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Raghuram Rajan : Je reste un partisan convaincu du capitalisme, mais, avec mes coreligionnaires, je crois que le principe unilatéral – individualiser les profits et mutualiser les pertes – a fait du tort à la notion de libre entreprise

Raghuram Rajan : Je reste un partisan convaincu du capitalisme, mais, avec mes coreligionnaires, je crois que le principe unilatéral – individualiser les profits et mutualiser les pertes – a fait du tort à la notion de libre entreprise

« On a donné à la crise des réponses techniques, notamment les nouvelles règles bancaires, explique-t-il. Il faut à présent un vrai débat intellectuel. Nous n’y échapperons pas. Les grandes crises affûtent les esprits. Nous devons nous demander si ce capitalisme financier est la bonne formule.

Notre système est-il trop volatil? Devons-nous revoir ses limites? Notre société est-elle trop soumise au secteur financier? Je reste un partisan convaincu du capitalisme, mais, avec mes coreligionnaires, je crois que le principe unilatéral – individualiser les profits et mutualiser les pertes – a fait du tort à la notion de libre entreprise. Le but doit être de donner à chacun la possibilité de réaliser son potentiel. »

Parmi toutes les tètes pensantes, il en est une qui suscite plus de respect que les autres: Raghuram Rajan. Professeur à l’université de Chicago, ex-économiste en chef au FMI, l’Indien, au tout début de la crise, fut un des premiers à oser évoquer les dangers du système financier, à un moment où chacun comptait ses bénéfices. Aujourd’hui, il est un des penseurs post-récession les plus intéressants.   

ENTRETIEN

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L’ECHO : L’évolution du monde après la dépression des années 30 peut-elle nous éclairer?

– Raghuram Rajan  Dans les années 30, la réponse à la crise a été tranchante: davantage d’État. Aux États-Unis, il y a eu le New Deal. Certaines parties de l’Europe ont viré vers le fascisme. Cette volonté d’étatisme s’est manifestée à peu près partout. Jusqu’à présent, le phénomène ne s’est pas reproduit, parce que les gens ne sont pas satisfaits de leur gouvernement. Ni du secteur privé, d’ailleurs. Le Tea Party l’illustre bien. Ou les gouvernements d’Europe: on leur reproche d’être plus européens que la population. À mon avis, nous allons assister à l’émergence de certains mouvements. Le mouvement vert ne me paraît pas fondamental. Il recueillait déjà l’attention sans la crise, et ne constitue pas une alternative. Nous allons voir quelles idées se font jour. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

La collaboration internationale se resserre. Le G20 joue un rôle pivot à cet égard. Les économies anciennes et nouvelles à la même table: le monde multipolaire est-il né?

– La crise a accéléré un processus déjà en cours: quelques pays, pauvres mais densément peuplés, sont parvenus à amorcer leur croissance économique. Les pays Bric, qu’on connaît bien, mais il y en a d’autres: Afrique du Sud, Turquie, Mexique, Indonésie. La crise ayant surtout touché les pays industrialisés, dont les gouvernements ont ensuite contracté des dettes gigantesques, la balance a penché un peu plus en faveur de ces pays émergents. De là à dire que ces pôles de croissance ont aujourd’hui les cartes en main et détiennent tous les pouvoirs, il y a un pas à ne pas franchir. Sur le plan intellectuel, ce sont toujours les nations industrialisées qui décident. Elles savent mieux comment l’architecture globale fonctionne et comment l’agenda est mis au point. L’ancien G8 règne toujours. Au G20, on distribue l’agenda et on arrive à un consensus. C’est un pas en avant. Mais je ne crois pas que les pays en croissance aient leur mot à dire dans les orientations. On ne les entend pas affirmer: Voilà ce que nous devons faire.

Les réunions du G20 ont un but louable: elles empêchent certains pays de prendre de mauvaises décisions. Mais aucun des participants n’est en mesure de promettre quoi que ce soit de significatif. À la fin de chaque rencontre, nous espérons une sorte d’entente mondiale. Un rêve.

Si je vous comprends bien, chaque pays doit mettre de l’ordre chez lui, et le reste suivra?

– Il y a une voix internationale qui dit ce qu’il faut faire, mais cela n’a pas d’effet. Chacun doit générer le consensus sur le front domestique. C’est parfois plus difficile quand on dit qu’on agit pour la cause internationale. Je trouve l’attitude inverse plus convaincante: prendre des mesures parce qu’elles sont bonnes pour vous-même, et de préférence sans attendre. Le FMI peut donner à chaque pays un coup de pouce dans ce sens. L’idée qu’il faut collaborer pour aboutir à quelque chose diminue parfois la pression, malheureusement.

Voyez-vous dans le FMI une sorte de belle-mère idéale qui surveille, du coin de l’œil, les gouvernements nationaux?

– Le FMI remplit avant tout un rôle d’observateur impartial de la politique intérieure. La difficulté n’est pas de savoir ce que les pays doivent faire: ils sont assez grands pour cela. Le problème, c’est de convaincre. Un problème politique. Le FMI réalise des études pour valider les décisions politiques. Une belle-mère? Non: une voix importante, qui fait des propositions. Il appartient au FMI de faire passer le message aux élites nationales, en exploitant judicieusement Internet et les autres nouveaux médias. Il peut attirer l’attention des pays sur leurs responsabilités internationales. Parfois, on l’écoute, mais pas toujours. Il ne sert à rien d’imposer. Nous devons tous être ouverts à plus d’influence globale, à la liberté de prédication. Souvent, ces suggestions seront aussi valables pour la politique intérieure. Cela peut être le rôle du FMI, ou – pourquoi pas? – d’un autre organe. Une sorte de Global Economic Council. Nous devons avoir ici à peu près 2.000 économistes. Profitons de leur savoir.

Dans l’économie mondiale actuelle, le principal problème est le déséquilibre entre les déficits américains et les surplus chinois. On discute beaucoup d’une adaptation des cours de change, mais cela va-t-il tout résoudre?

Le vrai déséquilibre, c’est que les familles chinoises ne profitent pas assez de la richesse qui afflue en Chine. La consommation reste faible, parce que les revenus restent insuffisants. L’essentiel n’est pas dans le cours de change, mais dans la question: comment augmenter la consommation? Il ne faut pas seulement aiguiller les revenus vers les entreprises, mais aussi vers les ménages, pour stimuler la demande intérieure. Le taux de change suivra naturellement. Il serait bon que le yuan soit réévalué pour rétablir l’équilibre, mais on doit pour cela créer les forces sous-jacentes. C’est la même chose en Amérique: arrêtons cette politique d’incitation à la consommation. En réponse à la crise, quand la consommation domestique a chuté, on a lancé des programmes comme le « cash for clunkers », ou l’avantage fiscal à l’achat d’une maison. Comme si les Américains n’avaient pas encore assez de maisons ou de voitures. Non, les États-Unis doivent améliorer leur sécurité sociale. Alors qu’aujourd’hui, à chaque récession, l’État et la Fed créent frénétiquement des incitants excessifs, qui ne rapportent pas grand-chose en termes d’emploi, mais coûtent cher par ailleurs: bulles sur les marchés financiers, resserrement du crédit…

Et l’avantage écologique viendra tout seul, arguez-vous.

– Bien entendu, il faut que la consommation devienne plus écologique, car elle va, de toute façon, augmenter dans le monde. Les Chinois vont quitter leur taudis pour emménager dans de vraies maisons de brique. Qu’est-ce qui est mieux: savoir qu’un Chinois peut enfin occuper une maison digne de ce nom, ou qu’une famille américaine de banlieue quitte une maison de 300 m² pour une autre de 400 m²? C’est à la fois plus juste et inévitable. Les familles chinoises vont faire le pas.

La Chine et les États-Unis vont-ils continuer à dominer la scène mondiale? L’ordre mondial se résume-t-il à la confrontation Washington-Pékin?

– En partie, oui. Tout dépend de la volonté chinoise de s’affirmer. Jusqu’à l’élection d’Obama, la Chine a gagné en agressivité, mais elle a fait l’erreur de croire que l’Amérique s’était affaiblie. L’économie des États-Unis reste très solide, de même que sa puissance militaire. Même si on dit souvent que l’Amérique n’est plus ce qu’elle était, qu’elle est au bout du rouleau, elle a les ressources, la compétence, l’histoire. Quand on défie l’Amérique, elle a toujours la force de réagir. Et c’est ce qu’elle a fait. La Chine ne pouvant se retirer sans perdre la face, la confrontation était inévitable. Je crois que chaque camp a quelque chose à apprendre de l’autre.

Ce sont deux grandes économies. La Chine va rapidement rattraper les États-Unis, peut-être dans 10 ans, mais en taille seulement, pas en richesse. Les Américains conserveront la suprématie dans l’innovation et la propriété intellectuelle, tandis que la force de la Chine se situera dans la demande. Cela exigera des adaptations, à quoi l’Amérique n’est pas habituée. Depuis les années 20, lorsque les États-Unis sont devenus la première puissance industrielle du monde, un tel rival ne s’était jamais présenté. L’Amérique a dû affronter l’Union soviétique, mais l’économie russe n’a jamais atteint le niveau américain. C’est la première fois, en un siècle, que les États-Unis rencontrent un adversaire économique d’envergure qui pense autrement. Espérons que les deux systèmes différents sauront coexister et se respecter.

L’Europe sera-t-elle réduite à un rôle de spectateur?

– L’économie européenne dépasse celles des États-Unis. Alors, pourquoi l’UE n’est-elle pas considérée comme un grand acteur? Malgré tous les efforts d’unification, l’Europe apparaît encore comme la somme de l’Allemagne, plus la France, plus le Royaume-Uni, plus l’Italie, plus l’Espagne, plus les autres. Ces pays ne parlent pas d’une seule voix. C’est pour cette raison que l’Europe n’a pas sa place sur l’échiquier mondial. Cela dit, il faudrait être fou pour sous-estimer son poids économique et politique. En tant qu’observateur extérieur, je trouve que l’Europe ne parvient pas à convaincre sa population de l’importance de son grand projet d’intégration. La source de bien des difficultés est là. Le projet reste l’affaire des élites. Souvent, les politiciens font, de Bruxelles ou de la BCE, le bouc émissaire des décisions qu’ils doivent prendre. On a le sentiment que personne n’est content, et cela affaiblit encore l’idée européenne.
Pour renforcer l’Europe, les hommes politiques doivent mieux vendre le projet, expliquer aux gens que ce n’est pas seulement une bureaucratie. Je ne crois pas que les Européens s’identifient avec l’hymne de l’Union ou avec un de ses dirigeants, lors des rencontres avec Obama ou Hu Jintao. Cela reste à construire. J’oublie toujours ces titres… Qu’est-ce qu’il fait, encore, Van Rompuy?

Président du Conseil européen.

Ah oui. La création de la fonction devait notamment donner un visage à l’Europe. Monsieur Van Rompuy est sans doute un bon manager, mais je ne crois pas qu’il soit aujourd’hui le visage de l’Union. Quand on pense à l’Europe, on voit Merkel et Sarkozy, avec une touche de Cameron, mais c’est à peu près tout. Il y a bien un axe franco-allemand, mais aucun des deux ne représente l’Europe. De l’extérieur, on n’a pas le sentiment d’une vraie entité intégrée. Dans ces conditions, difficile de voir l’Europe comme une puissance mondiale. Cela dit, le Vieux Continent reste naturellement très important. Qui fait le boulot militaire en Libye? L’Europe.
En Europe, mais aussi aux États-Unis, le système démocratique freine parfois une action rapide et efficace.

– On ne peut rien y faire. Je ne vais pas rappeler la boutade de Winston Churchill: « La démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés. » Il n’y a pas d’alternative. Mais il est vrai que ce serait bien si les politiciens pouvaient se concentrer sur le long terme, longtemps avant qu’une crise ne se produise. Ils finiront par le faire. La capacité de renoncer à la satisfaction immédiate est ce qui distingue le pays qui réussit de celui qui échoue.


En bien des endroits du monde, la confiance dans les pouvoirs publics est au plus bas.

– C’est lié à la crise. Actuellement, en matière économique, les gouvernements sont très impliqués dans la réglementation. La crise que nous venons de traverser ne représente donc pas seulement la faillite du secteur privé, mais aussi celle de l’État. Les gens ont l’impression que le secteur public a partie liée avec les entreprises, que tout cela n’est qu’une seule et même élite. Il suffit de songer aux relations entre Goldman Sachs et l’État. On est allé jusqu’à parler de Government Sachs. Le public est persuadé que l’élite s’occupe de ses propres intérêts et que le reste de l’économie n’a qu’à aller se faire cuire un œuf. Étonnamment, cette idée prévaut à gauche comme à droite.

Les pays riches ont un avantage sur les régions émergentes: leur capacité d’innovation. Doivent-ils s’y accrocher?

– C’est une grande force, bien entendu. Ils la doivent à des spécialistes plus qualifiés et à un meilleur système de droit de la propriété. Il faut conserver ces atouts, ne pas céder à la tentation des masses de salariés mal payés. Il est trop tard pour cela. Ces pays riches ne vont pas se désindustrialiser pour autant. Il restera de l’espace pour les industries et les services innovants. Que chacun fasse ce qu’il fait le mieux. C’est ainsi qu’on survit.

C’est aussi une des raisons pour lesquelles les pays riches, en particulier les États-Unis, continuent d’attirer les talents du monde entier dans leurs meilleures universités et entreprises.

– Les États-Unis y parviennent très bien, en effet, mais tout le monde y gagne. Disons que dix étudiants arrivent. Trois ou quatre ont des chances de connaître le succès et de rester. Deux autres, qu’on voudrait garder, rentrent chez eux. Les derniers, qui seraient peut-être restés autrefois, préfèrent à présent repartir. Le solde net est positif. Vous gardez des gens intelligents – l’enseignement est une denrée d’exportation – qui lancent des entreprises à Silicon Valley et créent des emplois. Pourquoi aller contre cette tendance?

Même les étudiants qui rentrent dans leur pays ne vont pas vraiment trahir des secrets industriels. Les gens avisés construisent les usines qui emploient les ouvriers qui veulent avoir la même chose que vous. Dans le commerce mondial, on peut faire une constatation frappante: plus la richesse augmente, plus les échanges commerciaux entre pays industrialisés se développent. Par exemple, les Allemands achètent beaucoup de voitures américaines et les Américains beaucoup de voitures allemandes. Il y a donc bien du commerce entre pays riches. Il en ira de même des pays émergents quand ils s’enrichiront. Certains craignent que l’avènement des nouvelles puissances économiques ne crée un désert industriel dans l’hémisphère nord. Mais cela ne se produira que si on s’oppose au progrès.

Oseriez-vous vous qualifier d’optimiste?

– Je suis toujours raisonnablement optimiste. La réponse vient du peuple. Si vous croyez que les sociétés se composent de personnes actives, intelligentes, que vous ne rencontrerez sans doute jamais, qui trouvent des solutions à des problèmes auxquels vous n’auriez jamais pensé, comment ne pas être optimiste? On devient pessimiste quand on pense que le processus est entretenu par les autorités, par des gens qu’on a rencontrés, que les solutions doivent venir d’eux, mais qu’on n’a pas encore vu venir une seule bonne idée. Nos problèmes d’aujourd’hui sont un peu futiles à côté de ce que nous avons traversé au cours de notre histoire. Nous avons survécu des milliers d’années. Qui dit que nous n’allons pas sortir de cette crise plus forts, dans un monde meilleur? Mais il y a des situations où l’on fait des choses stupides, qui dégradent notre monde. Soyons sur nos gardes. Au début de la crise, je m’inquiétais devant cet orgueil qu’on observe aujourd’hui dans les pays émergents. Ceux-ci supposent souvent qu’ils vont inévitablement progresser sans turbulences. Or, l’histoire montre qu’il en va rarement ainsi. Qu’ils prennent garde. Cela dit, la croissance de ces 35 dernières années me donne plutôt l’impression que nous sommes sur la bonne voie.

source L’Echo mai11

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