Art de la guerre monétaire et économique

Hakim Ben Hammouda :«Les pays arabes pourront se poser comme les nouveaux champions des marchés émergents»

Hakim Ben Hammouda :«Les pays arabes pourront se poser comme les nouveaux champions des marchés émergents»

   Hakim Ben Hammouda, membre du Cercle des économistes arabes, croit aux perspectives de la région

Entretien et Propos recueillis par Yves Genier

EN LIEN :

Les causes économiques et sociales du printemps arabe par Emmanuel Garessus

PLUS DE DEVELOPPEMENT ECO EN SUIVANT :

 Le Temps: Le «printemps arabe» marque-t-il vraiment la fin de régimes basés sur l’oppression, la cooptation, la corruption, le ra­cket de la population par les élites au pouvoir, comme cela a été passablement affirmé?

Hakim Ben Hammouda: La région présente des perspectives très optimistes. La fin de l’ère de népotisme et de prédation de la part d’une classe politique autoritaire va encourager le secteur privé à prendre plus de risques. Une énorme contrainte se lève, celle qui pesait sur les investisseurs. Cela pourrait conduire à un essor très marqué des économies du monde arabe dès 2012, voire dès la fin de cette année déjà. Sa mauvaise gouvernance a coûté 2% de croissance à la Tunisie, selon des estimations de la Banque mondiale.

Précisons néanmoins que les pays arabes ne sont pas des républiques bananières. La corruption, certes très présente, ne s’est pas transformée en racket généralisé sur l’économie.

Mais ces perspectives à long terme ne doivent pas masquer les défis plus immédiats. En premier lieu, l’activité économique doit être rétablie, principalement le tourisme et les exportations, car les semaines de crise ont ralenti la croissance de ces pays. La croissance tunisienne ne devrait plus être que de 3% cette année, selon le FMI, au lieu des plus de 5% prévus avant les événements de janvier. A cela s’ajoute le risque d’une explosion des revendications sociales, contenues jusqu’alors par les régimes autoritaires. Des manifestations ont déjà eu lieu pour demander des hausses de salaire, des contrats à durée indéterminée, une modération de la hausse des prix, etc. Enfin s’ajoute le retour de milliers d’émigrés, tentés de regagner leur pays, et qu’il faudra intégrer.

– Quels devraient être les taux de croissance à moyen terme des pays de la région?

Ils pourraient s’élever à 4% en Tunisie cette année si la saison touristique se reprend rapidement. A plus long terme, ils devraient atteindre 10% par an. La région est idéalement située à proximité de l’Europe. Tunis n’est qu’à une heure et demie de vol des principales villes européennes. Des hommes d’affaires tunisiens font l’aller et retour dans la journée.

L’Egypte a, elle aussi, les moyens d’atteindre ce niveau de croissance, si elle applique un cadre économique plus ouvert et transparent qu’aujourd’hui. La région a réellement la possibilité de se hisser comme un nouveau champion des marchés émergents, après les tigres et les dragons asiatiques, puis les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Elle ne passera plus pour être la cause de guerres ou de désespoir. Ces prochaines années verront l’émergence de nouveaux champions économiques au sud de la Méditerranée et en Afrique.

– Le monde arabe se situe à la charnière entre un Occident qui peine à se remettre de sa crise et une Asie en pleine croissance. De quel côté va-t-il basculer?

– La Tunisie s’est construite ces dernières années une société de l’information. Certes, elle n’a pas produit beaucoup de résultats jusqu’à maintenant, mais elle dispose des bases pour assurer un nouveau développement. Elle peut aussi miser sur le secteur de la santé en favorisant le développement de cliniques médicales, ainsi que sur les industries mécaniques et électroniques. Une dynamique nouvelle peut se construire sur ces pôles, pour autant que le monde politique en maîtrise les enjeux.

Et dans les autres pays? L’OCDE a sévèrement critiqué en 2008 le système égyptien de formation, le jugeant particulièrement mal organisé et inadéquat.

– Les pays d’Afrique du Nord ont beaucoup investi dans la formation ces dernières années. Le système universitaire tunisien est devenu assez compétitif. Des accords ont été conclus par les pays du Maghreb permettant à leurs meilleurs étudiants de poursuivre leurs cursus en Europe, en France particulièrement. Néanmoins, il est vrai que leurs universités restent encore très mal situées dans les classements internationaux. Les enquêtes montrent que de gros efforts sont encore à faire en matière de formation.

– Quel est le risque d’une fuite des cerveaux?

– Faible. Les étudiants qui partent se former en Europe reviennent au pays en général, car ils y constituent les élites dirigeantes.

– Le monde arabe doit-il chercher à concurrencer les pays asiatiques sur le front des salaires?

Les menaces de délocalisation vers la Chine, principalement de l’industrie textile, ne se sont pas réalisées. Les grandes entreprises internationales de prêt-à-porter ont découvert un autre avantage de l’Afrique du Nord: sa proximité géographique des consommateurs européens. Elle leur permet de raccourcir les délais de livraison des vêtements, et donc de mieux accompagner l’accélération des rotations des modes vestimentaires.

Le plus grand défi des nouveaux gouvernements sera de réussir la transition vers des économies de services. Entamée il y a sept à huit ans, cette étape n’a pas pu être menée à bien par les régimes autoritaires qui viennent de tomber en Tunisie et en Egypte. De même, ces régimes n’ont pas su insérer leurs économies dans les circuits internationaux.

Plusieurs pays, à commencer par la Libye et l’Arabie saoudite, sont très largement dépendants de la rente pétrolière. Comment celle-ci pourra-t-elle être gérée par de nouveaux régimes plus démocratiques?

– Ces pays sont confrontés au problème de la diversification de leurs économies afin de réduire leur dépendance au pétrole. Le royaume saoudien développe une industrie chimique. Des pays du Golfe se déploient dans les services, pour prendre ces exemples. Mais ces efforts devraient être plus ambitieux.

A quoi est due cette insuffisance apparente: à un manque de détermination des dirigeants?

– Les révoltes en cours devraient conduire à une réflexion sur le mode de développement économique que ces pays pourraient suivre. Elles doivent dans tous les cas favoriser l’intégration des populations dans leur ensemble aux circuits économiques.

A quel degré les opinions publiques sont-elles sensibles à cette question?

– Elle est assez présente dans les rapports entre les syndicats et les organisations patronales.

Les efforts d’intégration régionale, comme la Grande zone de libre-échange arabe, ne produisent pas les effets recherchés. Les échanges commerciaux bilatéraux restent faibles. Cela peut-il changer?

– Les efforts entrepris jusqu’ici, tel l’Accord d’Agadir (signé en 2004 et entré en vigueur en 2007), qui doit stimuler les échanges bilatéraux entre le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie, ne produisent pas les résultats espérés. Cela tient à la structure des économies, très orientées vers l’Europe. L’Union européenne demeure le principal partenaire commercial de chaque Etat situé au sud de la Méditerranée. Cependant, les efforts de ces derniers pour se rapprocher encore plus de l’UE ont été contrecarrés par le caractère autoritaire de leurs régimes: La Tunisie de Ben Ali, par exemple, n’a pas pu obtenir le statut de partenaire commercial privilégié par son partenaire du nord de la Méditerranée.

Un nouveau souffle peut être cependant apporté par des projets transfrontaliers, comme la construction d’autoroutes.

– La Turquie passe pour un modèle applicable au monde arabe de démocratie laïque et d’économie de marché efficiente. Partagez-vous cette vision?

– L’importance des entreprises de ce pays dans la région ne cesse de croître depuis cinq ou six ans. Elles construisent principalement des infrastructures, notamment des aéroports. La signature l’an dernier d’un accord de libre-échange entre la Turquie, la Syrie, le Liban et la Jordanie renforce encore son rôle dans la région. Toutefois, Ankara ne peut pas se substituer au reste du continent. Elle en est un complément et peut servir, grâce à son propre accord de libre-échange conclu avec l’UE, de porte d’entrée à l’Europe pour des matières premières et des biens industriels produits dans le monde arabe.

Le Temps: La hausse des prix des produits alimentaires a souvent été présentée comme l’un des facteurs déclenchant les révoltes en Tunisie, en Egypte et ailleurs. Approuvez-vous cette explication?

Hakim Ben Hammouda: Je ne le crois pas. Je n’ai pas constaté d’augmentations spectaculaires des prix des produits alimentaires dans les pays arabes ces derniers mois. Même si la progression des cours des matières premières agricoles s’est amorcée en septembre 2010, cette tendance n’a pas eu le temps de se traduire en augmentation de prix pour les consommateurs finaux dans le monde arabe.

Cette phase de latence a été rallongée par l’effet stabilisateur des réserves de nourriture accumulées par les gouvernements, qui leur ont permis d’absorber un certain temps l’élévation des prix internationaux. Cet effet retardateur a été recherché activement par plusieurs pays, principalement l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, pour les produits de première nécessité.

En revanche, la hausse des prix des produits alimentaires sera un élément important à gérer pour les nouvelles autorités dans les mois qui viennent.

– Cela induit-il un risque supplémentaire d’instabilité?

– Oui.

– Quelles autres causes de déclenchement avez-vous identifié?

Les éléments politiques d’abord: l’absence de liberté, l’autoritarisme, voire le despotisme des gouvernements. Puis l’étalage, aux yeux de tous, des richesses obtenues par quelques privilégiés profitant de la corruption. Les élites qui en bénéficiaient n’avaient aucune honte à l’afficher. Un exemple de cet étalage de richesse mal acquise: le 12 janvier, deux jours avant la révolution tunisienne, le beau-fils de Ben Ali annonçait à tous qu’il avait pris le contrôle du principal opérateur de téléphonie mobile du pays. Cette information constituait la première page de l’un des principaux quotidiens de Tunis. Il paraissait évident à chacun que l’opération n’avait pas été totalement honnête.

Enfin, le chômage des jeunes a atteint une proportion insoutenable. Rien qu’en Tunisie, seuls 30 000 des 80 000 diplômés formés chaque année dans le pays trouvent un emploi. Leur insertion dans le marché du travail sera un défi redoutable pour ces prochaines années. Les inégalités régionales de développement ont aussi joué un rôle important, notamment lors des émeutes de 2008. Certains modèles de développement se sont montrés aussi inadaptés, comme l’ouverture de mines au centre de la Tunisie. Celles-ci n’ont pas fourni les emplois espérés par la population locale.

Quel serait le scénario du pire: une exacerbation des nationalismes causée par une transition inaboutie?

– Je ne crois pas à une résurgence des nationalismes. Les manifestations de solidarité entre peuples arabes se libérant de leurs dictateurs sont trop nombreuses. Le désir de liberté, de faire table rase du passé, de construire un monde neuf émanant des peuples arabes m’empêche de croire au retour de réflexes du passé. Néanmoins, la phase de transition qui s’ouvre ne doit pas être trop longue. Elle devra permettre la mise en place une régulation efficace de la demande sociale. Sur ce point cependant, je reconnais être plus optimiste que froidement analytique.

La région s’est engagée dans un tournant en direction de l’universalisme du respect des droits de l’homme. Elle libère son économie du népotisme appliqué jusqu’ici. Elle offre un nouvel espoir à tous ceux qui le cherchaient de l’autre côté de la mer Méditerranée et qui s’entassent dans des navires au péril de leur vie.

Hakim Ben Hammouda Economiste tunisien

Spécialiste du développement de l’Afrique et du monde arabe

Hakim Ben Hammouda suit les révolutions qui balayent le monde arabe de son bureau d’une organisation internationale à Genève.

Il est membre du Cercle des économistes arabes à Paris, une organisation qui rassemble des universitaires et des financiers, basés pour la plupart dans la capitale française.

Economiste tunisien formé à Grenoble, il a consacré l’essentiel de sa carrière à l’étude du développement de l’Afrique au sein de la Commission économique des Nations unies consacrée au continent noir, à Dakar et à Addis-Abeba.

Ses observations dépassent néanmoins de domaine du développement régional. Il a cosigné, avec d’autres économistes arabes et français, deux ouvrages critiques sur le rôle des économistes face à la crise, et alimente un blog.

Laisser un commentaire