. En une fraction de seconde, le paisible petit port de pêche omanais, face au détroit d’Ormuz, retrouve les vagues de la géopolitique. Il est 18 heures. A bord de leurs vedettes rapides, les marchands iraniens sont venus échanger chèvres et légumes contre cigarettes et produits électroniques sous embargo américain, qu’ils achemineront ensuite clandestinement en République islamique. Au risque de leur vie. Légal côté omanais, leur commerce est illicite en Iran.

Saeed, grand gaillard iranien de 40 ans – dont vingt de contrebande – affiche sa détermination: «Chaque voyage est un aller potentiel sans retour!» ricane-t-il quand on lui demande s’il ne craint pas de se faire arrêter par les garde-côtes iraniens. Surtout lorsqu’entre deux cartons se glissent bouteilles d’alcool et antennes paraboliques. «La prison? C’est le moindre des maux.»

En ce point le plus étroit du détroit, seuls 50 kilomètres séparent la péninsule de Musandam – enclave omanaise sur le territoire des Emirats arabes unis – du port iranien de Bandar Abbas. La traversée dure une petite heure. Mais dans ce corridor par lequel transitent 17 millions de barils de pétrole par jour – soit plus de 30% des exportations mondiales – un accident est vite arrivé. Les embarcations peuvent se heurter par mégarde à l’un des nombreux pétroliers qui traversent le chenal. Parfois, l’orage gronde, la brume est épaisse et la mer capricieuse.

«Il faut, aussi, ruser avec les pirates, de plus en plus nombreux à sévir dans la région», ajoute-t-il. Mais le pire n’est pas là. Pour Saeed, le pire, c’est ce qu’il appelle atash – le «feu». Autrement dit un embrasement régional, à l’heure du bras de fer entre Téhéran et l’Occident sur le programme nucléaire iranien. Qui pourrait bien démarrer ici, dans ce passage très convoité, coincé entre le golfe Persique et la mer d’Arabie, où se narguent quotidiennement Iraniens et Américains par navires de guerre interposés.

En cette fin d’après-midi, Saeed et ses acolytes sont pressés, comme d’habitude. Une fois leurs embarcations de 6 mètres de long remplies à ras bord, il faut attendre que le soleil entame sa plongée derrière les falaises rocheuses de Khasab pour voguer vers l’Iran. A leur arrivée, il fera nuit noire – l’idéal pour décharger en catimini sur une crique sauvage. Un pêcheur omanais, pieds nus et dishdasha blanche, leur fait un signe de la main. «A bientôt, inch’Allah!» lance-t-il, tout en s’affairant à réparer son filet. Chaque jour, des centaines d’embarcations font la navette entre les deux rives. Le sultanat d’Oman, avec sa petite pétrochimie tranquille et soucieux de relations cordiales avec son voisin iranien, ferme les yeux sur ce trafic. Sans doute parce qu’il est essentiel à la survie économique de Khasab et de ses environs.

En quittant le port, les vedettes iraniennes croisent de splendides barques en bois, de retour d’une virée en mer. Ce sont les dhows, ces bateaux à l’ancienne qui offrent aux passionnés de plongée sous-marine des balades quotidiennes à travers les fjords de la péninsule de Musandam – qui valent à Khasab le surnom de «Norvège du Moyen-Orient». Sur un d’entre eux, une demi-douzaine de Français s’amusent à faire défiler, sur leurs téléphones portables, les photos magiques de leur périple: dauphins, barrières de corail, oiseaux sauvages. «Le paradis!», s’enthousiasme un vacancier, loin d’imaginer l’envers du décor.

«Il suffit d’une étincelle pour que ça explose…» murmure Mohammad, un des guides omanais, conscient des risques de dérapage dans cette mer bleu turquoise, qui fut déjà, du temps de la guerre Iran-Irak (1980-88), le théâtre de la fameuse bataille des tankers. Ici, on se souvient surtout de cet accrochage, début 2008, en plein détroit d’Ormuz, évité de justesse entre cinq vedettes des Gardiens de la révolution iraniens et trois navires de guerre américains. Selon Washington, un des bateaux iraniens aurait approché le USS Port-Royal à 200 mètres en menaçant de le «faire exploser» – une accusation aussitôt réfutée par Téhéran. En fait, il s’agissait d’un mauvais canular, monté de toutes pièces par un farceur qui s’amusait à se mêler aux conversations radio entre navires…

N’empêche. En cas d’attaque américaine ou israélienne contre ses sites nucléaires, Téhéran a maintes fois prévenu ses adversaires de la riposte: le verrouillage du détroit. Selon Theodore Karasik, directeur de recherche à l’Institute for Near East and Gulf Military Analysis (INEGMA), elle pourrait durer jusqu’à quinze jours et être assortie d’une guerre asymétrique: «Les Iraniens ont les moyens de faire du sabotage, à l’aide de bateaux piégés et de mines. Sans compter les attaques contre les soldats américains en Irak ou des tirs de missiles sur les bases américaines dans les pays du Golfe.»

Avec le renforcement du dispositif militaire occidental à ses portes, les cibles potentielles de l’Iran sont nombreuses. A l’heure actuelle, deux porte-avions américains patrouillent les eaux du Golfe, tandis qu’un troisième est positionné dans la mer d’Oman. Au sud-ouest de l’Iran, Bahreïn héberge la base navale de la Cinquième Flotte américaine, et les Etats-Unis disposent également d’une base au Qatar. La France, elle, a dernièrement inauguré sa base militaire permanente à Abu Dhabi, la capitale des Emirats arabes unis.

En fait, une telle concentration de moyens militaires occidentaux au cœur de cette région névralgique ne fait que rendre la République islamique encore plus nerveuse. En pleine crise de paranoïa, renforcée par un vaste mouvement de contestation interne née de la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009, Téhéran multiplie les démonstrations de force. Au mois de mai, la marine a ainsi testé sa première torpille de fabrication locale. L’exercice suivait d’autres manœuvres menées, cette fois-ci, par les Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime. Raison avancée: faire valoir leurs capacités à «préserver la sécurité du golfe Persique, le détroit d’Ormuz et le golfe d’Oman».

Un réflexe qui s’illustre aussi par un contrôle renforcé des embarcations. «Je connais des pêcheurs omanais qui ont échoué dans les geôles iraniennes pour s’être accidentellement aventurés dans les eaux territoriales iraniennes», raconte Mohammad. En général, l’affaire se termine à l’amiable, après quelques jours d’interrogatoires. «Mais si ce sont des marchands iraniens qui sont se font attraper, alors ça devient une question de vie ou de mort.»

Il est 22 heures au marché de Khasab. Surnommé le «bazar iranien» à cause de ses nombreux produits vendus à l’Iran, c’est le poumon économique de cette bourgade de quelque 20 000 habitants. Assis en tailleur devant la vitrine d’une échoppe, une dizaine de marchands grignotent des brochettes de poisson grillé. Ils sont Omanais, Baloutches, Pakistanais, Afghans, Iraniens. La mer, leur dénominateur commun, est au centre de toutes les conversations.

Ahmed, 30 ans, un natif de l’île iranienne de Qeshm, raconte qu’il avait l’habitude de faire la navette quatre fois par jour. «Parfois, je gagnais jusqu’à 5 millions de tomans – soit 3000 francs – par mois. De quoi nourrir grassement ma femme et mes trois enfants», dit-il. Et puis, au bout de quinze années de métier, il a rendu son tablier. «J’ai été arrêté à quatre reprises par les garde-côtes iraniens. La dernière fois, ils ont tiré sur le moteur de mon bateau en pleine nuit. Je suis resté bloqué en mer pendant quarante-huit heures, jusqu’à ce qu’une vedette passe par là, et vienne me secourir.»

Depuis, il joue les intermédiaires pour une petite compagnie omanaise d’import-export. Ils n’ont pas tous la chance de s’en être sortis. «Mon oncle est décédé en mer. On l’a enterré au cimetière de Khasab, parce qu’ici, c’est un peu chez lui, aussi», raconte Farad, un contrebandier de 19 ans. Dans sa famille, le métier se transmet de père en fils depuis des décennies, et la notion de frontière entre les deux rives est un concept abstrait. Sa vie, c’est le Golfe. Symbole d’un véritable brassage culturel dans cet ex-tronçon de la route des Indes, convoité de tout temps par les plus grandes puissances de ce monde, les habitants de la petite ville de Kumzar, au nord de Khasab, parlent un dialecte singulier, mélange d’arabe, de farsi et de portugais. Non loin de là, l’influence britannique a également laissé sa trace sur Telegraph Island, où les Anglais posèrent, en 1864, le premier câble télégraphique entre l’Inde et l’Irak.

Mais c’est dans les années 1920, après la découverte de nombreux gisements pétroliers au Moyen-Orient, que le détroit d’Ormuz devient incontournable. Trente ans plus tard, ce cordon ombilical de l’approvisionnement mondial se trouve sous menace d’obstruction par Téhéran. Mais «on en est encore loin. Il s’agit d’une arme de dissuasion qui vise, avant tout, à rétablir l’équilibre des forces entre les Etats-Unis et l’Iran», tempère Abdullah Al-Harrasi, le directeur de l’Encyclopédie d’Oman. Et de rappeler que d’un point de vue légal, l’Iran et Oman se partagent le contrôle du détroit. Soucieux de sa neutralité, le sultan Qaboos ne se risquerait certainement pas à verrouiller sa parcelle, et s’empresserait de jouer les médiateurs pour éviter une escalade de la crise.

Prudents, les voisins de l’Iran ont cependant déjà commencé à songer à des voies alternatives. Les Emirats construisent un nouvel oléoduc de 400 kilomètres, menant jusqu’à Fujaïrah, au bord de la mer d’Oman, où un nouveau port d’envergure devrait permettre d’exporter une partie de la production pétrolière d’Abu Dhabi. Les Omanais, eux, sont en train de bâtir, depuis 2006, le gigantesque port de Duqm, doté d’un complexe pétrochimique, dans l’objectif de créer une tête de pont vers l’Inde. «Ce sont des moyens subsidiaires. Mais ça coûte très cher, et techniquement parlant, ils ne sont ni parfaitement fiables, ni suffisants», relativise Mohammad-Reza Djalili, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. La fermeture de cette incontournable «route du pétrole» pourrait mettre l’économie mondiale à genoux. «Le prix du baril se mettrait à flamber et les tarifs des assurances maritimes s’envoleraient.»

Au niveau local, l’impact serait également fatal pour le petit business de la débrouille qui alimente des dizaines de villages, de part et d’autre du Golfe. «Ce n’est pas la guerre qui me fait peur. C’est de ne plus pouvoir nourrir ma famille», confie Farad, le jeune marchand iranien.

Par Delphine Minoui, envoyée spéciale à Khasab (péninsulede Musandam, sultanat d’Oman) le temps juin10

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