Commentaire de Marché

Niall Ferguson : malgré les bulles et la volatilité qu’elle produit, la finance est aussi vitale que la science et le droit pour permettre à l’humanité d’échapper à la misère du «piège malthusien».

Niall Ferguson : malgré les bulles et la volatilité qu’elle produit, la finance est aussi vitale que la science et le droit pour permettre à l’humanité d’échapper à la misère du «piège malthusien».

  La fondation Latsis invite le professeur de Harvard pour une conférence à Genève

Que vous l’appeliez blé, fric ou pognon… l’argent compte, écrit Niall Ferguson dans son livre L’Irrésistible Ascension de l’argent, publié en français l’an passé. Le professeur d’histoire économique de Harvard, né à Glasgow en 1964, donnera jeudi 30 septembre une conférence à Genève. Invité par la fondation Latsis à l’occasion de la remise de ses prix 2010, il s’exprimera à l’Université de Genève sur son thème de prédilection, le pouvoir et la finance.

Niall Ferguson :  » The Ascent of Money »

Dans un entretien au Temps donné à New York, Niall Ferguson fait part de ses craintes pour les Etats-Unis qu’il ne voit pas retrouver le chemin de la croissance avant une «longue période». Il s’attend à une nouvelle crise en Europe, «avant la fin de l’année». Mais se dit «surpris» par la bonne santé de l’économie suisse.

L’historien a construit sa réputation auprès du grand public grâce à ses qualités de narrateur, et ses thèses chocs, comme la fin de l’euro qu’il a défendue en mai dernier.

Au début de ce mois, il s’en est pris aux keynésiens, «qui n’ont rien appris». Dans le champ académique, l’historien incarne l’approche dite «contre factuelle». Ce traitement de l’histoire, qui ne fait pas l’unanimité, essaie de distinguer la causalité de la corrélation pour expliquer le passé en posant des questions du type: Que se serait-il passé si le nez de Cléopâtre avait été plus court?

«Piège malthusien»

Niall Ferguson a revisité l’histoire de la première guerre mondiale, qu’il voit surtout comme un affrontement entre la Grande-Bretagne et la France. Il a aussi réalisé des portraits de grands financiers, comme les Rothschild. Ou encore le banquier Siegmund Warburg, son dernier livre publié en juin.

Dans L’Irrésistible Ascension de l’argent, qui va de Babylone à Wall Street, mais ne passe pratiquement pas par la Suisse, l’universitaire constate que l’avidité finit toujours par produire des paniques. Néanmoins, malgré les bulles et la volatilité qu’elle produit, la finance est aussi vitale que la science et le droit pour permettre à l’humanité d’échapper à la misère du «piège malthusien», selon lui.

Niall Fergusson : L’invention écossaise de la bulle financière

ENTRETIEN  /Propos recueillispar Luis Lema, New York

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Niall Ferguson, professeur d’histoire à l’Université de Harvard et à la Harvard Business School, livre son diagnostique sur l’économie américaine

Le Temps: Comment jugez-vous la situation actuelle de l’économie américaine?

Niall Ferguson: Evidemment, ce n’est pas la Grande Dépression. En 1932, le taux de sans-emploi s’approchait des 25% et la bourse avait dégringolé de 85% par rapport à son plus haut en 1929. En comparaison, nous avons aujourd’hui 10% de chômeurs, une absence de déflation et des marchés qui ont récupéré par rapport à 2008-2009. Cela dit, le risque d’un «double dip», d’un retour en récession, a réellement augmenté. Et de manière plus inquiétante, nous voyons le chômage, et particulièrement le chômage de longue durée, persister de manière totalement différente par rapport aux récessions antérieures aux Etats-Unis.

La préoccupation demeure aussi au sujet du marché de l’immobilier qui reste dans un état misérable. Ce qui au passage est sans doute une bonne chose, tant le prix des maisons était surévalué. Mais la situation pour les gens endettés, dont le prix de la maison a chuté, est vraiment très douloureuse. Enfin, il faut reconnaître que la marge laissée aux autorités fédérales est vraiment étroite avec une telle dette accumulée. Nous devons nous réconcilier avec l’idée d’une période de très faible croissance et de haut taux de chômage, peut-être même au-delà de la fin de cette année. La reprise telle que la souhaite l’actuelle administration va être très difficile à atteindre.

– Cette comparaison avec la Grande Dépression était-elle fausse dès l’origine?

– C’était un peu surfait. Je crois que nous devrions nous méfier davantage du modèle japonais après 1989, avec une très faible croissance et une explosion de la dette, sans réussir à relancer l’économie. Il faudrait beaucoup de mauvais éléments réunis pour approcher le cas de la Grande Dépression. Mais je peux imaginer un scénario d’un très long immobilisme, avec une réticence des consommateurs de consommer et des investisseurs d’investir. Cela pourrait être très long.

– Comment pourrait être évité un tel scénario?

Il faudrait un changement significatif dans la confiance des consommateurs et des investisseurs, qui toutes deux sont liées.

Pourquoi les consommateurs sont-ils à ce point frappés par cette dette excessive? Beaucoup de ménages luttent pour garder leurs comptes à flot malgré l’hypothèque de la maison, les traites de la voiture, etc. En d’autres mots, ils voudraient payer leurs dettes, mais ils ne le peuvent pas et tâchent tout au plus de ne pas s’endetter davantage. Et c’est pourquoi, chaque commerce qui dépend de l’état d’esprit des consommateurs est lui aussi dans un état dépressif. On ne cherche pas à investir davantage mais on tâche d’améliorer ses marges en accroissant la productivité et donc en licenciant.

Or, je ne vois pas la situation intérieure changer beaucoup. Il n’y a pas de recette miracle qui ferait que les Américains se précipiteraient dans les supermarchés avec leurs cartes de crédit. Les seules entreprises qui s’en sortent bien sont dans l’exportation et vendent leurs produits à l’Asie ou à l’Amérique latine. Du coup, j’ai peur qu’un ralentissement dans les marchés émergents puisse annuler la majeure source de la croissance américaine. Un tassement de la croissance de la Chine représenterait réellement un coup pour les Etats-Unis. Ce n’est pas à proprement parler une perspective brillante.

On a cru un moment que les Américains allaient changer leur comportement et se mettre à épargner. C’était une fausse piste?

– Je crois que les Américains aimeraient épargner davantage, mais c’est impossible si vous perdez votre travail. Nous assistons à deux phénomènes distincts. D’un côté, les ménages essaient d’épargner ou d’éponger leurs dettes et, de l’autre côté, les banques et institutions financières préfèrent garder leurs liquidités. Elles s’en sortent en obtenant de l’argent gratuit de la Réserve fédérale (Fed). Cela est bon pour leur balance des paiements, mais ne fait pas grand-chose pour aider l’économie. La question est de savoir ce que feront les institutions non financières. Elles ont beaucoup de cash à la banque, n’ont pas investi ces dernières années et ont concentré leur effort sur la réduction des coûts. Pour elles, les affaires ne vont donc pas si mal, mais là encore, pour l’économie dans son ensemble, l’image est très sombre.

Il est difficile de briser l’équilibre qui se met en place avec ces divers facteurs, car c’est un équilibre qui réduit les attentes. Et, malgré son activisme économique, l’administration actuelle n’a pas vraiment résolu ce problème.

– Le risque de déflation se précise-t-il?

– La masse monétaire est en train de se contracter à un taux annuel de plus de 5%, c’est un signal déflationniste significatif à mes yeux. Si les Etats-Unis en viennent à connaître une inflation négative, la situation deviendra très dure pour les ménages hautement endettés. Si vous regardez les prévisions économiques, aucune ne table sur des intérêts réels négatifs. J’anticipe que les deux années qui viennent seront très dures, ce qui aura à son tour des grandes conséquences politiques.

– Face à des Etats lourdement endettés, place-t-on des attentes démesurées dans les décisions de la Fed?

– Je suis surpris que la Fed n’ait pas fait davantage. Le passé académique de Ben Bernanke (ndlr: président de la Banque centrale américaine) suggère qu’il a bien saisi le fait que les banques centrales doivent faire ce qu’elles peuvent pour éviter la situation de déflation. En 2008-2009, la Réserve fédérale a été très agressive dans ce sens, mais depuis lors, elle n’a pas fait grand-chose, à part réinvestir l’argent des emprunts hypothécaires.

La politique de Bernanke a été la bonne pour stopper la faillite des banques, mais ensuite, la Fed s’est arrêtée en chemin. Pendant longtemps, elle n’a cherché qu’à lutter contre l’inflation. Mais on est loin de ce danger actuellement, même avec la hausse du prix de l’or, que certains mettent en avant. Même si vous jetiez littéralement de l’argent depuis des hélicoptères, ce risque serait faible: les gens prendraient l’argent et ils l’économiseraient.

Ma perception, c’est que quelqu’un résiste à l’intérieur même de la Fed face aux fantômes inflationnistes. Je pense aussi que les Chinois poussent dans le même sens, car l’idée d’une dépréciation du dollar ne leur plaît pas.

– Que pensez-vous des mesures de régulation qui ont été prises pour éviter une nouvelle crise?

– Il est trop tôt pour le dire. Nous ne saurons pas avant l’année prochaine ce qui changera à Wall Street. La loi essaie de régler beaucoup de choses à la fois. J’ai été critique envers cette loi, car elle s’adresse à une série de faux problèmes et en évite d’autres, bien réels. Le système financier a été très peu changé.

Ce qui a causé la crise, ce sont six facteurs:

1un excès d’effet de levier dans les comptes des banques,

2la contamination du marché avec les fonds «toxiques» mal notés,

3des grandes erreurs de politique monétaire,

4le manque de régulation des produits dérivés,

5un excès de monnaie facile sur le marché des hypothèques

6et, enfin, la manipulation de la valeur de sa monnaie par la Chine.

Or peu de choses ont été réellement faites pour arracher ces racines de la crise.

La théorie selon laquelle vous pouvez séparer le fonctionnel du casino est certes séduisante. Mais si vous regardez les institutions qui ont échoué de manière spectaculaire durant la crise, vous avez des éléments centraux, comme les grandes banques d’investissement ou les agences de notation. Or, je ne vois pas très bien ce qu’une régulation peut changer pour les unes et les autres. La situation me paraît au contraire encore plus fragile maintenant que nous savons que certaines institutions sont officiellement trop grandes pour faire faillite («too big to fail»).

Le Temps: Dans un article, vous alliez jusqu’à prédire la fin de l’euro. Pourtant, l’Europe a fini par venir à la rescousse de la Grèce…

Niall Ferguson: J’ai critiqué le plan en faveur de la Grèce car je ne pense pas que vous puissiez avoir une union monétaire sans une union budgétaire et sans une structure significative pour intégrer le marché du travail. Contrairement aux attentes, la monnaie unique n’a pas promu l’intégration européenne mais plutôt sa désintégration. La raison en est qu’une monnaie sans une autorité centrale pour parvenir à une harmonie budgétaire rend impossible tout mécanisme de transfert, comme vous l’avez par exemple aux Etats-Unis.

 En outre, et c’est peut-être plus important encore, les coûts de l’emploi se sont abaissés beaucoup plus rapidement dans le cœur de l’Union qu’à sa périphérie. Ainsi, les Allemands ont d’une certaine manière dévalué leur monnaie par rapport aux autres membres de l’euro en tenant simplement sous contrôle leurs coûts du travail. Nous avons donc un marché du travail bien moins intégré encore.

Nous sommes dans une situation où tout le monde parle de réformes structurelles, mais personne ne les mène à bien. Prenez les Espagnols: leur niveau de chômage s’explique parce qu’ils ont une politique bien trop généreuse en termes de compensation pour le chômage et font peser trop de charges sur les employeurs. Or rien de cela ne va changer. L’euro a survécu car les coûts de le voir disparaître étaient trop élevés. Mais il est très endommagé. Personne ne peut prétendre que les problèmes ont été résolus. Avant la fin de l’année, nous allons nous retrouver avec une nouvelle crise dans la région. Notez d’ailleurs que les Chinois, qui voulaient diversifier leurs avoirs, n’ont pas acheté des euros, mais des yens.

Economie américaine au point mort, problèmes structurels en Europe… Sommes-nous arrivés au «point de bascule» en faveur des pays du Sud, dont on parle tant?

– Je ne suis pas sûr que cette notion ait un sens. Septembre 2008 était un «point de bascule», en ce qu’il a conduit de la tranquillité à la panique. Mais ce que je vois depuis lors, c’est l’accroissement du mécontentement et du populisme des deux côtés de l’Atlantique. Il y aura de plus en plus d’électeurs furieux, tentés d’écouter les démagogues, à l’instar du Tea Party aux Etats-Unis ou de l’extrême droite dans certains pays européens. Lors du scrutin de novembre prochain, on réalisera l’ampleur du contrecoup à Washington. Mais quel que soit le résultat des élections, le problème structurel entre les impôts et les dépenses ne va pas s’évanouir, et il est de plus en plus difficile à résoudre.

– Vous rejetez l’alternative habituelle entre l’austérité ou les programmes de stimulus. Que prônez-vous d’autre?

– L’austérité, comme elle est tentée maintenant par les Grecs, ne fait qu’empirer les choses. Mais les mesures de relance ont été décevantes jusqu’ici. Ce qui est important, c’est la présence de start-up qui génèrent beaucoup d’emplois. Mais les gens ne sont pas prêts à investir dans l’innovation si la confiance n’est pas là. En Chine, en Inde, au Brésil, les économies progressent en raison de nouvelles entreprises qui se créent. C’est de cela que nous manquons à l’Ouest. Tout le monde est trop préoccupé par la dette. Et nous en sommes arrivés à la situation où les mesures d’austérité ainsi que les plans de relance ont le même effet: celui d’inquiéter encore davantage les gens.

– Que pensez-vous de la situation de l’économie suisse?

– La Suisse a fait mieux que beaucoup de gens ne le pensaient, y compris moi. Sa dépendance vis-à-vis des banques en faisait une victime désignée. Or, à l’exception d’UBS, les banques n’étaient pas très exposées à la crise des «subprime», et la situation était moins mauvaise qu’elle ne pouvait sembler. L’autre point, c’est que la Suisse n’a pas répondu à cette crise par des mesures keynésiennes massives, à l’inverse des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, ne serait-ce que par la nature décentralisée de son système politique.

– Le fait de ne pas appartenir à la zone l’euro joue-t-il en sa faveur?

– Si elles avaient été à l’intérieur de la zone euro, les entreprises suisses auraient profité de la dépréciation de facto. Mais la banque centrale s’est montrée forte et cela rend difficiles les exportations. Nous devons donc chercher les avantages ailleurs. Je pense que la Suisse a raison de ne pas intégrer l’euro. Mais en termes strictement macroéconomiques, cela s’est révélé être un désavantage ces derniers temps.

Par Frédéric Lelièvre le temps sep10

 

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