Europe

Le Portugal et l’Irlande pris au piège du surendettement, par Ambrose Evans-Pritchard

Le Portugal et l’Irlande pris au piège du surendettement, par Ambrose Evans-Pritchard

Le Portugal s’est rapproché de la ligne fatidique , lorsque le quotidien Diario de Noticias a rapporté les propos de trois anciens ministres des Finances avertissant que le pays devrait faire appel au Fonds monétaire international (FMI).

L’un d’entre eux a parlé d’une « imprudente dépendance à la dette extérieure », et un autre d’une « dérive des dépenses publiques ». Peu importe que tous aient été impliqués dans le processus d’adhésion du Portugal à l’euro, un choix politique qui a préparé cette crise et qui enferme aujourd’hui le Portugal dans le piège de la dépression.

Le Portugal avait un solde créditeur net vis-à-vis de l’étranger au milieu des années 1990. L’Union Monétaire en a fait un débiteur net, à hauteur de 109 % du PIB. Voila ce qui advient lorsqu’on réduit subitement les taux d’intérêt de 16 % à 3 %.

PLUS DE PRITCHARD EN SUIVANT :

Quoi qu’il en soit, ces déclarations ont touché une corde sensible. Les rendements sur la dette portugaise à 10 ans ont bondi à 6,15 %, retrouvant le niveau atteint durant la crise du mois de mai, lorsque l’UE fit face à son « moment Lehman-Brother » et a lancé un plan de sauvetage de 750 milliards d’euros.

António de Sousa, le patron du syndicat des banques portugaises, a déclaré que ses membres sont dans une situation désespérée. Les banques ne peuvent lever de fonds à l’étranger, demeurent « extrêmement fragiles », et n’auront « tout simplement » plus rien à prêter tant que les capitaux étrangers ne seront pas de retour.

Les banques portugaises ne peuvent survivre en comptant sur l’épargne locale. Elles dépendent des financements étrangers à hauteur de 40 % de leurs actifs, selon les chiffres du FMI. C’est la raison pour laquelle une réunion d’urgence a eu lieu  entre le gouverneur de la banque centrale et le président Cavaco Silva. Le gouverneur a déclaré que les flux de financement de l’étranger en direction du Portugal étaient en train de se tarir. Les marchés n’acceptent plus le rythme trop lent des mesures d’austérité budgétaire au Portugal.

Quelques heures plus tard, les dirigeants portugais se sont accordés sur le principe d’un durcissement du nouveau budget 2011, abandonnant l’espoir qu’ils pourraient à la fois éviter des coupes budgétaires et réduire le déficit de 9,3 % du PIB en 2009 à 7,3 %. La première victime pourrait être le train à grande vitesse vers Madrid.

Que peut on attendre de cette austérité budgétaire ?

Le total de la dette publique et privée combinée équivaut à 325 % du PIB, contre 247 % pour la Grèce, de sorte que le pays risque déjà d’être entraîné dans une spirale de surendettement. Lisbonne a supprimé des emplois publics depuis plusieurs années. Cela a certainement entravé la croissance, mais pas résolu le problème. La productivité du pays reste bloquée à 64 % de la moyenne de l’UE.

La vérité dérangeante, c’est que le Portugal a perdu une grande partie de sa compétitivité depuis son adhésion à l’Union monétaire, et n’a jamais été en mesure de la retrouver. La « convergence » n’a pas eu lieu.

L’Irlande illustre ce qui arrive lorsqu’on recourt à la purge budgétaire, en réduisant les salaires du secteur public de 13 % – sous les applaudissements de l’élite de l’UE – sans qu’elle soit compensée par une relance des exportations et la politique monétaire. Les obligations irlandaises ont grimpé encore plus haut, à 6, 38 %, un record depuis l’entrée dans la zone Euro.

Cet envol des taux a été déclenché par la publication de deux notes de conjoncture publiées par les banques : La Barclays prévoit que l’Irlande aura peut-être besoin de l’aide du FMI et Willem Buiter, de la Citigroup, estime que l’Irlande « pourrait ne pas être en mesure d’honorer » en même temps les créanciers de la dette souveraine et les créanciers des banques. Le Dr Buiter a également déclaré qu’un défaut de paiement de la Grèce est « un événement de forte probabilité ».

Deux ans après sa purge, l’Irlande enregistre un déficit budgétaire atteignant près de 20 % du PIB. Mais ce chiffre est réduit à 12 % si l’on exclut le sauvetage des banques. La raison pour laquelle le volume de créances douteuses de la banque Anglo Irish continue à augmenter, c’est que l’économie continue de s’enfoncer. Les prix des logements ont chuté 35 %. Le PIB nominal s’est contracté de 19 %.

« La dette de l’Irlande monte comme une montgolfière sans pilote, alors que sa capacité à payer s’est effondrée », avertit Simon Johnson, ex-économiste en chef au FMI. Il estime que le pays a signé un pacte faustien avec l’Union Européenne, l’autorisant à emprunter jusqu’à hauteur de 75 % du PIB auprès de la BCE, tant que les contribuables irlandais serviront de bouclier pour les créanciers européens.

Quoi qu’il en soit, le FMI lui-même est devenu un problème, en agissant comme le bras armé de l’idéologie de l’UE sous la conduite de Dominique Strauss-Kahn. Il n’offre pas de recours car il acquiesce à l’interdiction de l’UE de restructurer la dette.

En Grèce, il soutient une politique qui laissera le pays chargé d’une dette publique atteignant 150 % du PIB au sortir de l’épreuve – permettant ainsi aux créanciers français et allemands de transférer une grande partie du risque vers les contribuables d’Asie via le FMI, et vers les contribuables de l’UE grâce au système de soutien de la zone euro .

M. Strauss-Kahn a engagé à hauteur de 250 milliards d’euros les fonds du FMI pour « sauver » l’Union Européenne, sans l’approbation préalable du Conseil du FMI, provoquant la fureur de ses membres asiatiques. Il a promu la doctrine spécieuse qui affirme que les défauts sur la dette souveraine sont « inutiles, indésirables, et peu probables ».

Disons-le clairement : le Fonds Monétaire International est devenu le promoteur d’une politique incohérente et de l’aléa moral. En août, il a aboli son plafond de crédit et a créé un nouvel outil pour précipiter dans de nouvelles dettes les États qui ont autant besoin que de se tirer une balle dans le pied.

Simon Johnson indique que la solution, pour les parents pauvres de l’Union monétaire, serait un mécanisme de réduction de la dette semblable à celui des « obligations Brady »,

Commentaire du Wolf : Les obligations Brady, la suite qui nous attend?

mis en œuvre en Amérique latine dans les années 1980, qui obligeait les créanciers à partager les difficultés des débiteurs, comme c’était le cas par le passé, et donnait aux débiteurs un moyen de sortir du bourbier.

Pour être juste envers les responsables européens, il faut cependant reconnaitre que le problème auquel ils font face est peut-être tellement énorme que, s’ils laissaient la Grèce, le Portugal et l’Irlande restructurer leur dette, ils risqueraient une contagion instantanée à l’Espagne, et de là à l’Italie. Peut-être n’ont-ils pas vraiment le choix. Si c’est le cas, l’union monétaire a créé un monstre.

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Ambrose Evans-Pritchard/Publication originale Telegraph, traduction communiquée par G.C./contreinfo sep10 

EN COMPLEMENT : Des obligations Brady pour la zone euro parSimon Johnson and Peter Boone

          On estime généralement dans la zone euro que la crise est terminée. La forte inquiétude, parfois de nature existentielle, du début de cette année quant à l’avenir de la devise commune s’est dissipée et la situation est à nouveau sous contrôle, croit-on.

 Mais ce point de vue est en complète contradiction avec la réalité. Les marchés obligataires européens envoient à nouveau un signal inquiétant aux responsables politiques de la planète. Avec la valeur des obligations des pays périphériques de la zone euro qui continue à chuter, le risque souverain est plus élevé que jamais pour l’Irlande, la Grèce et le Portugal. 

Le plan de sauvetage établi conjointement en mai par l’Union européenne, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE) pour la Grèce et le programme d’achat des obligations des pays périphériques de la zone euro mis en place par la BCE n’ont pas changé la donne. Le FMI dont les assemblées annuelles ont lieu dans quelques semaines (suivies par le sommet du G-20 à Séoul en novembre) cède aux pressions et verse des sommes toujours plus élevées au profit de l’UE, en y mettant de moins en moins de conditions. 

La rhétorique officielle essaye à nouveau de convaincre les marchés d’ignorer la réalité. Patrick Honohan, le gouverneur de la Banque centrale irlandaise, a qualifié les obligations d’Etat de son pays de « ridicules » (voulant dire en fait très ridicules) et les chercheurs du FMI disent que la faillite de l’Irlande et de la Grèce sont « inutiles, indésirables et improbables ».

 Trappe à Dettes/Bankster Zombie : Anglo Irish Bank, le dossier qui fait trembler l’Irlande

C’est déconcertant, car cela rappelle les paroles de Jean-Claude Trichet au printemps, lorsqu’il s’en est pris à un marché obligataire marqué par le scepticisme et déclaré que la faillite de la Grèce était hors de question.

Mais aujourd’hui les marchés estiment qu’il y a une chance sur deux pour que la Grèce fasse faillite dans les cinq ans à venir – et une chance sur quatre pour l’Irlande. La raison en est simple : la Grèce et l’Irlande sont probablement insolvables

Le fiasco financier de la Grèce est bien connu, mais il n’en est pas de même pour l’Irlande, alors que ses problèmes sont encore plus graves. En deux mots les dirigeants irlandais n’ont pas supervisé leurs banques, se contentant d’observer (voire d’applaudir) passivement quand une frénésie de dépenses alimentées par la dette a généré le « miracle celtique ». A ce moment là l’Irlande affichait le premier taux de croissance de l’UE et les prix de l’immobilier les plus élevés de la planète. 

Fin 2008, les trois principales banques irlandaises avaient prêté des sommes qui représentaient plus de trois fois le revenu national. Le crash s’est produit en 2009 quand la bulle immobilière irlandaise a éclaté, laissant le pays avec des grandes banques insolvables, un écroulement des revenus fiscaux et le plus grand déficit budgétaire de toute l’Europe. 

Les banques irlandaises avaient financé leur croissance rapide en empruntant aux autres banques européennes. De ce fait, la santé du système financier européen avait parti lié avec la survie de ces banques insolvables. Il n’est pas surprenant que la BCE soit maintenant le premier créancier de l’Irlande par ses achats des obligations d’Etat irlandaises. Selon les derniers chiffres (ils datent de fin août), bien que sa taille ne soit que les deux tiers de celle de la Grèce, l’Irlande a reçu plus de fonds de la BCE que cette dernière (à hauteur de 75% du PIB irlandais), et cette tendance va s’accentuant rapidement

 En contrepartie de cet argent « facile » de la BCE, le gouvernement irlandais doit protéger les créanciers européens qui sans cela subiraient de grosses pertes. En raison du sauvetage massif des banques qui s’en est suivi, du déficit budgétaire qui se prolonge et de la baisse du PIB nominal, la dette de l’Irlande atteint des sommets, alors qu’elle est presque incapable de rembourser. 

Naturellement les investisseurs réagissent à une dette excessive en vendant leurs obligations, jusqu’à ce que les taux d’intérêt deviennent « ridicules ». Elevés, ces taux d’intérêt étranglent les ménages et les entreprises, ce qui contribue à l’effondrement de l’économie et rend la dette encore plus intenable. Pour arrêter cette spirale infernale, il faut mettre fin au risque d’insolvabilité de l’Irlande. Il faut soit que les banques fassent défaut sur leurs obligations seniors soit que l’Etat fasse défaut au même titre que les banques. Dans les deux cas, de nouvelles mesures d’austérité seront nécessaires et l’Irlande aura besoin de financements relais conséquents

Les dirigeants irlandais et européens devraient être les premiers à prendre ces décisions difficiles, mais ceux qui sont actuellement en place ne vont pas le faire. A la place, l’UE, la BCE et l’Irlande ont noué un marché faustien qui maintient l’Irlande à flot (elle reçoit des euros), mais ne fait rien pour mettre fin à la probabilité croissante d’insolvabilité du pays (autrement dit son incapacité croissante à rembourser ces euros dans l’avenir). 

Au lieu de s’opposer à cet accord dangereux, le FMI prévoit d’ouvrir encore plus largement le robinet financier (avec des fonds chinois, américains, et ceux d’autres pays) aux pays insolvables. Le 30 août, il a aboli le plafonnement de sa Ligne de crédit flexible (LCF) créé en 2009 pour renflouer rapidement les pays en crise momentanée. 

Il a également annoncé la création d’un nouveau plan de financement, la Ligne de crédit de précaution qui permettra d’accorder des fonds plus facilement et avec encore moins de conditions – même aux pays en mauvaise santé financière et sans supervision financière efficace. Il espère aussi établir un nouveau Mécanisme de stabilisation mondial pour ouvrir des lignes de crédit à des regroupements régionaux tels que l’UE. 

Comme c’est un homme politique européen qui est à la tête du FMI, son conseil d’administration donne une importance exagérée à l’Europe compte tenu de son envergure économique très relative. Et il se précipite pour assouplir les conditions de prêt à l’Europe précisément au moment où les pays membres de l’UE ont de gros problèmes d’insolvabilité

Il existe une meilleure solution qui date des années 1970, lorsque les USA ont trop prêté à l’Amérique latine. La dette souveraine a finalement été restructurée par la création des obligations Brady. Le stratagème consistait à proposer aux banques d’échanger leurs créances à l’égard des pays (insolvables) d’Amérique latine contre des obligations de maturité à long terme avec coupons peu élevés, garanties par des bons du Trésor américain. 

Avec une garantie de cette qualité, les banques pouvaient maintenir ces dettes au pair sur leur bilan. Cela réduisait également les obligations de remboursement de la dette des pays en difficulté, ce qui leur permettait de se redresser. 

L’Europe pourrait suivre cet exemple. Plutôt que de continuer à accumuler de nouvelles dettes sur leurs mauvaises dettes, le fonds de stabilisation de l’UE pourrait servir à garantir cette nouvelle forme d’obligations. Les créanciers se verraient proposer ces obligations au pair ou des obligations à plus court terme, mais avec un coupon plus élevé – avec un principal de la dette révisé à la baisse. On pourrait leur donner un nom sur lequel tout le monde s’accorderait, par exemple les obligations Trichet, les obligations Merkel/Sarkozy ou encore les obligations Honohan. 

Simon Johnson est professeur au MIT Sloan et membre de l’Institut Peterson pour l’économie internationale. Il a été économiste en chef du FMI et l’un des fondateurs d’un blog réputé en matière d’économie, http://BaselineScenario.com. Peter Boone est président d’Effective Intervention au London School of Economics’ Center for Economic Performance et l’un des directeurs de Salute Capital Management Ltd.

source Project Syndicate sep10

EN COMPLEMENT INDISPENSABLE : Illusions Européennes par Michel Santi

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