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Risque sanitaire :La psychose du concombre tueur a gagné l’Europe

Risque sanitaire :La psychose du concombre tueur a gagné l’Europe

Les cucurbitacées d’origine espagnole ne seraient pour rien dans la propagation de la bactérie «Escherichia coli». Du coup, Madrid est fâché avec Berlin, et le boycott des consommateurs s’étend à d’autres fruits et légumes, sur tout le continent

PLUS/MOINS DE RISQUE EN SUIVANT :

Les gouvernements européens ont multiplié les accusations, ces derniers jours, sur l’origine des concombres contaminés par la bactérie qui a causé, selon le dernier bilan disponible ce mercredi matin, la mort de 19 personnes en Allemagne et en Suède. Dans un premier temps, la bestiole mortelle a été imputée à des cucurbitacées espagnoles importées en Allemagne. Mais les autorités ont admis mardi que les dernières analyses montraient que le légume incriminé ne portait pas l’Escherichia coli. Du coup, les Espagnols sont fous de rage, et Madrid songe à réclamer des indemnisations pour son secteur agricole, gravement mis en cause.

Car aujourd’hui, la fausse piste ibérique pourrait bien engendrer des pertes de plusieurs millions pour les agriculteurs du pays, redoute El País, dans un article qu’a lu et traduit le site Eurotopics: «Des compétences minimales sur les moyens de production et de distribution auraient suffi pour comprendre que la contamination a pu intervenir à n’importe quelle étape de la chaîne de commercialisation (lors du transport, du stockage en Allemagne ou lors de la vente). On ne pourra plus désormais dissiper la confusion initiale et les torts causés. Les agriculteurs espagnols pourraient perdre jusqu’à 200 millions d’euros par semaine avec la suspicion indifférenciée de tous les légumes provenant du sud de l’Espagne et l’arrêt consécutif des exportations.»

Le boycott «s’étend sur l’Europe sans aucune base scientifique», titre pour sa part El Mundo, quotidien tout aussi fâché à en juger par la traduction qu’en livre le site Presseurop. «Une psychose européenne», estime-t-il: «Le mal est fait et il augmente chaque jour.» «Se voulant sans doute rassurant, le quotidien madrilène montre la ministre de l’Agriculture du gouvernement régional andalou, Clara Aguilera, qui mange un concombre dans une pépinière du sud de l’Espagne, en affirmant qu’on peut faire confiance» aux producteurs locaux. De nombreux autres journaux ont repris cette photographie, à en juger les unes publiées sur le site Arrêt sur images.

Même s’il en faudra sans doute davantage «pour rassurer les consommateurs européens qui ont stoppé net leurs achats», juge L’Express: «Du jour au lendemain, «presque toute l’Europe» a arrêté d’acheter des fruits et légumes espagnols, affirme Jorge Brotons, le président de la Fédération espagnole du secteur. Ce qui amène à jeter des centaines de tonnes de produits par semaine.» Et le Ministère de l’agriculture de déplorer: «Les dommages au secteur espagnol sont énormes», ils sont même «irréparables», relaie Le Nouvel Observateur.

«L’affaire met en lumière l’interdépendance étroite des marchés en Europe», a relevé lundi la ministre belge de l’Agriculture, Sabine Laruelle, citée par Challenges.fr: «Un problème avec des concombres espagnols, et c’est l’Europe qui tremble.» Et le ministre néerlandais Henk Bleker, de renchérir: «C’est horrible», commente-t-il. «Moins 70%, moins 80%. Les courbes de ventes de concombres commencent à prendre des airs de krach boursier», juge France-Info. Alors que Les Echos, eux, en rajoutent une couche: «Alerte sur les légumes en Europe. Une bactérie qui se propage de façon incontrôlée, des décès qui s’accumulent, des consommateurs pris de panique, des Etats qui cherchent en vain l’origine de la contamination et se critiquent les uns les autres… L’Europe se retrouve face à une nouvelle crise sanitaire d’une ampleur assez exceptionnelle.»

Mangez cinq fruits et légumes par jour, qu’ils disaient… Il est donc urgent de mener une campagne pour restaurer l’image des produits agricoles espagnols, «excellents» et «concurrentiels» sur le marché, d’après le quotidien catalan Avui. D’ailleurs, «le concombre sud-catalan profite de la psychose européenne», écrit La Clau, journal en ligne bilingue des deux Catalognes, la française et l’espagnole. Car les trois ingrédients nécessaires à la peur collective sont là: on a affaire à un agent pathogène, contagieux et mortel.

Alors, la Wiener Zeitung critique les reportages sur la bactérie, qu’elle juge peu sérieux, voire empreints d’une Schadenfreude plutôt malvenue: «C’est comme toujours le modèle connu de l’hystérie médiatique des tabloïds qui, au lieu de s’appliquer à expliquer et apporter une juste lumière sur les choses, s’intéresse principalement à annoncer une catastrophe. Qui ne se rappelle pas de la vache folle, qui avait momentanément empoisonné la viande de bœuf, ou de la salmonelle qui nous empêchait d’apprécier vraiment les œufs. Mais aussi la légionellose dans l’eau stagnante ou le botulisme dans les boîtes de conserve, qui suffisent à nous gâcher l’appétit. On emploie trop rapidement dans de tels cas le mot «tueur», au choix pour des bactéries, des virus ou la moindre bestiole néfaste. La peur en titre de une, ça se vend bien – ça attire toujours.»

Le reporter et pamphlétaire français Thierry Desjardins ironise d’ailleurs sur son blog: «C’est vraiment n’importe quoi et on nous prend décidément pour des gogos. Qui «on»? La communauté pseudo-scientifique et évidemment une presse à grand spectacle, de plus en plus à la recherche du sensationnel et à laquelle la mondialisation a donné un pouvoir fabuleux. Ne sachant pas comment expliquer une nouvelle maladie qui commence à faire des ravages, un laborantin de la région de Hambourg accuse les concombres espagnols. Pourquoi pas les cornichons vénézuéliens ou le rutabaga coréen? Une heure plus tard, toutes les télévisions de la planète font des émissions spéciales sur les concombres, sur le sud de l’Espagne, sur l’histoire des cucurbitacées, sur l’après-franquisme. Résultat: plus personne ne veut manger de concombre, des milliers de tonnes de concombres sont jetées aux ordures, des centaines de paysans espagnols sont mis au chômage, une région entière est ruinée et l’Europe va devoir sans doute payer quelques millions d’euros à Madrid. Tout ça parce qu’un type en blouse blanche du nord de l’Allemagne a dit n’importe quoi.»

Alors si vous voulez oublier tout cela à la veille d’un jour férié où vous mangerez sans doute de la viande et des céréales – le concombre tueur avançant masqué, explique le site Mediapart, ou capoté, selon la dernière pub des préservatifs Durex en Allemagne – courez sur le blog… du Concombre Masqué, où l’on peut lire, haut les cœurs!, que le prochain album du héros de Mandryka s’intitulera: Le Monde fascinant des problèmes. Ça ne s’invente pas.

 Par Olivier Perrin /le temps juin11

EN COMPLEMENT : Douze pays ont rapporté des contaminations par la bactérie Eceh

Douze pays ont rapporté des contaminations par la bactérie Eceh. Plus de 2000 cas ont été confirmés; 19 personnes en sont mortes, dont 17 en Allemagne, foyer de l’épidémie. 

Une troisième personne a été intoxiquée en Suisse, a indiqué l’OFSP. Comme les deux autres cas confirmés, ce malade a été infecté en Allemagne. Leur état de santé est stable. 

La Russie va vérifier le bien-fondé de son embargo sur les légumes de l’UE, mais ne va pas «empoisonner» ses citoyens au nom des règles de l’OMC, que l’UE estime violées.

 

La décision du Liban d’interdire l’importation de légumes de l’UE est «disproportionnée», a jugé la Commission européenne.

 Des agriculteurs espagnols ont fait le voyage en Allemagne pour crier leur colère après les accusations contre leurs concombres soupçonnés à tort.

 Les ministres européens de l’Agriculture devraient être convoqués le 17 juin pour une réunion extraordinaire dédiée aux suites de l’épidémie pour le secteur des fruits et légumes.

 source agences juin11

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Où et comment naît une bactérie tueuse Par Olivier Dessibourg /le temps

Portrait de la fameuse bactérie Eceh O104:H4, à travers une plongée dans le monde des microbes

«O104:H4 (Stx2-positive, eae-négative, hly-négative, ESBL, aat, aggR, aap)»: tel est donc le nom et le pedigree de la bactérie tueuse, qui a causé à ce jour 19 décès et des milliers d’infections en Europe. Mais d’où vient-elle? De quoi vit-elle? Et qu’est-ce qui la rend si agressive? Portrait d’un microbe devenu tristement célèbre, à travers une plongée dans le monde des bacilles.

Mélange de souches

O104:H4 ne sort pas de nulle part. Elle est née dans l’infini vivier bactérien qui peuple la flore intestinale des êtres vivants. Chez les mammifères à sang chaud, l’une des bactéries les plus communes, et inoffensives, est la fameuse Escherichia coli (E. coli, pour ses intimes, que nous sommes tous). Pesant 110 millionièmes de milliardième de gramme et ayant la forme d’un bâtonnet, E. coli, découverte en 1885, est l’organisme vivant le plus étudié: sa culture aisée (division cellulaire toutes les 20 minutes à 37°C et dans un milieu nutritif) en fait un animal de laboratoire de premier choix.

«La version originale connaît pourtant cinq variantes pathogènes, bien moins sympathiques. Parmi ­elles, l’E. coli entérohémorragique (Eceh), débusquée en 1983, qui peut causer des diarrhées sanglantes, et dont le principal réservoir est le tube digestif des bovins», dit Herbert Hächler, responsable du Centre national de référence pour les entéropathogènes (NENT), basé à l’Institut pour la sécurité alimentaire de l’Université de Zurich; on l’appelle d’ailleurs aussi «bactérie du hamburger», car une épidémie peut découler de l’ingestion de viande mal cuite ou crue. Cette bactérie se caractérise par la sécrétion d’une toxine (shiga-toxine), qui peut entraîner un syndrome hémolytique et urémique (SHU), autrement dit un dysfonctionnement des reins: la shiga-toxine tue les cellules rénales dans lesquels elle s’accumule, et fait se boucher les capillaires sanguins. Dans un faible pourcentage des cas, cette affection peut conduire à la mort. Le traitement consiste à placer les patients sous hémodialyse, c’est-à-dire à assurer avec des machines le fonctionnement habituel de leurs reins. La souche Eceh la plus connue (O157:H7) a, la première, causé des flambées dès les années 1980. En Suisse, chaque année, 50 à 70 personnes tombent malades suite à une contamination par une Eceh.

Une autre terrible représentante de ce «club des cinq» est l’E. coli entéroagrégative (ECEAgg), décrite dans les années 1990. Son signe distinctif: elle forme des agrégats adhérant fortement à la paroi des intestins, qui peuvent causer retards de croissance ou diarrhées chroniques.

Systèmes d’échange

Pas individualiste pour un sou, E. coli, sous sa forme anodine ou nuisible, partage avec ses congénères tout ce qu’elle a, en premier lieu son matériel génétique. Et cela simplement lors d’un contact. «On appelle conjugaison cet échange horizontal de gènes», dit Karl Perron, microbiologiste à l’Université de Genève. Un autre moyen à disposition d’E. coli pour modifier son patrimoine génétique est d’avaler des bribes d’ADN «flottant» dans son environnement (on parle de «transformation»). Enfin, ces bactéries peuvent se faire attaquer par un virus (bactériophage), qui leur transmet alors des gènes indus. «Des études ont estimé qu’il se passerait sur Terre chaque seconde 20 millions de milliards de transferts de gènes entre bactéries par le biais de bactériophages. C’est dire si c’est là un vecteur d’échange génétique important», glisse Karl Perron.

Portrait-robot d’O104:H4

«Cette fois, nous sommes en présence d’un mélange entre Eceh et ECEAgg, qui a probablement eu lieu dans l’intestin d’un ruminant, reprend Herbert Hächler. Le séquençage du génome de la souche O104:H4, annoncé jeudi, montre qu’elle a hérité de 93% du matériel génétique d’une ECEAgg, et de 7% de celui d’une Eceh. Mais nous ne savons pas selon quel mécanisme (conjugaison, transformation ou bactériophage).» Pour Karl Perron, il ne fait aucun doute qu’un bactériophage, à un moment ou un autre, est passé par là: «C’est ce qui explique la sécrétion de la shiga-toxine».

Mais ce n’est pas tout. Selon Herbert Hächler, un troisième acteur a joué un rôle dans l’affaire: «Les médecins ont vite constaté que les antibiotiques ne servaient à rien. C’est que O104:H4 contient un facteur de résistance.» Pas bêtes du tout, les bactéries ont le pouvoir de développer des défenses contre les médicaments censés les éradiquer; cette résistance constitue d’ailleurs un important problème de santé publique. «En l’occurrence, un facteur de résistance similaire à celui acquis par O104:H4 a été identifié en 1982 déjà». Acquis? «Ces éléments de défenses sont transportés par des plasmiques, des anneaux d’ADN, que les bactéries portent en elles, et qu’elles s’échangent. Et cela même si elles ne sont pas de la même espèce!»

Au final, voici le portrait-robot d’O104:H4: l’impertinente a la force d’une ECEAgg (elle s’agrippe à la ­paroi des intestins), la véhémence d’une Eceh (en produisant la shigatoxine, elle cause des diarrhées sanguinolentes, voire pire) et une résistance innée aux médicaments. De quoi la rendre intrigante, mais pas unique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, «la souche identifiée, assez rare, était déjà connue chez les hommes. Qu’elle soit décelée à l’occasion d’une épidémie constitue en revanche une première», a dit hier Fadela Chaïb, porte-parole.

Moyens de déploiement

L’ennemi ciblé, reste à savoir comment il se déploie. «Dans toute épidémie, connaître son vecteur est crucial», dit Karl Perron. Or c’est sur ce point que les autorités sanitaires avouent leur ignorance. «Le vecteur peut être de l’eau contaminée ou du lisier déversé sur des légumes», tente le microbiologiste. Et Herbert Hächler de spéculer: «On peut imaginer qu’un ruminant ait généré en grande quantité une forme «pure» de la bactérie dans ses excréments, qui ont ensuite été utilisés comme engrais.» A ce stade, «les analyses de laboratoires ne permettent pas de dire que des légumes sont à l’origine de l’infection», indiquait pourtant hier, à Rome, le Laboratoire européen de référence pour l’E. coli.

«Autre idée: une contamination par contact direct, reprend Karl Perron. Une personne souffrant de diarrhées peut, par manque d’hygiène, avoir répandu la bactérie dans son environnement matériel, des objets qu’ont ensuite touché d’autres gens.» Dans les deux cas, les experts pensent qu’il sera ardu de remonter à la source. De son côté, l’OMS évoquait hier la piste d’un «aliment prisé par les femmes», celles-ci étant en effet davantage affectées.

Que va-t-il se passer maintenant? «Si elle se trouve dans l’environnement, la bactérie peut survivre quelques semaines, en ralentissant son métabolisme et en vivant sous une forme dormante», dit Herbert Hächler. Si le réservoir est un animal, «il s’agirait de le trouver. Car tant que la source n’est pas stoppée, il n’y a pas de raison qu’elle s’arrête d’elle-même…», avise Karl Perron.

Bonne nouvelle? «Le nombre d’infections dues à cette Eceh semble se stabiliser», a déclaré hier Reinhard Brunkhorst, président de la ­Société allemande de néphrologie

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