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Huit questions sur l’exode de main-d’œuvre très qualifiée

Huit questions sur l’exode de main-d’œuvre très qualifiée

L’économie se penche depuis 50 ans sur les migrations de main-d’œuvre qualifiée mais la recherche s’est fortement intensifiée récemment.

 L’exode de médecins, ingénieurs et chercheurs d’un pays pauvre vers un pays riche, ce que l’on nomme «brain drain», est pourtant l’objet de mythes et de contre-vérités. Il est faux par exemple d’affirmer que ce phénomène explose, que l’Afrique est la région la plus touchée ou que la plupart des émigrés qualifiés sont des médecins. Une recherche de la Banque mondiale1 fait le point sur huit questions:

PLUS DE REPONSE EN SUIVANT : 

1. Qu’est-ce que le «brain drain»?

Le nom vient de la British Royal Society dans les années 1950 lorsqu’elle décida de définir par ce nom l’émigration de chercheurs britanniques vers l’Amérique. Aujourd’hui le «brain drain» se réfère à l’émigration de personnes très qualifiées d’un pays pauvre vers un pays industrialisé (et parfois d’une région rurale à une région urbaine).

La proportion de migrants de formation universitaire de plus de 25 ans est 7,3 fois supérieure à celle des personnes de formation primaire et 3,5 fois de formation secondaire (dans le pays médian), selon l’étude.

Le débat porte souvent sur l’émigration du personnel de la santé. Pourtant non seulement les professionnels de la santé ne sont pas majoritaires, mais leur taux d’émigration est inférieur à celui d’autres professions. La santé ne représente que 12 à 15% des immigrés qualifiés aux Etats-Unis et 6,9% au Royaume-Uni.

2. Pourquoi analyser l’exode
des cerveaux?

Les économistes s’intéressent au «brain drain» en raison de l’actualité politique et de ses différences majeures avec les questions de mobilité interne. L’exode de cerveaux est «surtout intéressant parce qu’il s’inscrit dans le contexte de ce qui est probablement la plus grande distorsion au monde dans le système économique international, les barrières à la mobilité du travail», selon la Banque mondiale. Ces barrières aux échanges provoquent d’énormes écarts de revenus. Un universitaire gagne souvent 40 à 60 000 dollars supplémentaires en quittant son pays.

3. Est-ce que le «brain drain» s’accroît?

C’est probablement une surprise pour beaucoup. Le «brain drain» est stable en termes relatifs, même s’il augmente vite en termes absolus. Une étude montre par exemple que l’émigration d’universitaires de pays pauvres vers six pays de l’OCDE a quadruplé entre 1975 et 2000. Mais en termes relatifs (en pourcentage), il reste inchangé.

4. Un lien entre migration
qualifiée et non qualifiée?

Les politiciens adorent se battre sur la préférence à accorder à telle ou telle catégorie d’immigrés. La réalité marque les limites d’une telle approche. Car l’étude montre qu’il existe une forte corrélation entre les immigrés qualifiés et non qualifiés. La politique qui viserait à limiter un segment au détriment d’un autre n’y parviendrait pas. Notamment en raison du regroupement familial.

5. Les motivations de l’exode
de cerveaux?

Malgré les fortes hausses de revenus liées à l’émigration, on oublie souvent que la majorité des universitaires préfère ne pas émigrer. Le taux moyen d’exode d’universitaires est de 7,3% dans un pays en développement même s’il grimpe à un maximum de 45% dans certains petits pays.

La taille d’un pays est en effet un critère clé puisque l’exode touche en premier lieu les petits pays en développement.

L’étendue des inégalités de revenus est également cruciale, moins en termes relatifs qu’absolus, selon les dernières études de Grogger & Hanson (2011). Le migrant se décide en fonction de critères institutionnels dans le pays d’origine (instabilité politique?), des possibilités de carrière et de ses liens avec le pays cible, notamment les liens familiaux.

6. Existe-t-il un «brain gain»?

Ces dernières années, divers économistes ont avancé l’idée selon laquelle l’exode de cerveaux pourrait profiter au pays d’origine et accroître son niveau de savoir et de capital humain. Cette théorie s’appuie sur le fait que toute personne qui choisit une formation pour pouvoir émigrer ne quitte pas nécessairement son pays. Un relèvement officiel des exigences à l’étranger profite aussi à un pays d’émigrants. Des étudiants changent de filière pour accroître leurs chances d’émigrer. Revers de la médaille: les étudiants en médecine s’intéresseraient davantage à des disciplines utiles aux pays riches (gériatrie) qu’aux besoins locaux.

Le gain devrait par ailleurs intégrer les versements d’émigrés vers leur pays d’origine.

7. Est-ce que le migrant investit dans son pays d’origine?

Les émigrés envoient parfois des montants considérables dans leur pays d’origine. Pour l’Inde, les versements annuels atteignent 55 milliards de dollars. Mais les différences entre pays sont manifestes. Une étude sur 11 pays de l’OCDE indique que le paiement annuel par personne s’élève à 1000 dollars, que moins d’un migrant universitaire sur deux envoie de l’argent dans son pays d’origine et qu’il existe une forte corrélation négative entre le revenu et la probabilité d’envoyer de l’argent.

8. Quelles externalités fiscales
et sur la production?

Il n’est pas aisé d’évaluer le montant investi par un pays dans un universitaire qui part à l’étranger. Il est parfois estimé à 2-3 fois le PIB par habitant, mais le coût sous-estime le gain bien réel obtenu par la personne qui émigre, selon la Banque mondiale.

L’impact fiscal est difficile à évaluer. Une étude estime les «pertes de revenus fiscaux» liés aux émigrés indiens à 0,47% du revenu national indien en 2005, soit 4120 dollars par personne. L’estimation suppose que le migrant aurait obtenu la même formation dans son pays. Une hypothèse audacieuse.

Par Emmanuel Garessus/le temps juin11

1. Eight questions about Brain Drain, John Gibson, David McKenzie, World Bank Develpment Research Group, Policy Research Working Paper 5668, May 2011

1 réponse »

  1. Sur la motivation de l’exode, l’auteur de l’article dit « La taille d’un pays est en effet un critère clé puisque l’exode touche en premier lieu les petits pays en développement ». La taille du pays est, amha, une corrélation plus qu’une causalité de ce « brain drain ». Un pays pauvre a moins d’opportunités de créer de richesses qu’un pays plus riche. Il est raisonnable de soutenir que le migrant cherche d’abord une meilleure rémunération, ou de plus grandes possibilité de carrière.

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