Behaviorisme et Finance Comportementale

Les «contrariens»,stoïciens modernes par Andréas Hofert

Les «contrariens»,stoïciens modernes par Andréas Hofert

DES ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES MODERNES ONT DÉMONTRÉ QU’ALLER À L’ENCONTRE DES SENTIMENTS ET DES ATTITUDES DU GROUPE DANS LEQUEL ON SE TROUVE PEUT ENGENDRER DES DOULEURS COMPARABLES À CELLES ÉPROUVÉES LORS D’ACCIDENTS PHYSIQUES.

PLUS DHOFERT EN SUIVANT :

Sénèque le Jeune (3 avant J.-C. – 65 après J.-C.) était l’un de ces Romains aux talents multiples.

Philosophe stoïcien le plus célèbre deson temps, dramaturge à succès, il fut aussi le conseiller privé de Néron. Ce dernier l’obligea d’ailleurs à se suicider après avoir appris son implication dans un complot d’assassinat.

Mais Sénèque fut également un investisseur doté d’un grand flair, au vu de l’immense fortune amassée au cours de sa vie.

Malheureusement, l’histoire n’aura pas retenu ses choix de placements. À son époque, riches et célébrités n’écrivaient pas de traités destinés au grand public sur l’art de gérer son patrimoine. Leur attention se concentrait plutôt sur des questions de morale. Cependant, les écrits de Sénèque proposent une certaine idée de sa vision du monde et, par là, de la stratégie d’investissement qu’il aurait pu suivre.

Dans son traité, «De la vie heureuse», Sénèque fait l’affirmation suivante: «argumentum pessimi turba est», soit le jugement de la fouleest du pire augure… Il semble que notre penseur n’avait guère d’estime pour les masses.

Aujourd’hui, une telle attitude classerait Sénèque parmi les investisseurs «contrariens».

La question de savoir s’il était le premier ou si cette stratégie était déjà connue avant lui dans l’Antiquité romaine reste ouverte. Il convient cependant de relever qu’il faut la force morale à toute épreuve d’un stoïcien pour être un véritable «contrarien». Des études psychologiques modernes ont démontré qu’aller à l’encontre des sentiments et des attitudes dugroupe dans lequel on se trouve peut engendrer des douleurs comparables à celles éprouvées lors d’accidents physiques.

C’est pour cette raison que beaucoup d’investisseurs considèrent la qualification de «contrarien » comme un éloge et aspirent en conséquence à ce statut. La plupart n’y parviennent pourtant pas: qu’ils le veuillent ou non, leur comportement en matière d’investissements reste conformiste.

Alors, que faut-il faire pour être un vrai «contrarien »?

 Une définition superficielle impliquerait de toujours agir au contraire de la foule. Or cela voudrait dire que la foule a toujours tort.

En 1841, le journaliste écossais Charles Mackay défendait cette thèse dans un essai devenu depuis un classique: «Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds» (Les Délires collectifs extraordinaires et la folie des foules).

Cependant en 2004, dans un autre essai, qui deviendra sans doute également un classique de l’analyse des masses, «The Wisdom of Crowds» (La sagesse des foules), l’Américain James Surowiecki plaidera avec conviction en faveur de l’intelligence collective.

A notre avis, l’hypothèse d’une stupidité ou d’une intelligence systématique des masses n’est pas un très bon point de départ pour une analyse. Les foules peuvent être dans le vrai comme elles peuvent avoir tort. D’après la définition superficielle de l’investissement «contrarien», cette approche sera parfois couronnée de succès, parfois non. Il faut donc préciser notre pensée, et le stoïcisme peut nous y aider.

Un cliché très répandu est celui qui conçoit la philosophie stoïque comme prônant la répression des émotions et l’endurance de la souffrance.

Ce n’est pourtant pas du tout ce que ses tenants, comme Sénèque ou plus tard Epictète, mettent en avant. Il ne s’agit pas de réprimer ses passions et ses émotions, mais il ne s’agit pas non plus de se laisser gouverner par elles. Raison, discipline, lucidité et tranquillité d’âme doivent permettre de les contrôler.

Des investisseurs renommés, comme Warren Buffet ou Jeremy Grantham, sont souvent qualifiés de «contrariens». En fait, ils sont stoïques.

Une stratégie de placement basée sur la raison et une discipline à toute épreuve leur permettent de résister aux modes éphémères et aux hystéries du marché.

Les véritables «contrariens» ne vont donc pas toujours à l’encontre du jugement des foules.

Ce ne sont pas non plus des pessimistes qui voient le monde d’une manière systématiquement négative. Les investisseurs «contrariens»,ces stoïciens modernes, sont tout simplement cohérents: leur méthode d’investissement suit une logique bien précise. Ou, pour citer un autre sage stoïcien, l’empereur Marc-Aurèle, investir avec succès ne signifie rien d’autre qu’«obéir à la droite raison avec sérieux, vigueur et calme, sans se laisser distraire par aucune autre chose».

ANDREAS HÖFERT Chef économiste UBS juil10

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