Le Temps

Risque Nucléaire : «Notre illusion de tout maîtriser est prise en défaut»

«Notre illusion de tout maîtriser est prise en défaut» Par Dominique Bourg

Dominique Bourg, philosophe des sciences, tire les premières leçons de la catastrophe de Fukushima. Il évoque les motifs qui ont poussé le Japon à miser sur le nucléaire malgré son exposition maximale aux séismes et au risque de tsunami et en dépit du traumatisme d’Hiroshima

ENTRETIEN

PLUS/MOINS DE RISQUE EN SUIVANT :

Le Temps: La centrale de Fukushima a résisté au séisme mais cet accident naturel a provoqué une cascade de défaillances directement responsables d’un nouveau désastre nucléaire. Quelles premières leçons tirez-vous de cette catastrophe?

Dominique Bourg: Fukushima est le troisième accident nucléaire de grande gravité après Three Mile Island en 1979 et Tchernobyl en 1986. Les trois configurations sont différentes.

A Three Mile Island, on assiste à un début de fusion du cœur du réacteur à l’issue d’une chaîne d’événements complexes et peu lisibles, avec des réactions inappropriées.

A Tchernobyl, une équipe de surveillance venue de Moscou coupe les systèmes de sécurité pour une expérience qui dérape brusquement.

A Fukushima, on a affaire à une centrale nucléaire construite sur un front de mer dans le pays le plus exposé aux séismes et au risque de tsunami. A cette faiblesse originelle s’ajoutent deux autres fragilités principales: un sous-dimensionnement du dispositif de sécurité avec des digues insuffisamment élevées et un générateur diesel disposé de sorte qu’il est vite noyé par le tsunami, ainsi que des sources électriques d’appoint défaillantes. Après coup, ça paraît bien curieux d’avoir construit la centrale en un lieu si vulnérable.

C’est la première leçon: avoir pris ce risque est symptomatique de nos sociétés qui font totalement abstraction du cadre naturel. Pour la science économique néoclassique, la nature n’existe tout simplement pas.

La deuxième leçon est que nos sociétés ont développé une surcroyance dans leur aptitude à maîtriser les risques même les plus extrêmes. L’atome a cette particularité que quand on en perd la maîtrise, le désastre est proche, avec des conséquences humaines et environnementales irrémédiables. En connaissance de ce danger très particulier, on y va quand même. C’est cette illusion de tout maîtriser qui est prise en défaut à Fukushima. J’y vois le symptôme d’un dysfonctionnement d’une société fondée sur l’association entre le marché technique et une science économique ignorante de la biosphère et de ses ressources.

On a entre-temps appris que l’exploitant avait été invité à s’inquiéter de fragilités identifiées par des experts. Il pourrait y avoir eu négligence.

– C’est un grand classique. Dans l’exploitation quotidienne d’une centrale, il y a toujours concurrence entre l’exigence de sécurité qui suppose des mesures très coûteuses et la logique économique. Hors situation de crise, l’arbitrage tend à pencher pour la rentabilité même quand on sait que les conséquences d’un accident pourraient être énormes.

Comme à chaque accident nucléaire, l’indépendance de l’autorité nationale de surveillance des centrales est mise en doute. Pourquoi ce problème récurrent?

Les professionnels dans les compagnies électriques et ceux engagés dans la surveillance des centrales constituent un petit cercle de spécialistes tous formés dans les mêmes instituts. On se connaît, on partage le même savoir, on appartient en quelque sorte à une même famille. Cette parfaite consanguinité n’est pas compatible avec une rigoureuse indépendance de l’organisme de contrôle. Le seul antidote possible à cette réelle difficulté est l’exigence de transparence. Imaginons par exemple un site officiel public sur lequel sont obligatoirement indiqués, en temps réel et en détail, les comptes rendus des contrôleurs, avec tous les problèmes constatés et les interventions réclamées. L’industriel doit annoncer toutes ses interventions correctives. Cet outil créerait une pression favorable à la sécurité.

Aucun pays n’est plus exposé aux séismes et au risque de tsunami que le Japon. Malgré tout, ce pays a démocratiquement misé sur la filière nucléaire. Une fuite en avant?

– On peut s’étonner de l’empressement japonais pour la technologie nucléaire après le traumatisme d’Hiroshima. Le consentement démocratique à cette politique a pourtant plusieurs explications.

Comme la France, le Japon a beaucoup misé sur le nucléaire pour poursuivre un objectif d’indépendance énergétique. Les chocs pétroliers de 73-74 et 79-80 contraignaient les Etats à chercher des palliatifs à la dépendance aux énergies fossiles.

La croyance des Japonais dans la puissance des techniques est extrêmement forte.

Ajoutez un esprit japonais respectueux par principe de l’autorité et porté à vouer une grande confiance aux capitaines d’industrie vénérés comme des samouraïs. Cela n’a pas favorisé un grand sens critique.

Le Japon est aussi le pays dont l’industrie a dominé la production mondiale de gadgets gros consommateurs en électricité. Le recours massif au nucléaire faisait donc système.

 Par ailleurs, il faut se souvenir que la démocratie n’a rien de divin. C’est un système humain, avec ses fragilités et ses limites. Elle ne garantit pas le bien-fondé d’un choix mais, à travers la sanction électorale, la possibilité de renoncer à une politique publique pour en privilégier une autre. Pour tout ce qui touche à l’environnement et aux technologies les plus sophistiquées, on peut se tromper. La complexité des choix est telle qu’il n’y a pas de solution magique. Mais c’est clair qu’après un accident, on considère le réel différemment.

Quand l’absence de risque zéro (systématique) a pour corollaire l’éventualité d’une catastrophe, la situation devient critique. La technologie nucléaire devrait présenter un risque nul pour qu’on lui accorde collectivement notre confiance. Cette technologie n’est acceptable que s’il est possible d’assurer que la catastrophe tant redoutée n’arrivera pas. Or on en est au troisième accident grave. Cela commence à faire beaucoup. Je suis d’autant plus ennuyé de le souligner que j’ai moi-même considéré le nucléaire comme une technologie qui nous aiderait à surmonter la panne énergétique. Mais maintenant je ne peux plus soutenir cette voie.

Les stress tests des centrales nucléaires annoncés par plusieurs Etats suffiront-ils à restaurer la confiance dans le nucléaire?

Cela renvoie à plusieurs problèmes:

la vétusté des installations;

leur sous-dimensionnement par rapport au risque sismique;

la fiabilité des systèmes de sécurité.

Faire des tests, des audits, en présenter les résultats, c’est bien. Par principe, tout ce qui est annoncé pour prévenir un accident est à saluer. Mais derrière il faut des actes. Sinon cela n’a pas de valeur. Or ne nous voilons pas la face: l’enjeu économique est énorme. Prenez un réacteur vieux de 20 ou 30 ans; imaginez les royalties si vous le faites tourner encore 10 ans… Les pressions économiques seront massives. D’un autre côté, après Fukushima, l’intolérance sociale au nucléaire sera élevée pour longtemps.

– Cet accident condamnera-t-il le nucléaire civil?

Aujourd’hui, nous sommes cernés par la question du climat et par le «peak oil» à peu près atteint. Nous sommes pris dans un étau: d’un côté un climat à protéger en limitant l’usage des énergies carbonées et de l’autre un pétrole cher, qui se raréfiera inexorablement, une double contrainte nouvelle mais durable. En effet, nous avons longtemps vécu avec un baril de brut à un niveau constant d’environ 20 dollars. Ce prix très bas a tout structuré dans nos sociétés: l’appareil industriel, l’urbanisme, les réseaux de transport, nos modes de production, notre habitat. C’est dire si la rupture exigée de nous est ardue. Le nucléaire a pu apparaître comme une aide non négligeable, au moins pour une période transitoire, parce que cette technologie ménage le climat. Si on décide d’en sortir, cela prendra plusieurs décennies. Cela ne sera pas simple de tourner cette page car le recours aux énergies non conventionnelles coûtera très cher. Le solaire et l’éolien présentent l’inconvénient d’un stockage de l’électricité encore mal maîtrisé. On doit donc y recourir en association avec des centrales thermiques classiques, ce qui alourdit le bilan d’émission de gaz carbonés. Pour recourir davantage au charbon, il faudra piéger jusqu’à 80% du CO2 émis par la centrale à la source, ce qui est possible mais a un prix élevé. La réponse la plus rapide, c’est la réhabilitation des bâtiments à une très large échelle. On sait que le gain énergétique sur la durée est très important. Mais cela suppose d’énormes investissements publics massifs que les Etats se sont interdits par principe, avant tout pour des raisons idéologiques. On peut tourner l’équation dans tous les sens, on est vraiment mal.

* Dominique Bourg, professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, est spécialiste de la démocratie écologique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont «Parer aux risques de demain. Le principe de précaution», Seuil, 2001 (un ouvrage cosigné avec Jean-Louis Schlegel), et avec Kerry Whiteside «Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique», Seuil, 2010.

3 réponses »

  1. « Nous sommes pris dans un étau: d’un côté un climat à protéger en limitant l’usage des énergies carbonées  »

    et voila comment se construit un raisonnement :prendre pour acquis ce qui n’est que pure spéculation et reste scientifiquement à prouver
    Par contre la prochaine centrale construite de manière inadéquate est celle de californie toute proche d’une faille et en plus directement sur la mer Fuckushima bis

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  2. C’est incroyable de constater où et comment on a construit des centrales nucléaires.
    Il y a eu des accidents, il y en aura encore car on ne prendra pas la seule décision intelligente: cesser d’exploiter cette énergie sale, polluante, chère, extrêmement dangereuse…
    Tout a été basé sur le mensonge, les coûts qui ne tiennent pas compte des déchets et du démentellement, la propreté et l’impact sur l’envirronnemet qui ne tiennent pas compte des déchets et des très nombreux incidents que l’on cache…

    Des solutions alternatives existent, mais il faut un minimum de courage politique que pour les encourager, c’est cela qui manque à nos dirigeants, Sarkosy en tête.

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  3. 15 jours avant la catastrophe de Fukushima, (recherches prémonitoires !) je m’intéressais aux victimes de Tchernobyl : 40, 4000 morts parmi les 600 000 liquidateurs ? Je regarde le site du CEA 40 morts et au plus 4000 potentiellement. C’est peu et ils ne sont pas encore morts ! Mensonges ou réalité ? Sur le site de J.M. Jancovici : même constat. Le nucléaire, en France, est propre peu cher et un nombre de victimes très faible par rapport au pétrole et au charbon, l’idéal ? Cependant, quelques sites comme celui de la Criirad ou du professeur Fernex, expert à l’OMS, s’interroge sur l’effet des petites doses, sur les effets cardiovasculaires, sur les méthodes de calcul issues d’Hiroshima, sur les rapports étroits entre l’OMS et l’AIEA, sur le développement du MOX. Pourquoi le professeur Bandjalevsky a-t-il été emprisonné (En France, on n’emprisonne pas les scientifiques) ? Pourquoi une industrie aussi sûre ne peut-elle mesurer après 25ans la quantité de combustible restant à Tchernobyl avant de construire le sarcophage ?
    Avec la chimie moderne, les nanoparticules, le nucléaire, la science ne permet plus à la nature de se regénérer après les catastrophes dans des temps humainement compatibles : Imaginez Tchernobyl dans la Beauce ! Ne vaudrait-il pas pas, avec le nucléaire, ne plus regarder le développement de nos société à la seule lumière des bilans comptables mais aussi de celle de la philosophie ?

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