Art de la guerre monétaire et économique

«Cleveland contre Wall Street»

Bron versus Wall Street

Jean-Stéphane Bron livre son dernier film, «Cleveland contre Wall Street», après quatre ans de tribulations dans le monde de la finance et le deuil d’un autre film qui ne verra jamais le jour. Entretien

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Cleveland contre Wall Street, le dernier film du cinéaste romand Jean-Stéphane Bron, est l’aboutissement inattendu de quatre ans de travail et d’exploration du monde de la finance. Et cela pour un autre film, qui devait s’appeler «Money» mais qui n’a jamais été tourné, pour des raisons que nous explique le réalisateur. .

– Comment est né «Money»?

Jean-Stéphane Bron: Dans le sillage de mon film Le Génie helvétique. J’avais mis en scène les rapports de force entre économie et politique et me suis dit qu’il fallait continuer cette exploration, dans le monde de la finance. Dont je n’avais qu’une connaissance rudimentaire.

– A quoi aurait dû ressembler ce film, qui n’existera jamais?

– D’abord, je voulais faire un film ici, en Suisse, à l’intérieur d’une banque. J’avais d’excellentes introductions, mais personne n’a voulu me laisser filmer. Cela restera un fantasme: si j’avais pu le faire, avec ce qu’on vient de vivre dans le monde bancaire, cela aurait été extraordinaire d’un point de vue cinématographique! Comme les banques sont de vrais lieux de pouvoir, la porte ne s’est pas ouverte. Alors j’ai élargi le champ de mes recherches, suis parti à Zurich, Londres, Washington, New York. Et j’ai développé l’idée d’une ronde. Tourner autour de la Terre, avec dix personnages ayant des liens d’argent, du microcrédit au marché de l’art, de la banque d’investissement aux traders de la City. C’était un projet pharaonique, irréaliste! En termes de budget mais aussi de scénario. Plus j’avançais, plus je découvrais des choses passionnantes et plus je me rendais compte que je n’arriverais pas à les faire entrer dans un film. La ronde, c’était ma propre ronde, ma manière de me former, de comprendre les rapports de force entre le politique et l’économie. Et un jour, tout cela s’est incarné à Cleveland, comme lorsqu’on fait, en cuisine, une réduction.

– Comment avez-vous atterri à Cleveland. C’était un des lieux de la ronde?

– Pas du tout! Je suis tombé sur une brève dans un journal. Elle annonçait que Cleveland voulait poursuivre les banques et citait les noms de Goldman Sachs, Lehman Brothers, Credit Suisse. En une nuit, j’ai abandonné la ronde et décidé de faire le film à Cleveland.

– Ces trois ans de préparation pour «Money», dont vous allez livrer quelques épisodes dans «Le Temps», vous ont-ils aidé pour ce procès?

– Pas directement, mais j’ai beaucoup appris. Cela a été une expérience de moine qui déchiffre petit à petit une langue, un monde étrangers. Il a fallu ce temps pour comprendre et faire comprendre.

– D’abord, vous avez pensé qu’un vrai procès aurait lieu…

– La ville a déposé plainte en janvier 2008. J’y suis arrivé en avril. En septembre, j’ai commencé à filmer les auditions préparatoires. Jusqu’en décembre. Et me suis rendu compte que le procès n’aurait peut-être pas lieu. Dans ce genre de cas, le but n’est pas le procès, que la ville fait planer comme une épée de Damoclès sur la tête des banques, mais l’argent. Alors, en janvier 2009, j’ai décidé de mettre en scène mon propre procès. Il m’a fallu six mois pour trouver les témoins, les jurés, les avocats, le juge, la salle. Le tournage a duré du 10 août au 3 septembre. Trois ans de préparation pour trois semaines de tournage!

– Il a été possible de faire un scénario?

– Pas vraiment. La partie d’écriture, ou d’invention, c’était de mettre en place le dispositif et de réfléchir à l’ordre des témoins, pour qu’il y ait un dévoilement progressif, un processus d’enquête. Le casting était crucial. Mes seuls paysages, c’était les visages des témoins. Il fallait que ce soient des gens qu’on a envie de voir, qui ont une présence physique et une force de témoignage, des gens qui vous hypnotisent. Il fallait que chaque témoin en amène un autre, comme les pièces d’un puzzle. Une fois cela posé, je me suis retrouvé à filmer un processus vivant, qui m’échappait. J’étais dans une position de documentariste qui regardait ce qu’il avait créé.

– Le juge était-il convaincu de diriger un bon procès?

– Il a accepté d’entrer dans un rôle d’arbitre, d’organiser le temps de parole, de faire respecter la procédure. De façon générale, tout le monde s’est piqué au jeu. Il y avait 40 ou 50 personnes dans le public, qui n’étaient pas là pour assister à un tournage mais pour écouter les débats. Parce qu’un espace de parole authentique s’était ouvert! Personne n’a pris ses distances, parce que les Américains croient au cinéma. Ils croient que le cinéma peut représenter le monde. Ils avaient conscience que le verdict n’aurait pas de conséquence, mais dans la salle des pas perdus, les gens n’arrêtaient pas de peser les arguments, de revenir sur tel ou tel témoignage. Ce faux procès a lancé un vrai débat en ville.

– Il y a encore une chance que le vrai procès ait lieu?

– Oui, la procédure est en cours, personne ne sait pour combien de temps. Les avocats de la ville y croient dur comme fer, ils espèrent obtenir entre 200 et 300 millions de dollars des banques.

– Vous ne craignez pas que votre faux procès fasse en quelque sorte jurisprudence? Votre jury donne finalement raison aux banques… Cela ne va-t-il pas influencer l’issue d’un éventuel vrai procès?

– Non, parce qu’un jury populaire, cela se renverse. Qui sont les jurés, de quelle humeur ils sont ce jour-là, de quelles intimes convictions ils sont habités? Il y a une part de hasard, que les avocats de la ville espèrent tourner en leur faveur.

– Comment avez-vous vécu le verdict?

– J’ai de la peine à en parler, c’est l’hameçon qui est censé tenir le spectateur jusqu’au bout… Mais il est intéressant. Il dit notre difficulté à imaginer une alternative. On a grandi dans le monde de Peter Wallison (témoin favorable aux banques) et on a du mal à se dire que l’on pourrait y changer quelque chose. Tout le monde sent bien que quelque chose est arrivé au bout. Comment en sortir? C’est le grand chantier de demain.

– Vous sortez modifié par ce voyage?

– J’ai acquis quelques convictions. Parmi elles, que le politique devait reprendre le pouvoir. On a vécu un cataclysme financier qui équivaut à la chute du mur de Berlin, lequel a ébranlé le monde. Il n’est pas sûr que la crise financière produise les mêmes effets. La science a fait, ces dernières années, un énorme effort pour descendre dans la cité. Elle est sortie des laboratoires. Et les gens sont capables, maintenant, de se prononcer sur des questions complexes sur le vivant ou les OGM. Le monde financier n’a pas fait le même effort. Notre destin est encore confié à des gens qui nous disent: «Laissez-nous faire, c’est compliqué.» Il y a 1500 lobbyistes de la finance à Washington, le même nombre qu’en 1929, tellement les banques ont peur qu’on leur fixe des règles. La vraie question, c’est au service de qui travaille la finance. Pour elle-même et au bénéfice de quelques-uns, ou pour tous? Ce n’est pas encore clair. Je pense que la croyance quasi religieuse dans les marchés qui s’autorégulent va devoir évoluer.

 Propos recueillis par Serge Michel/le temps sep10

EN LIEN :

EN COMPLEMENT : A Lausanne, rencontre avec le Sphinx

 Par Jean-Stéphane Bron*

Un samedi matin ensoleillé, dans un quartier chic de Lausanne

Un samedi matin ensoleillé, dans un quartier chic de Lausanne. Je suis au domicile d’un ancien homme d’Etat qui joue les entremetteurs pour me faire rencontrer un banquier privé, genevois et réputé. But de cet entretien, le convaincre qu’il a le «potentiel» pour être le héros d’un film documentaire, que sa banque serait un terrain d’investigation formidable pour montrer la finance en action, que j’ai envie d’observer ce monde à partir d’un lieu unique, comme un huis clos… Face au regard de Sphinx de mon interlocuteur, j’ose un timide «avec empathie»… Ses yeux se plissent un peu plus, il me dévisage, me sonde au plus profond de mon être. Je suis au début de mes recherches, le projet s’appelle «Money». J’essaie de dévier un peu, de le faire parler, mais c’est moi qui me perds pour lui expliquer ma méthode, mon approche, basée sur le respect mutuel et la confiance… Il ponctue mon monologue de «hum, hum», suivis de longs et terrifiants regards au plafond durant lesquels il s’interroge à voix haute. «Oui… oui… qu’est-ce que l’argent, au fond?» Puis il replonge dans ses pensées, infinies, insondables. Je suis impressionné. J’ai face à moi quelqu’un de reconnu, ouvert, brillant, intelligent et, je crois, profondément démocrate. Mais je désespère de le convaincre. Je m’enflamme et lui dis que s’il acceptait ce serait une première, rendez-vous compte, une banque qui se montrerait à cœur ouvert! L’idée d’être un pionnier ne semble pas le convaincre plus que ça. C’est lui finalement qui se met à me poser des questions: «Au fond, de quoi parle votre film?» Je lui réponds que pour l’instant je ne sais pas, que je cherche un lieu, la partie pour le tout, vous comprenez?… Il lâche: «C’est ambitieux comme projet.» Nous sommes fin 2006, peut-être début 2007. A ce moment-là, tous les indicateurs économiques sont au vert. Le mot «subprime» n’est pas sur les bouches de tous les commentateurs de la planète. On ne parle pas de titrisation, d’effet domino, de risque systémique. Tout va bien, je crois. Oui, de quoi va parler ce film? J’ose: de règles… de vivre ensemble… La finance est mondiale, globale, interdépendante, on transfère les capitaux en temps réel, d’un bout à l’autre de la planète, mais les règles, elles, sont locales. Vous pensez vraiment que ça peut durer? Il semble soudain soulagé: «Si c’est de règle qu’il s’agit, il faut aller voir à l’OMC.» Puis, il interrompt brusquement l’entretien et me dit: «Bonne chance.»

* Cinéaste, auteur de «Cleveland contre Wall Street». Il raconte dans «Le Temps», jusqu’à la sortie du film le 15 septembre, ses quatre ans de recherches dans le monde financier.

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No camera, please

Par Jean-Stéphane Bron*

Ça y est, je suis dans le bain… Je rencontre un témoin par jour. Isabelle, ma collaboratrice, abat un travail de titan pour obtenir des rendez-vous auprès d’économistes, de hedge fund manager, de spécialiste du private equity, du Leverage Buy Out… Je découvre les leviers de la «guerre économique», l’adrénaline du risque, de la compétition de tous contre tous. Qui sont les victimes de cette guerre silencieuse? Je commence à me faire une idée. Je passe à Zurich, Paris et Londres, notamment au siège d’UBS, ancien bâtiment du MI5 dont l’entrée fait penser à un wellness. Dans les étages, l’épaisseur de la moquette me stupéfie. C’est dans un salon feutré que le responsable du secteur Asie, bronzé, manucuré, bardé de diplômes, me raconte en détail son travail: vendre des produits financiers complexes à des clients fortunés et développer la clientèle de Singapour. «Ici, on fait presque du family office, la banque c’est une histoire d’amour avec la clientèle». Il me montre le bar à eaux minérales, les 178 marques provenant de 100 pays, «pour que nos clients se sentent chez eux».
En sirotant mon verre d’Henniez verte, je me demande quelle est la différence entre lui et un vendeur de Maserati ou d’aspirateur. Faire l’article, montrer son enthousiasme, être emballé et surtout, surtout, inspirer confiance dans le produit. «Faire un film? Ici? Moi ça ne me dérangerait pas, mais c’est impossible pour nos clients». Ah l’amour! Dommage. L’idée de tourner dans cette atmosphère cotonneuse, aux parfums délicats, m’aurait plu.

A mon retour à Genève, j’apprends qu’un petit génie opère dans le plus grand secret avec un return de 30% par année. «Est-ce une légende? Non, non, il est à deux rues d’ici», s’enthousiasme un gérant de fond esthète. «Notre monde est tellement varié, infini, c’est fantastique, vous ne trouvez pas?» J’en prends progressivement conscience.

Au bord du Rhône, je vois encore de jeunes Bulls qui opèrent sur le marché des monnaies, des secondos pour la plupart, qui aiment les belles voitures et méprisent ouvertement ces lignées de banquiers genevois, discrets et atones, qui entrent dans la banque comme on entre en religion. «Eux ils héritent, nous sommes partis de rien», disent-ils fièrement en traversant le trading floor dans un cliquetis de gourmettes et de chaînes en or. Tout en découvrant les arcanes d’un univers dont j’ignore tout, je poursuis ma formation macro économique, découvre le «global imbalance» entre la Chine et les Etats-Unis, les montagnes de réserves chinoises et les montagnes de dettes américaines. ll y a tant à dire, mais comment montrer? Je réalise progressivement qu’ici, en Suisse, à l’intérieur du système, personne ne m’ouvrira ses portes. Que ce monde financier se refuse au regard. Est-ce une histoire de secret? Pas vraiment. Comme ailleurs, il y a des règles, des contrôles, des lois. C’est plutôt l’habitude d’opérer hors champ. Hors du politique, hors de la Cité. C’est un monde hors du monde dont nous, citoyens, avons conscience qu’il modèle nos vies. Le pouvoir semble être là désormais, et pourtant il nous échappe. Il échappe à la démocratie. Les Anglo-Saxons sont, dit-on, plus ouverts. Je décide de partir pour New-York. Bingo! Isabelle a décroché un rendez vous avec le n°3 de Goldman Sachs.

* Cinéaste, auteur de «Cleveland contre Wall Street». Il raconte dans «Le Temps», jusqu’à la sortie du film le 15 septembre, ses quatre ans de recherches dans le monde financier.

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John, qui est avec nous?

Par Jean-Stéphane Bron*

Kimberley B. virevolte dans les travées de l’open space. La secrétaire personnelle du No 3 de Goldman Sachs est plutôt over­weight, mais les volants de sa blouse légère lui donnent des airs de libellule. Nous sommes au quartier général de la banque, sur le point d’être reçu par Robert D. Hormats, un ancien secrétaire d’Etat aux Finances, qui a repris du service à Wall Street. Robert est chargé des «relations avec le gouvernement». Un classique. La libellule pousse une ultime porte vitrée, nous fait signe d’entrer et disparaît dans un froufrou. Derrière un bureau, un homme en colère parle au téléphone. Il a un visage en lame de couteau, genre procureur de série télévisée. Il nous désigne du menton un canapé minuscule et poursuit sa conversation. «Et le mec de Virginie, il est avec nous? Et Andrew? Tu ne sais pas? Qu’est-ce que vous faites les gars? John, tu dois me dire qui est avec nous! Non, pas demain, dans deux heures!»

Pour avoir filmé des parlementaires faisant le décompte des voix à la veille d’une votation, je reconnais la musique des lobbyistes. Notre hôte parle avec son relais à Washington, lequel lui passe en revue les troupes parlementaires qui sont du «bon côté», celui de Wall Street. Le ton montre que la partie n’est pas gagnée. Notre homme martèle: «We have a situation, John, we have a situation!» Ses longues jambes s’agitent sous la table, comme s’il avait l’intention de marcher sans plus attendre sur la capitale pour régler le problème en personne. Je contemple les photos accrochées aux murs: Lui avec Bush père, Lui avec Bush fils, ses enfants, sa femme qui sourit à s’en rompre l’émail, ses diplômes. La conversation se termine enfin. Il se lève, essuie son visage en sueur et traverse la pièce en deux pas. L’homme est démesurément grand. Il s’assied dans un fauteuil qui surplombe le canapé et tend une main énervée. «So… pourquoi vous vouliez me voir?» Je parle de faire un film, à l’intérieur d’une banque. Il me coupe: «Vous êtes journaliste?» Non, réalisateur. Il ne voit pas la différence et me dévisage de la tête aux pieds. Silence. «Alors quelle est réellement la raison de votre visite?» Faire un film dans sa banque semble perdu d’avance.

Alors je sors un carnet de ma poche et lui demande: «A votre avis, que va-t-il se passer si la Chine arrête d’acheter des bons du Trésor américain?» Un ange passe, et explose: «Are you fucking serious? Vous êtes dans mon bureau pour me demander ça?» Je soutiens son regard d’un air si candide que la tension redescend. Il se reprend, traficote ses boutons de manchettes: «Ecoutez, nous avons des intérêts croisés et ce n’est pas dans l’intérêt des Chinois de ne plus acheter de dollars. Period. Je vais vous dire, moi, ce qui est inquiétant. C’est ça!» Il s’empare d’un gros dossier. «C’est un rapport confidentiel… Un rapport sur l’état de la classe moyenne aux Etats-Unis. C’est terrifiant. Les gens ne travaillent plus assez, ne gagnent plus assez. On dit qu’il pourrait y avoir des révoltes. Ça me préoccupe beaucoup plus que les Chinois. Voilà Mr. Brown, je crois que notre entretien est terminé.» Je me lève. «Thank you, thank you.» Dans l’ascenseur, je reprends lentement mes esprits. J’entends encore ses mots: «John, qui est avec nous?» Il y a aujourd’hui 1500 lobbyistes à Washington, envoyés par Wall Street. Et pour l’instant, personne qui se révolte.

* Cinéaste, auteur de «Cleveland contre Wall Street». Il raconte dans «Le Temps» ses quatre ans de recherches dans le monde financier.

 

4 réponses »

  1. Je viens de voir le film et suis très intéressé.
    Je voudrais bien savoir si le nom de Goldman Sachs est prononcé dans le film. Je puis me tromper mais je ne l’ai pas entendu.
    Cette question est motivée par la séquence d’Obama à la fin du film, qui est un ancien de GS et qui vient de voir liquider le CCX, prochaine bulle financière qu’il avait contribué à créer, basée sur la vente de droits d’émission de carbone.

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