Asie hors émergents

Risque Nucleaire : Japon/Fukushima, l’honneur perdu de l’AIEA

Risque Nucleaire : Japon/Fukushima, l’honneur perdu de l’AIEA

Déboussolée, complètement dépassée, mal informée, passive: la catastrophe de Fukushima a mis en lumière les grosses failles de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les critiques pleuvent

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La scène est déroutante, pathétique. Ce mercredi 16 mars, au siège de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), sur les rives du Danube à Vienne, un petit homme pressé aux fines lunettes cerclées vient annoncer devant une forêt de micros et de caméras qu’il décollera le lendemain à la première heure pour le Japon. Yukiya Amano, le très discret directeur général de l’agence atomique, veut obtenir plus d’informations, car le courant passe mal avec les autorités nucléaires japonaises. L’AIEA, acculée, essuie un feu croisé de critiques, bien en peine de remplir son mandat: collecter des informations «vérifiées et authentifiées» sur l’accident nucléaire de Fukushima, et les partager le plus rapidement possible avec ses 151 Etats membres, forcément très inquiets.

Stupéfaction: le patron de l’AIEA s’en va comme un voleur quémander de précieuses données sur l’état des réacteurs de Fukushima et des émissions de vapeurs radioactives.

Comme si toutes les procédures mises en place depuis l’accident de Tchernobyl en 1986 n’avaient servi à rien. Tout ancien diplomate nippon qu’il est, «Amano San» n’a pas réussi à convaincre ses pairs à Tokyo d’adopter une attitude plus coopérative. Dans la salle de conférences du Vienna International Center (VIC), les mines s’allongent, celles des journalistes goguenards comme celles des officiels aux traits tirés, accablés par un fardeau indiscernable mais visiblement de plus en plus lourd. En l’espace de quelques journées dramatiques, le «chien de garde nucléaire» de l’ONU, Prix Nobel de la Paix 2005 et cerbère intransigeant des applications civiles et militaires de l’atome, a perdu de sa superbe. Comme frappée de stupeur, dépassée par l’ampleur de la catastrophe, l’AIEA est devenue un théâtre d’ombres fuyantes, redoutant de prononcer une phrase malheureuse, de celles qui pourraient signifier la fin d’une carrière.

Malaise existentiel. L’agence, désormais, chancelle sur ses certitudes. Comme il semble loin le temps où ses spécialistes couraient le monde pour expliquer le pouvoir pacificateur de l’atome, seule solution incontournable au déclin annoncé des hydrocarbures et des sources polluantes comme le charbon. C’était il y a moins de deux ans, en avril 2009. Soixante-cinq Etats se bousculaient au portillon de l’AIEA, pour démarrer un programme nucléaire à partir de zéro. Le nucléaire surfait sur la vague. Seul un de ces experts, revenant à peine d’Afrique, exprimait une légère appréhension: «S’il y a un autre Tchernobyl, ce sera la fin du nucléaire pour tout le monde.» Avant de se gausser de cette remarque entendue lors de son périple, symptomatique de l’amateurisme général: «Le roi veut une centrale nucléaire, que devons-nous faire?»

Depuis, l’AIEA avait resserré la liste, rejeté beaucoup de ces prétendants pas très sérieux et affiné une short-list de 11 à 12 pays (Turquie, Emirats arabes unis (EAU), Philippines, Vietnam, Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Arabie saoudite, Egypte, Jordanie, Singapour, voire Bangladesh). C’était le 8 février à Vienne. Un mois à peine avant Fukushima.

Dans les ruines de Fukushima, beaucoup d’illusions sont parties en fumée, dont celle d’un gendarme mondial du nucléaire, légitime et respecté. Censée imposer à tous les normes en matière de sûreté nucléaire, l’agence atomique de Vienne a failli: elle s’est contentée d’observer les opérations de sauvetage sans intervenir, a sous-estimé les carences japonaises en matière de sûreté nucléaire et a même dû misérablement s’appuyer sur les informations fournies par la télévision japonaise NHK.

Une fébrile agitation a depuis envahi les couloirs de l’agence. Au sein du département de l’énergie nucléaire, les experts russes, américains, chinois et coréens s’entendent sur un point: le modèle de réacteur à eau bouillante (BWR, pour Boiling Water Reactor) de Fukushima est vieux, démodé, instable et pas assez sûr. Lorsque le drame s’est noué au Japon, ceux qui depuis longtemps tiraient la sonnette d’alarme contre l’obstination coupable des opérateurs tels que Tepco, plus occupés à dissimuler les fissures de leurs installations qu’à les colmater, ont bondi, frustrés de n’avoir pas été écoutés.

Mais le couvercle est retombé sur la marmite. Yukiya Amano, soucieux de ne froisser personne ni encore d’être accusé de défendre tel ou tel intérêt industriel, s’obstine à détourner le regard et à rappeler à l’ordre ses troupes au bord de la mutinerie. Il préfère exiger plus de pouvoir en matière de sûreté nucléaire, où l’agence est tout juste autorisée à émettre des recommandations, qui sont rarement écoutées. Quant au partage des informations en cas d’accident nucléaire, il faut d’urgence revoir un ensemble de procédures «obsolètes», selon lui, car datant de Tchernobyl. «Le rôle de conseil de l’AIEA devrait pouvoir dépasser le simple partage d’informations avec l’Etat affecté, abonde Olli Heinonen, ancien chef des inspecteurs de l’agence, aujourd’hui chercheur à Harvard. Il est vital d’obtenir d’autres sources d’informations et de pouvoir les confirmer par ses propres mesures sur le terrain.»

Tout le monde ne partage pas cet avis. Derrière les coulisses, certains employés de l’agence fustigent les carences graves du Centre d’incidents et d’urgence (IEC), fondé en 2005 justement pour améliorer la communication et le partage des données.

«Ils ont voulu en faire un instrument de gestion de crise, explique cet expert, qui tient à rester anonyme, alors qu’il était tout juste équipé pour assurer la transmission d’informations à tous les Etats membres. Si bien que quand la crise a éclaté, du jour au lendemain, ils ont voulu faire rouler une 2 CV comme une Ferrari. Or, personne à l’IEC ne sait comment étudier un modèle de dispersion atmosphérique, qui seul peut permettre de suivre l’évolution des nuages radioactifs. Sa directrice, Elena Buglova, est un médecin biélorusse qui s’y connaît en patients irradiés, mais qui n’est ni un grand manager ni une grande spécialiste de la sûreté nucléaire.»

La charge est féroce, mais elle résume le sentiment ambiant: face aux impératifs politiques de ses Etats membres et à l’impunité des acteurs industriels de la filière nucléaire, ébranlé par ce deuxième Tchernobyl en puissance, le «gendarme de Vienne» ne fait plus le poids.

Par Maurin Picard, Vienne/Le temps mars11

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Le danger d’un désastre nucléaire n’est pas écarté

 

 «Ce niveau très élevé de radioactivité est une preuve directe que le cœur du réacteur a fondu.» A en croire les propos d’Olivier Isnard, expert de l’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire, les problèmes de la centrale nucléaire de Fukushima, au nord-est du Japon, sont loin d’être résolus. Dimanche, c’est avant tout le réacteur numéro deux qui a provoqué les plus vives préoccupations. Selon un porte-parole de la Tokyo Electric Power (Tepco), qui gère le site, une nappe d’eau retrouvée dans la salle des turbines affiche un taux de radioactivité de 1000 millisieverts par heure. Pour les ouvriers de l’usine, s’exposer à un tel niveau de radiation est très dangereux. Une dose cumulée de cinq sieverts sur le corps entier a une chance sur deux de causer la mort.

Illustrant la confusion qui règne à Fukushima, Tepco a annoncé dimanche par erreur que ce niveau de radioactivité était «10 millions de fois plus élevé qu’en temps normal». La société s’est rétractée peu après. La difficulté consiste désormais à traiter l’eau contaminée et surtout à l’évacuer. Au cours des deux dernières semaines, des tonnes d’eau de mer ont été déversées sur les réacteurs pour les refroidir. Selon Tepco, l’eau devrait être acheminée vers un condensateur. Pour éviter la corrosion, l’exploitant de la centrale a déclaré que seule l’eau douce allait désormais être utilisée.

Quant à la radioactivité, elle était de 0,22 microsievert par heure à Tokyo, six fois supérieure à la normale pour la capitale, mais dans des normes acceptables au niveau international. A 300 mètres du rivage toutefois, au large de la centrale, ce taux était 1850 fois supérieur à la normale.

Stéphane Bussard /le temps mars11

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L’OMS ne se base que sur les faits avérés et la science»

 Propos recueillis par Etienne Dubuis

L’Organisation mondiale de la santé est-elle bien informée et dit-elle tout ce qu’elle sait?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) dit-elle tout ce qu’elle sait sur la crise nucléaire qui affecte le Japon? La question est ­posée par un certain nombre d’observateurs, qui accusent l’institution onusienne de s’être subordonnée à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), elle-même chargée de promouvoir les usages pacifiques de l’énergie nucléaire. Et de rappeler que ces deux organismes ont signé en 1959 un accord qui prévoit dans son article III des rétentions d’informations. Le porte-parole de l’OMS, Gregory Hartl, s’en explique.

Le Temps: Que fait aujourd’hui votre organisation pour informer le public sur les dangers de l’accident de Fukushima?

Gregory Hartl: Notre rôle consiste à offrir des conseils de santé aux pays concernés, pas de récolter directement des informations. Pour nous tenir au courant, nous puisons des renseignements auprès de toute une série de sources, dont les gouvernements du Japon et d’autres pays, l’AIEA, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBTO), le Fonds des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation météorologique mondiale (OMM), des organisations non gouvernementales et des médias.

– Pourquoi l’accord qui lie l’OMS à l’AIEA prévoit-il dans son article III de retenir certaines informations en cas d’accident nucléaire?

– Une telle clause existe dans différents accords liant des ­institutions onusiennes. Dans le cas précis, elle nous sert à protéger la confidentialité de certaines données personnelles, comme les noms et les dates de naissance des patients. Du point de vue de l’AIEA, elle permet plutôt de défendre la confidentialité d’informations industrielles.

– Si cet engagement à la confiden­tia­lité concerne les données personnelles, elle n’empêche pas de donner des chiffres?

– Non.

– Quels chiffres pouvez-vous donc donner sur les effets sanitaires de l’accident de Fukushima?

– Il y a eu des cas d’irradiation sé­rieuse, comme le montre le transfert à l’hôpital de deux employés de la centrale contaminés jeudi par une flaque d’eau. Mais il est impossible d’être plus précis à ce stade. D’abord, l’accident n’est pas terminé. Ensuite, il pourrait y avoir des effets sur le long terme, des cancers notamment.

– Pouvez-vous donner un ordre de grandeur?

– Après le bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, quelque 500 cas de cancer ont été signalés sur une population survivante d’environ 100 000 personnes.

– Pourquoi l’information est-elle rare sur le bilan de Fukushima?

– Le personnel sur place est submergé par les demandes. Mais il y a beaucoup d’informations, surtout en japonais, pour ceux qui en cherchent. Le Ministère nippon de l’éducation, pour ne citer que lui,
a placé sur son site internet des pages et des pages de chiffres.

– Comprenez-vous le besoin d’information de l’opinion internationale et pas seulement japonaise?

– Oui. Et nous faisons de notre mieux à l’OMS pour analyser les données que nous récoltons et pour les diffuser au niveau international. Les réactions sont très émotionnelles. Tout le monde veut se protéger.

– Il ne s’agit pas que d’émotion. Il est normal qu’on veuille prendre la mesure de l’événement…

– Bien sûr, mais je sens plus d’émotion que de raison. Si nous évaluons scientifiquement les renseignements dont nous disposons, nous constatons qu’il n’existe au­jour­d’hui aucun danger en dehors du Japon.

– Où s’arrête le danger, selon vous?

– Le danger devient actuellement très faible au-delà d’un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale.

– Le simple observateur que je suis a toujours de la peine à se faire une idée de l’impact des grands accidents du nucléaire civil. 25 ans après les faits, il n’existe par exemple aucun consensus sur le nombre de morts causées par l’accident de Tchernobyl. Selon les sources, le chiffre va de quelques dizaines de personnes à plusieurs centaines de milliers! C’est plutôt désarçonnant. Comment expliquez-vous ces différences?

– Disons que le point de vue de départ peut varier. Nous, à l’OMS, nous nous basons uniquement sur les faits avérés et la science. Je ne peux que conseiller à chacun d’en faire autant.

EN LIEN :  Risque Nucléaire/Japon : Pollution radioactive en mer et fuites très inquiétantes à Fukushima

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