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L’absence de vraie alternative aux Agences de Notation par Henri Scwamm

L’absence de vraie alternative aux Agences de Notation par Henri Scwamm

Il n’existe pas encore de solution crédible pour se passer des grandes agences de notation.

Piqué au vif par l’agence de notation de crédit Moody’s qui vient de déclasser d’un coup le Portugal de quatre crans et l’a relégué au rang d’un investissement spéculatif, c’est-à -dire fortement suspect de ne jamais rembourser sa dette, le président (portugais) de la Commission européenne en a profité pour plaider une fois de plus en faveur de la création d’un organisme public européen de notation.

L’idée en a été lancée dès le début de la crise des dettes souveraines. Mais elle n’a toujours pas été concrétisée. Et pour cause. Pour y parvenir, il faudrait revoir toute la réglementation du système financier qui dépend beaucoup de l’avis des agences en question. Un seul exemple: les banques centrales des différents pays européens et la Banque centrale européenne (BCE) elle-même y font constamment référence et obligent tous les investisseurs à tenir compte de leur opinion.

PLUS DE RATING EN SUIVANT :

 Les notations sont des opinions portant à la fois sur la solvabilité (possibilité matérielle de l’emprunteur de rembourser sa dette) et l’honorabilité (volonté de l’emprunteur de rembourser sa dette) d’une entité notée (Etat, institution ou instrument financier). Ces opinions sont par essence subjectives, donc sujettes à caution.

Les trois grandes agences privées Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings détiennent 90% du marché mondial de la notation. Elles ne se comportent pas en arbitres neutres mais font en réalité partie intégrante du monde financier et poursuivent des intérêts personnels. Elles sont des acteurs politiques à part entière. Sinon, comment expliquer que Standard & Poor’s s’arroge le droit de lancer au printemps un avertissement aux Etats-Unis, première économie du monde, à propos de leur endettement ou que Fitch fasse connaître publiquement à la mi-juin son avis bienveillant à propos du compromis franco-allemand pour sauver la Grèce de la faillite?

L’année dernière, le Congrès américain a reproché à ces agences qui se prétendent indépendantes d’avoir partie liée avec les acteurs financiers. Critique fondée dans la mesure où ces acteurs choisissent «l’arbitre» et le paient.

  Le Suisse Thomas Straubhaar, professeur d’économie à l’Université de Hambourg, va encore plus loin en affirmant que les acteurs commencent par observer le comportement des différents «arbitres», puis attendent d’eux qu’ils leur fassent des propositions et se décident en fin de compte en faveur de celui qui leur convient le mieux, c’est-à-dire qui fait la meilleure offre.

Comment peut-on parler d’impartialité dans ces conditions?

Européaniser les agences ne changerait rien à l’affaire. D’entrée de jeu, une agence de notation européenne (par exemple dans le cadre de l’Union européenne) serait à juste titre suspectée de partialité. Le fait qu’elle soit publique la rendrait encore plus dépendante du bon vouloir des Etats qui se mettraient sans doute très difficilement d’accord sur une orientation précise. Elle deviendrait le jouet de la politique. Et les investisseurs privés se méfieraient de ses jugements. La confusion ne ferait donc qu’augmenter. Européanisation ou nationalisation éloigneraient encore du but à atteindre.

La Banque des règlements internationaux (BRI), qui en juin a publié dans sa BIS Quarterly Review une étude très technique sur les «rating methodologies for banks», s’interroge sur l’avenir de la notation de crédit des banques et conclut qu’il est loin d’être certain que les acteurs du marché trouveront des alternatives viables aux notations émises par les principales agences. Il n’existe pas de solution de rechange toute faite.

Il serait sans doute judicieux que les Etats prennent des mesures renforçant significativement la concurrence entre agences. Pour que celles qui font connaître leur avis en retard, s’écartent trop de la réalité ou sont considérées comme inutiles par les clients finissent tôt ou tard par disparaître du marché. Et pour que celles qui procèdent à des alertes précoces et formulent des pronostics adéquats voient leur réputation grandir et affluer de nouveaux clients.

Henri Schwamm Université de Genève Juil11

 EN COMPLEMENT : Agences de notation: la grande hypocrisie des Gouvernements par Georges Ugeux

Il serait inconscient de ne pas voir en face les faiblesses de la notation des obligations d’Etat émises par les pays du monde entier. J’ai moi-même été assez critique dans le passé pour ne pas leur en faire le reproche. Cela permet-il pour autant aux gouvernements européens de s’en prendre à ce qui constitue le seul baromètre internationalement reconnu de la santé des Etats ?

Voyons d’abord du côté des agences de notation. Leur légitimité est affaiblie par trois principales faiblesses.

La gouvernance même des agences de notation les affaiblit. Il s’agit d’entreprises privées, au capital détenu par des investisseurs financiers, qui en exigent une rentabilité et même des dividendes. La gouvernance des trois agences est donc entre les mains de leurs actionnaires. En ce qui concerne les crédits privés, passe encore. Lorsqu’il s’agit de crédits souverains, c’est trop court. Au-dessus des structures actionnariales et de management, il faut doter ces notations d’un « board of trustee » composé de personnalités diverses et reconnues, y compris, mais en minorité, des actionnaires. Un peu comme pour le Fondation des International Financial Reporting Standards. Toutes les matières concernant l’établissement et les procédures de notation devront avoir leur approbation. On ne peut pas jouer avec le crédit d’Etats souverains de manière aussi légère que les agences de notation le font en ce moment.

La transparence est absolument insuffisante : j’ai fait l’effort ces derniers mois d’écouter et de lire les jugements sous-jacents aux décisions d’avertissement ou de diminution de notations des Etats-Unis et de l’Europe. Ce qui me frappe c’est l’absence totale d’information analytique sérieuse publiée. Je ne doute pas que les agences fassent leur métier de manière professionnelle, mais je suis tout aussi convaincu qu’elles ont à le démontrer. Elles ont elles-mêmes à surmonter une crise de confiance liée à la manière irresponsable dont elles ont noté les obligations liées aux subprime a l’origine de la crise financière. Il ne suffit pas de déclarations plus ou moins générales sur les situations concernées. Il y a beaucoup trop de subjectivité dans ces affirmations, qui semblent de plus en plus coller au marché plutôt que de constituer un jugement de qualité.

Le timing des annonces est inacceptable. Comme pour les entreprises, les notations doivent se baser sur une régularité trimestrielle de l’évolution. Les dernières décisions se sont faites à l’improviste, par surprise et ont créé une suspicion de manipulation des marchées. La vertu des notations devrait être dans leur régularité, sur base de faits nouveaux. En cas de crise, le rythme trimestriel peut être remplacé par un rythme mensuel, mais en aucun cas, sauf fait nouveau objectif et articulé, de manière abrupte.

 Ceci étant dit, attaquer le baromètre, même s’il est parfois difficile et a les faiblesses que je viens de préciser, est une preuve de plus de l’immense hypocrisie des dirigeants européens, et particulièrement des ministres des finances. Il suffit pour s’en convaincre de les voir s’attribuer le mérite des notations positives et le blame sur les agences de notation des notations négatives.

Ils passent plus de temps à accuser la Banque Centrale Européenne qu’à résoudre les problèmes. La BCE a franchi le Rubicon en acceptant des obligations souveraines douteuses, et a maintenant un mauvais bilan. C’est dangereux pour l’Euro et mauvais pour l’Europe. Mais en tout état de cause, la BCE l’a fait sur pression insistante des Etats. Que dirions-nous aujourd’hui si, suite à la baisse des notations grecque et portugaise, la BCE, comme ses statuts le lui imposent, refusait de financer les banques et les obligations de ces Etats ? On crierait au meurtre : et pourtant la BCE n’aurait fait que son devoir. Dans la situation présente, elle est donc juge et partie : elle ne peut pas ne pas tenir compte du risque qu’elle a assumée. L’hypocrisie de cette critique est lamentable.

 Ne pas associer les banques et assurances européennes à la restructuration de la dette des Etats en difficulté n’a aucun sens, ni moral ni financier. Il n’y a pas de solution qui arrête l’hémorragie sans une telle contribution. Et la menace d’un défaut de paiement par Standard & Poor’s est peut être techniquement correcte, mais irresponsable. C’est oublier que ce sont les agences de notation elles-mêmes qui ont construit un système très rémunérateur qui a des conséquences exponentielles en cas de défaut.

Mais surtout, la crise actuelle était prévisible depuis fin 2009. Dès la mi-2010 nous descendions la pente qui mené à la crise. Rien que sur la Grèce, les rendements ont été multipliés par trois et la prime de risque a quadruplé. Tout cela est le résultat d’accords passés entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sur une plage à Deauville. Ils entreront dans l’histoire comme les dirigeants les plus nocifs de l’histoire de l’Eurozone.

 Attaquer les agences de notation tient de l’hypocrisie : attribuer au baromètre une situation de fièvre provoquée par le patient est incorrect, et ne créera jamais la confiance. J’ai suggéré que le FMI s’en charge : il ne veut pas en entendre parler. Peut-être Madame Lagarde parviendra-t-elle à faire évoluer les esprits ? Si l’on veut bannir les notations souveraines, il faudra proposer autre chose. 

Comme l’écrivait le New York Times vendredi dernier, la confiance dans les dirigeants politiques européens n’existe plus.

C’est de courage que nous avons besoin, pas d’hypocrisie 

Hong Kong, dimanche 11 juillet, 2011.

SOURCE ET REMERCIEMENTS : LE BLOG DE GEORGES UGEUX

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