Agences de Notation

Plongée dans les coulisses du «business» de la notation des Etats

Plongée dans les coulisses du «business» de la notation des Etats

Dette: les agences de notation gagnent de l’argent en notant la solvabilité des Etats Les marges brutes des agences frisent les 50%. Ce sont les pays qui paient pour être évalués. Mais il y a des exceptions

source The Guardian

Paradoxe. Les sociétés privées chargées d’évaluer les emprunts contractés par les Etats ont été longtemps accusées d’être à la botte de Washington. Depuis la décision de Standard & Poor’s – la première de ces «agences» – de revoir à la baisse son estimation de la capacité des Etats-Unis à rembourser leurs dettes, celles-ci se retrouvent sous le feu des critiques… aux Etats-Unis.

LES PLUS GROS EMETTEURS DE PAPIER

source The Economist

PLUS DAGENCES DE NOTATION EN SUIVANT :

En réalité ce débat sur le rôle de Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch n’a en rien été déclenché par la crise des «subprime». Aux Etats-Unis, le scandale Enron avait débouché dès 2006 sur la loi dite Fitzpatrick – du nom d’un parlementaire conservateur – encadrant un peu plus étroitement leurs activités.

Un an auparavant, face aux parlementaires, Frank Partnoy – un ancien banquier de Wall Street enseignant le droit à l’université de San Diego – devait définir ainsi la raison d’être de ces notes. Leur valeur tient simplement au fait «qu’elles évitent [aux emprunteurs] de supporter le coût imposé par les multiples carcans réglementaires». En clair, un simple visa pour aller emprunter sur les marchés.

Quasi notarial, ce rôle reste extrêmement profitable: chez Moody’s – agence la plus transparente sur ses comptes car cotée en bourse – les marges brutes (EBITDA) représentaient plus de la moitié des ventes avant la crise financière. La notation financière apparaît deux fois plus juteuse qu’une activité d’esprit un peu similaire: celle consistant à certifier des cargaisons ou des processus industriels, dont le numéro un est le groupe genevois SGS. Les années noires de la crise n’ont guère asséché cette manne: Les marges bénéficiaires retenues par Moody’s – un groupe de 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel – sont revenues à près de 50%.

A l’issue de la réforme de 2006 – comme après le débat de 2009-2010 sur les conflits d’intérêts dont se sont rendues coupables des agences durant la bulle des «subprime» – un pan de l’activité de celles-ci est resté dans l’ombre: l’argent qu’elles touchent en notant des Etats. «C’est l’un des aspects les plus opaques de leur activité», appuie Norbert Gaillard, consultant auprès de la Banque mondiale et auteur d’un ouvrage* sur le sujet.

Durant tout l’après-guerre, cette évaluation de la solvabilité des Etats a été en «hibernation», explique ce dernier. Arrive la crise de la dette latino-américaine des années 80. Et la solution des «Brady bonds», échafaudée en 1991: les emprunts bancaires de ces pays sont transformés en titres émis sur les marchés. Des obligations dont il va falloir mesurer le risque, pour attirer les souscripteurs. «Ces Etats sud-américains ont commencé à payer pour recevoir une note; c’est à cette époque que le principe de l’emprunteur-payeur a été appliqué aux Etats», relate Norbert Gaillard.

Les tarifs exigés sont généralement constitués d’un forfait et d’une commission variant en fonction de la dette à évaluer. «Cela va de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de milliers de dollars par an; bien moins que ce que versent les plus grosses multinationales», explique cet économiste de l’Institut des études politiques (Sciences Po) Paris. Cette «notation des entités Etats et collectivités locales ne représente qu’un faible pourcentage des revenus des agences», précise ce dernier. A l’époque de l’argent fou, celles-ci tiraient surtout près de la moitié de leur profit de l’évaluation de produits financier complexes.

Le Commentaire de Georges Ugeux

La théorie veut que cette notation était requise par les investisseurs. Ce n’est pas entièrement faux, mais les vrais commanditaires des agences de notation sont les banques qui dirigent ces émissions. Pendant des décennies, les investisseurs se basaient sur les estimations des banques qui effectuaient d’ailleurs un examen approfondi du crédit de l’émetteur. La notation était un  moyen facile de ne plus devoir effectuer ces analyses onéreuses. 

Lors de la crise financière, on se souviendra que les banques d’affaires se sont basées sur des notes AAA pour des obligations qui rassemblaient des crédits hypothécaires, notamment des subprimes. Dans ce cas, elles sont allées jusqu’à « fabriquer » des actifs financiers dont elles savaient qu’ils étaient défectueux, et ce petit ménage à deux a envahi les marchés des produits ocbligataires jusqu’à faire exploser la crise financière, dès 2007. La Bank of America vient de transiger avec ses clients pour 8,3 milliards de dollars. 

Dans le cas des risques souverains, ce sont ces mêmes banques d’affaires qui ont soutenu les agences de notation auprès des Etats leur précisant que, sans notation, le coût de leurs emprunts serait supérieur. 

A la clé de cette manipulation et de ce chantage des banques, on aurait pu croire que les investisseurs, ou à tout le moins les chefs de file des émissions, paieraient pour ce service qui leur permet de ne pas se préoccuper du crédit des Etats et de le confier aux agences de notation, trop contentes d’obliger. 

C’est compter sans les moyens de pression de ces banques. On a donc réussi à faire payer par les Etats des notations en leur vendant le fait que cela réduisait leurs coûts d’émission. 

La collusion entre l’absence d’analyse de crédit par les banques et les bénéfices des agences de notation a produit le système parfait que nous connaissons aujourd’hui.

Il existe des exceptions. Certains pays ne paient pas ces services… mais se voient pourtant attribuer une note. En février dernier, Standard & Poor’s indiquait ainsi que c’était le cas de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Suisse et du Royaume-Uni. «S’il ne paie pas, un pays comme la France participe en revanche à sa notation, via les rencontres entre ses ministres, ses hauts fonctionnaires et les agences», ajoute Norbert Gaillard.

*«Les agences de notation», coll. Repères, Ed. La Découverte, 2010

 Par Pierre-Alexandre Sallier/le temps

EN COMPLEMENT : Aux origines de l’analyse financière, avec Standard & Poor’s

Par Jacques Ittensohn journal de genève, 16 juillet 1962

La discipline est née en 1860, lors de la fondation de l’agence

« […] L’analyse financière est née au siècle passé, lorsqu’un jeune homme écrivit aux chemins de fer américains pour leur demander des renseignements chiffrés sur leurs revenus et bénéfices, le poids total des marchandises transportées, le nombre de kilomètres parcourus, etc.

Il s’agissait d’un certain M. [Henry] Poor, fondateur [en 1860] de la maison Standard & Poor qui est actuellement l’une des plus grandes entreprises dans le domaine de l’analyse financière. Elle publie des manuels très utiles groupant les renseignements communiqués par les sociétés américaines de toutes les branches industrielles. Elle rédige également des commentaires sur ces sociétés en indiquant si leurs actions conviennent pour le placement ou si elles ont un caractère spéculatif.

A intervalles réguliers, elle groupe des données sur les différentes sociétés dans des études d’industries, dans lesquelles les positions et les perspectives des différentes branches et sociétés sont analysées. Un rapport hebdomadaire commente le marché des actions et indique les titres qui semblent particulièrement intéressants ou qu’il conviendrait de vendre.

Un travail semblable est fourni par une maison concurrente, Moody. Il s’agit là d’une première application commerciale de l’analyse financière. Ces entreprises travaillent pour les maisons de bourse, les banques et le grand public. Elles engagent des analystes financiers chargés d’écrire leurs manuels et autres publications qu’elles vendent à leur clientèle sous forme d’abonnements. […]

Etant donné que le choix de titres convenant à des placements est toujours plus vaste, il devient impossible pour le grand capitaliste et davantage encore pour le petit épargnant de se documenter suffisamment, afin de pouvoir trouver les titres qui conviennent le mieux à un moment donné pour préserver leur capital des vicissitudes économiques et politiques et en particulier des effets néfastes de l’inflation ou de la déflation.

Il appartient à l’analyse financière d’étudier les entreprises et les industries des pays entrant en ligne de compte dans leur contexte économique et politique, de supputer les chances et les risques, les avantages et les désavantages de chaque situation. Les niveaux de cours des titres doivent être comparés en tenant compte des perspectives de gain des entreprises.

Ainsi il sera possible à chaque investisseur de placer ses capitaux judicieusement et intelligemment. Toutefois, l’analyse financière ne peut pas dispenser l’investisseur de ses propres responsabilités et de sa décision. […] »

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Harold McGraw III, le lien républicain?

Le patron de l’éditeur McGraw-Hill, propriétaire de Standard & Poor’s, est un donateur d’un futur candidat républicain à la présidence des Etats-Unis. Gorges chaudes sur le Net

Le message s’est transmis comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux pendant le week-end. A l’origine de ce feu follet, un commentaire à un article sur le site du Huffington Post résumant en forme de CQFD: Standard & Poor’s appartient au groupe Mc-Graw-Hill, dont le patron n’est autre que Harold McGraw III, lui-même soutenant le conservateur Mitt Romney, candidat à l’investiture républicaine pour l’élection à la présidence de 2012. Ce lien, qui n’a jusqu’ici été exploré par aucun grand média américain, a de quoi ravir les démocrates pour qui la décision de Standard & Poor’s d’abaisser la note de crédit des Etats-Unis serait politiquement téléguidée. Une recherche sur le registre américain des dons aux hommes politiques montre que le propriétaire de Standard & Poor’s a bel et bien contribué, certes modestement, à hauteur de 2400 dollars, à la campagne de Mitt Romney en 2007, lorsque celui-ci se présentait à l’investiture contre John McCain. De son premier métier d’éditeur, le groupe McGraw-Hill s’est diversifié en reprenant Standard & Poor’s en 1966. Avec près de 3 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an, il est devenu la cible d’investisseurs intéressés à le racheter pour ensuite le démembrer. Mais ceux-ci se sont jusqu’ici cassé les dents sur la famille McGraw, qui le dirige depuis 1888. Selon le Wall Street Journal, ces attaques pourraient touefois bientôt ­reprendre.

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