Art de la guerre monétaire et économique

Les copains d’abord, ou la diplomatie de connivence

Les copains d’abord, ou la diplomatie de connivence

La dernière réunion du G20, à Cannes, illustre le genre de relations internationales dans lesquelles nous vivons actuellement: connivence plutôt que coopération, accords ponctuels et relâchés plutôt qu’élaboration d’une œuvre commune. Bertrand Badie montre les limites et les risques de ce système au moment où le monde est devenu un, ouvert et visible par tous

L a Suisse n’était pas au G20, à Cannes, le week-end passé. Pourquoi l’Italie y était-elle? La Suisse n’aime pas le G20. Joseph Deiss le répète quand il rend compte de son année de présidence de l’Assemblée générale des Nations unies: le G20 n’est pas un organe légitime du point de vue du droit, ses décisions sont arbitraires. Tout Etat qui n’a pas été coopté au sein de ce cénacle oligarchique ressent son exclusion comme une injustice. Loin d’incarner la gouvernance mondiale, le G20 symbolise son absence. Telle est la thèse de Bertrand Badie dans La diplomatie de connivence *. La connivence, c’est ce qui reste quand la norme commune fait défaut ou paraît trop contraignante. C’est «l’accord tacite et relâché, ponctuel et circonstanciel», en lieu et place de «la participation franche à une œuvre commune, clairement matérialisée et identifiée». C’est, entre les membres du club, «un climat de non-agression», exprimé par «une gestuelle faite d’accolades et de démonstrations d’amitié», des tenues décontractées, une familiarité ponctuée de blagues, le tout débouchant sur l’impression d’unité d’une élite autoproclamée, comme à Londres en 2009, «Forum principal pour la coopération économique internationale».

L’extraordinaire conférence de presse des présidents français et américain à l’issue du G20 de Cannes, «Nicolas» déclarant sa fidélité à «Barack» et «Barack» son amitié pour «Nicolas», illustre le style de la diplomatie actuelle: le copinage à défaut de structure de décision.

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Les «G» sont une idée du président français Valéry Giscard d’Estaing et du chancelier allemand Helmut ­Schmidt. Aux prises avec les difficultés économiques des années 1974-1975 et la crise des institutions de Bretton Woods, les deux «amis» conviaient les dirigeants occidentaux à des «causeries au coin du feu», à l’abri de la presse, pour chercher des solutions. Le premier «G» eut lieu à Rambouillet en 1975, en présence des dirigeants du «groupe des cinq» du FMI (Allemagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon), plus l’Italie, cooptée. Ce «G6» devenait «G8» avec l’admission du Canada et de la Communauté européenne, nombre qui ne changea plus jusqu’à la grande cooptation de 2008 qui produisit le «G20».

R éfléchissant à ce «G20» de création spontanée, Bertrand Badie lui trouve de troublantes ressemblances avec cet autre objet apparu au début du XIXe siècle: le «concert des nations», inventé par les puissances victorieuses de Napoléon au Congrès de Vienne, en 1815. Après l’aventure française, les princes cherchaient un mode de gouvernance qui empêcherait toute récidive. Visant le «bonheur du monde», la Quadruple Alliance passée entre l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie instituait par son article 6 des réunions périodiques consacrées «aux grands intérêts communs et à l’examen des mesures les plus salutaires pour le repos et la prospérité des peuples et pour le maintien de la paix en Europe». C’était, dit Badie, l’ancêtre de la diplomatie de club. Elle traitait la plupart des problèmes du temps sous l’angle des intérêts oligarchiques de ses membres et fondait par là «un monde d’interdépendance durable, source de contraintes et producteur d’un jeu commun». Un problème quelconque surgissait-il – la création de la Belgique, les limites du bassin du Congo, le statut de la Bosnie-Herzégovine – qu’il arrivait sur la table des négociations, mais soigneusement privé de sa signification sociale pour être ramené à un simple objet de tractation diplomatique. Les négociateurs bricolaient alors une solution, la moins mauvaise possible pour gagner du temps et sauver les mises.

Il y eut des hommes politiques, des diplomates et des juristes pour affirmer dès le XIXe siècle que d’autres modalités de gouvernance étaient souhaitables, notamment par le droit et la norme produits par la délibération commune de tous les intéressés. Mais ce n’est qu’au cours de la Première Guerre mondiale qu’ont été dénoncés le caractère oligarchique du système international, sa nature exclusive, son fonctionnement non démocratique et dangereux. Le conflit terminé, les éléments d’un autre ordre ont pu être avancés, ceux du multilatéralisme institutionnalisé de la Société des Nations.

Les relations de connivence n’allaient pas disparaître pour autant, note Badie. Elles ont perduré à travers la SdN qui, malgré sa nature inclusive, normative et démocratique, restait un organisme de vainqueurs solidaires; et à travers l’ONU, par le Conseil de sécurité qui accorde au club extrêmement connivent des puissances nucléaires un droit de veto sur toutes les grandes affaires.

Aussi négative soit-elle, la diplomatie de connivence reste ainsi le recours que choisissent les dirigeants politiques pour se dispenser d’avoir à penser de fond en comble l’ordre international requis par la mondialisation. Ils cohabitent ainsi dans un système de relations qui n’a pas de nom, pas de caractère, peu de lois sinon celles du plus fort, et peu de visée sinon celle de la survie. De «quartette» en «G20», de «groupe de contact» en «BRIC», de «G20» en «groupe de Shanghai», de «coalition of the willing» en «concert des démocraties», tous les arrangements sont bons pour échapper à la logique d’assemblée des 192 membres des Nations unies. Logique lourde et compliquée, Joseph Deiss le reconnaît, lui qui a commencé par exiger que tous les ambassadeurs arrivent à l’heure aux réunions. Mais seule source de légitimité à ce jour, dit-il avec Badie.

* La Découverte, Paris 2011.

Par Joëlle Kuntz/Le temps nov11

1 réponse »

  1. Ron Hera prédit que sans réformes fondamentales les USA devraient rejoindre les pays du Tiers-monde d’ici 2032.

    Les USA ont déjà dès aujourd’hui certaines caractéristiques des pays du Tiers-monde : chômage de +20%, absence d’opportunités économiques, bas salaires, pauvreté largement répandue, concentration extrême de la richesse, dette gouvernementale irremboursable, contrôle du gouvernement par des banques internationales et corporations multinationales, faiblesse de la loi et politiques gouvernementales contreproductives.

    Sur d’autres facteurs ils se maintiennent encore pour le moment un peu au dessus des pays du tiers-monde : santé, nutrition, éducation, infrastructures. Mais la tendance est à une détérioration rapide de tous ces facteurs.

    Je ne vois pas quels seraient les bons conseils que les Etats-Unis pourraient apporter à l’UE…

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