Etats-Unis

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse…Recherche des causes de la présente crise financière

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse…Recherche des causes de la présente crise financière

Autrement dit, ce qui ne peut pas durer ne durera pas. Les crises financières que nous vivons depuis des années, et depuis 2007 à un rythme accéléré ne peuvent se poursuivre. Leur origine est lointaine. Elles résultent aussi de l’accumulation d’erreurs diverses. Excès des dépenses par rapport aux recettes et recours permanent au crédit sur des bases de moins en moins solides, voire justifiables.

PLUS DE POT AU LAIT EN SUIVANT :

En préparant cette note, je me suis aperçu que pour la première fois de ma vie j’avais recours à une nouvelle unité de mesure, pour parler des dettes : les « trillions of dollars » (mille milliards de dollars).

Chacun prend conscience d’avoir été trop loin. Les caisses sont vides, il faut être plus raisonnable. Les trous créés par l’excès des dépenses passées persistent et nul ne sait comment de nouveaux emprunts pourront être financés.

Chaque crise réveille de nouvelles faiblesses dans nos structures financières. Il y a quatre semaines, l’Euro était considérée comme une monnaie forte, mais les problèmes de la Grèce eurent pour conséquence de remettre en question bien des convictions. Les économistes et les États se lamentent à cause du manque d’épargne qui engendre un manque d’investissements. On a tout simplement assassiné les rentiers. Les revenus de capitaux sont inexistants et paient les taux d’impôt maximums. Si, poussés par les besoins, ces rentiers ont souscrit à des subprimes, ils ont eu de fortes chances de tout perdre.

Aussi la confiance des investisseurs est ébranlée. Ils savent déjà que demain ne sera pas comme hier. L’Amérique, l’Europe, l’Asie vont toujours exister, mais ce qui dorénavant va être déterminant sera la santé de chaque emprunteur, la situation financière de chaque nation, sa solvabilité pour financer sa croissance ou sa survie. En un mot des temps difficiles et déplaisants.

Après près de 80 ans de politiques monétaires keynésiennes, on a atteint le « quantitative easing » : la création, par les technocrates qui gouvernent les banques centrales, de taux d’intérêt négatifs. Après l’usage de plus en plus intensif des presses à billets, bientôt il faudra trouver un ou des nouveaux Hjalmar Schacht pour sauver « les Républiques de Weimar » qui seront nées de l’action des autorités monétaires. Espérons qu’elles ne donneront pas de nouveaux IIIe Reich.

Nul ne veut prévoir les réactions d’électeurs qui demandent toujours plus de « PAIN ET DE JEUX » face à leurs déceptions à venir, qui pourraient ouvrir des portes à des « BLACK SWAN EVENTS ».

Madame Angela Merkel vient d’interdire la vente à découvert de certains emprunts d’État. Moralement, cela est concevable. Économiquement et politiquement, cela est choquant dans le cadre d’un environnement supposé libéral. Si on peut interdire, on peut aussi imposer. Cela réveille le souvenir des emprunts à souscription obligatoire !

Pour l’instant, les États-Unis paraissent un peu mieux placés que l’Europe, bénéficiant d’un semblant de reprise économique et le dollar reste, malgré ses problèmes, la monnaie de réserve internationale.

Il faut aussi reconnaître que si les Américains ont un problème, ils font tout pour le résoudre et plus s’il le faut, quelles que soient les conséquences possibles. Une fois le premier problème réglé, on s’occupera de ses conséquences, comme on l’a fait pour le problème initial.

Les Européens, avant même d’avoir attaqué le problème, commencent déjà à vouloir éviter toutes les conséquences possibles des mesures, même incontournables. D’où, toujours, trop peu, trop tard.

Les États, les collectivités publiques, le secteur financier, les particuliers…tout le monde est surendetté.

Mais la responsabilité des États-Unis dans le drame financier des dernières années est énorme. Ayant plus ou moins imposé une politique de libre-échange, opposée aux droits de douane, la globalisation a lourdement pesé sur les rémunérations dans le secteur industriel dans les nations développées. Cela a diminué la croissance et les recettes fiscales.

De surcroît, M. Greenspan, avec ses taux d’intérêt de 1%, a créé un marché pour les subprimes, qui furent le plus grand désastre de 2007-2008.

Au départ de la crise, mi-2007, on parlait de $1 à 1,3 trillion de subprimes. En fait le total des « mortgage backed securities » émises dépassa $7 trillions. Ces papiers eurent des conséquences désastreuses. Ils infectèrent tout le système bancaire mondial déjà malade. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Il y eut aussi beaucoup de victimes parmi les petits et moyens investisseurs, même hors des États-Unis.

Le nom disait déjà que cela ne pouvait être du AAA. Mais la rentabilité de la vente du produit, la corruption des agences de « rating », et la possibilité de trouver un rendement pour les comptes de pertes et profits furent les moteurs. La créativité alla jusqu’à faire des subprimes synthétiques sans qu’il y ait de « mortgages » comme supports, mais qui garantissaient un rendement (performance) identique aux portefeuilles de mortgages existants. On constitua aussi des portefeuilles de mortgages pour des gérants qui voulaient se positionner à la baisse sur les subprimes en les vendant à découvert à des investisseurs qui, eux, escomptaient faire un bon placement. Si cela était pour le moins douteux sur le plan éthique professionnelle, cela faisait deux commissions pour les firmes de Wall Street et assurait qu’au moins un des deux clients ferait un bénéfice.

Une ou deux heures de lecture des prospectus et une demi-once de bon sens n’ont pas été consacrées à l’analyse du montage et découpage de ces créances par les comités de risques ou de crédit et autres. Le « rating » satisfaisait les contrôleurs aux comptes. Cela augmentait les bonus et ne demandait que 2% de fonds propres.

En plus de la crise bancaire mondiale, les deux autres grands désastres étaient prévisibles.

Pour Fannie Mae et Freddie Mac, depuis des années on parlait des millions de dollars que leurs dirigeants payaient aux lobbyistes. De Fannie Mae on disait : « la poubelle du parti démocrate ».J’ai même envoyé au sujet de Fannie Mae, en décembre 2004, un e-mail  humoristique à quelques proches. La cotation de Fannie Mae sur le New York « Stock Exchange » aurait dû être suspendue, la société n’ayant pas pu produire de comptes audités pendant 3 ans.

Les conséquences du sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac furent surtout un choc pour les États-Unis, entraînant une augmentation de la dette publique d’environ 50% à un montant de plus de $14 trillions, sans compter les dettes d’autres « Government Sponsored Enterprises ». Ces montants sont impressionnants si on les compare à une richesse nationale estimée à $70 trillions.

AIG (American International Group) n’avait pas la réputation d’être entre les mains d’enfants de chœur (voir la Herald Tribune « audit committee » de la société). Je m’étais demandé comment un tel texte avait pu trouver place dans un rapport annuel. Le sauvetage de AIG était très important car la société assurait de nombreuses créances/crédit et de subprimes dans les portefeuilles de centaines de banques régionales qui auraient été affectées par sa faillite. Le coût fut néanmoins une ligne de crédit de $180 milliards.

Le secteur financier, de plus en plus rentable de 1990 à 2005, devint le plus important pourvoyeur de fonds des lobbyistes. Une des conséquences fut le démantèlement progressif et total du Glass-Steagall Act de 1934 promulgué pour empêcher une autre crise comme celle de 1929-1932. Cela permit la naissance du « Financial Engeneering », de fusions qui aboutirent à la création de monstres donnant lieu à de prévisibles conflits d’intérêts et à des excès dans tous les domaines.

On peut d’ailleurs se demander si les bénéfices déclarés pendant ces années correspondaient à une réalité économique ou n’étaient pas des résultats de comptabilités trop optimistes, des rêves concernant la valeur réelle de montages douteux de produits finalement sans valeur. Les milliards perdus par le secteur ne peuvent pas être uniquement des erreurs de jugement d’incapables qui étaient payés des millions de dollars.

La Constitution des États-Unis a deux particularités : l’une est le fait que ce n’est pas le Gouvernement, mais le législateur – le fameux « Appropriation Committee » – qui décide des dépenses de l’État. Ses 35 membres, venant des deux Chambres, déterminent les montants et les bénéficiaires des marchés par l’État. Quelle aubaine !

L’autre particularité prévoit l’existence de lobbyistes pour expliquer aux élus de la nation la nécessité de nouvelles dispositions législatives pour les intérêts de différents secteurs économiques et professionnels, ainsi que la nécessité d’une adaptation aux changements, à l’évolution de la société.

Les lobbyistes, dès les premiers jours, sont devenus des corrupteurs ou prévaricateurs légaux. Ils ont contribué à la mise en place des structures telles les PAC (Political Action Committee) et autres, qui permettent d’occulter l’origine des fonds, les contributions électorales étant en principe limitées. Les montants (il s’agit de milliards de dollars) sont adroitement répartis entre les élus, soit environ 60% à ceux de la majorité et 40% à l’opposition et en fonction de leur personnalité et influence. Tout le monde bénéficie du système, jusqu’à ce jour il n’y a pas eu de protestations de l’un ou de l’autre côté. « The party line counts less than in the past ». Une loi, un amendement ou une « Appropriation », tout est voté à la majorité des voix. Que celles-ci viennent de droite, du centre ou de la gauche n’a aucune importance.

Le coût moyen d’une campagne pour être élu sénateur est estimé à $7 millions et à $2 millions environ pour être élu à la Chambre des Représentants. Naturellement, la première préoccupation de tout élu arrivant à Washington D.C. est sa réélection et le financement de celle-ci. Nombre de publications traitent de ce scandale. Les personnes avisées que je questionnais faisaient toujours tout pour couper court à une discussion : « Le monde, y compris l’Amérique n’est pas parfait. La politique… nous n’y pouvons rien. »

En fait, le Gouvernement ne se bat pas contre les élus du peuple (pratiquement vendus aux enchères), mais contre les capitaux dont disposent les forces économiques et les intérêts particuliers de la nation, lesquels arrosent largement les deux partis.

Un humoriste français, Coluche, disait : « nous sommes tous égaux, oui égaux… mais il y en a quand même qui sont plus égaux que d’autres ». J’ai eu souvent l’impression que cela était aussi le cas aux États-Unis pour une infime proportion (1 à 2%) de la population, qui est en quelque sorte au-dessus des lois qui s’appliquent à la multitude. À condition d’avoir accès à l’élite des « lawyers ».

Déjeunant avec l’un d’entre eux, il y a fort longtemps, je lui demandai son avis sur le risque d’action antitrust pour Microsoft. Me regardant comme si j’étais un simple d’esprit, sèchement, il me dit : « Microsoft has two times more lawyers on its payroll than the Justice Department and their lawyers are the best. They will delay it until it becomes secondary. »

L’Amérique n’est d’ailleurs pas un pays égalitaire, mais il se veut et est égalitaire pour les opportunités.

Le Financial Times du 21 avril, à l’occasion de l’action du SEC contre Goldman Sachs, dit (d’une façon plus diplomatique que moi) que si vous êtes le 2e plus important contributeur électoral, le plus sûr est d’acheter tout le monde.

Un des lobbyistes les plus connus, M. G. Cassidy, a décrit le lobbying en disant : « giving was part of his job and in the same spirit taking was part of nearly every senator or congressman ». Un autre déclara : « These donations are not good government.  It’s to thank friends, and to make new friends.  It opens up channels of communication. »

À nouveau, si cela ne peut durer, cela ne durera pas. Si le système de la démocratie américaine, entièrement entre les mains de l’argent, notamment de Wall Street, avec le culte du veau d’or, persiste, l’Amérique ne restera pas la force dominante du monde du G20.

M. Corzine, ancien CEO de Goldman Sachs, a dépensé sur sa caisse personnelle une soixantaine de millions de dollars, un record, pour devenir Sénateur du New Jersey (approximativement le montant du bonus de son successeur chez Goldman Sachs, M. Lloyd C. Blankfein, pour 2007).

Goldman Sachs est devenue un État dans l’État, avec des ramifications dans tout ce qui touche le domaine financier, le Gouvernement et l’Administration. La logique veut que ce monopole soit divisé en plusieurs entités indépendantes, comme le fut l’empire de John D. Rockefeller quand son pouvoir devint intolérable.

Mais comme l’a dit le Sénateur Bob Dole : « Poor people don’t make campaign contributions ».

Les citations ci-dessus proviennent de sources diverses ainsi que du livre So Damn Much Money de Robert G. Kaiser concernant les lobbyistes.

Georges Kalweis
Ancien Vice-Président et Administrateur Délégué de la Banque Privée Edmond de Rothschild à Genève.
Entre 1960 et 2000, il s’est rendu plus de 200 fois aux Etats-Unis. Il a été Administrateur de la Bank of California à San Francisco et a participé à la création du premier fonds de hedgefunds en 1969

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