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Neurosciences : la société d’affluence défie la nature humaine

Neurosciences : la société d’affluence défie la nature humaine

 Les neurosciences confirment Adam Smith mais mettent en évidence de nouvelles tensions.

L’avidité a été sur toutes les lèvres lorsqu’il s’est agit de commenter sur un ton accusateur la dernière crise, en particulier sur les marchés financiers. Dans quelle mesure les neurosciences amènent-elles des enseignements décisifs à cet égard? Le célèbre psychiatre et neurologue Peter Whybrow, qui présentait un rapport inédit dans le cadre de la réunion générale de la Société du Mont-Pèlerin ouverte hier à Sydney, trouve que la propension humaine à succomber aux tentations à court terme peut en effet s’avérer problématique dans un contexte d’affluence.

PLUS DE PETER WHYBROW :

Nos anciens systèmes cérébraux de gratification immédiate étaient essentiels à la survie il y a des millénaires lorsque trouver un arbre fruitier était un plaisir rare et que le dîner avait l’habitude de s’enfuir en courant», observe Peter Whybrow. Mais dans une société d’abondance relative, où le monde s’apparente à un immense centre commercial et les appétits ne sont plus retenus par des ressources limitées, la soif de gratification, qu’il s’agisse d’argent, de graisses et de sucre ou des derniers gadgets technologiques, est presque devenue un handicap. «Sans renforcement social, le cerveau humain n’a pas de système de frein intégré», constate Peter Whybrow.

Les avancées spectaculaires des neurosciences ces trente dernières années ne font finalement que confirmer ce qui avait été observé par d’autres moyens par les auteurs prescients des Lumières. Peter Whybrow relève que les constats du grand économiste et philosophe moral Adam Smith, quelque 250 ans après leur publication, demeurent tout à fait valides, notamment lorsqu’il s’agit d’expliquer l’harmonie des marchés: l’intérêt et l’ambition de l’individu sont maintenus en équilibre dynamique par les sentiments sociaux et la conscience des autres. Le moteur du marché s’autogouverne par cette nécessité de reconnaissance sociale qui pousse l’être humain à un comportement empathique rationnel.Une société marchande peut ainsi mener au maintien d’un ordre social équitable sans interférence externe: des règles élémentaires comme le respect de la propriété privée, les contrats monétaires standards et l’honnêteté dans les échanges suffisent largement.

Mais avec les paramètres culturels d’une économie mondialisée qui ne dort jamais, où l’intérêt personnel est de moins en moins autorégulé par l’environnement social, la main invisible perd-elle sa prise? Peter Whybrow note que la raison de l’être humain pourrait bien être prise en otage par ses passions, par une soif de toujours plus tout de suite face à une retenue sociale en diminution.

Là où les opportunités abondent, la propension humaine à prendre des décisions immédiates peut être considérée comme une myopie dont les conséquences s’étendent de considérations macroéconomiques à la santé publique. Ainsi, un paradoxe de la vie moderne veut que la prospérité matérielle ait augmenté, alors que la santé et la satisfaction personnelle peuvent diminuer. De nombreuses innovations technologiques ne promeuvent plus l’expérience humaine optimale. Le stress, l’obésité, l’anxiété, l’urgence sont de plus en plus associés aux styles de vie dominés par la demande.

«Tout comme un toxicomane s’habitue à la cocaïne, à l’héroïne ou à l’alcool, la même architecture neurale se retrouve chez la personne normale, renforçant son habitude aux plaisirs du shopping, de la concurrence avec le beau-frère, du boursicotage en vue d’un profit rapide ou des myriades d’activités stimulantes qu’offre une société affluente», observe Peter Whybrow.

Le défi humain reste entier: comment trouver l’équilibre optimal entre passion et raison et construire les institutions sociales qui encouragent et maintiennent cet équilibre?

pierre bessard /agefi oct10

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