Behaviorisme et Finance Comportementale

1973 : Douce France/la catastrophe de l’emprunt Giscard par Bruno Colmant

1973 : Douce France/la catastrophe de l’emprunt Giscard par Bruno Colmant

En ces périodes monétaires troublées, nombreux sont ceux qui invoquent un retour à l’étalon-or, à l’instar du système de Bretton Woods qui présida à l’unification monétaire occidentale entre 1944 et 1971. Ces accords de Bretton Woods furent probablement la plus grande réalisation économique du 20e siècle. Consacrés avant la victoire alliée sur le Japon et l’Allemagne, ils portèrent sur les fonts baptismaux les 30 années glorieuses (1944-1974). Les accords de Bretton Woods postulaient une parité fixe entre les monnaies des pays développés, fondée sur l’étalon-or.

 Ce système, qualifié de Gold-Exchange Standard, définissait les devises dans un rapport au dollar, qui était lui-même rattaché à l’or. Dans ce système, les différentes monnaies furent formulées par des cours de change fixe, mais il était convenu que la convertibilité des dollars en or ne soit pas mise en œuvre. En d’autres termes, les Etats-Unis exigèrent que les Banques centrales étrangères, détentrices de dollars, ne réclament pas leur conversion en or. Ce système conduisit à établir la suprématie du dollar sur l’économie mondiale, puisque la croissance et l’inflation étaient définies par ce pays. Le Fonds Monétaire International fut créé afin de surveiller les politiques nationales.

 

Pourtant, en août 1971, le président américain Richard Nixon décida de suspendre la convertibilité en or du dollar, ouvrant ainsi le champ à une monnaie purement fiduciaire et à l’explosion des dettes publiques. Le système de Bretton Woods fut définitivement enterré en 1973 avec l’adoption du régime des changes flottants, confirmé par les accords de la Jamaïque, en 1976. Face à cette situation, les pays européens traversèrent plusieurs années de chaos monétaire, caractérisées par la création de l’éphémère serpent monétaire (1972-1978) puis par la fondation du Système monétaire (SME) en mars 1979, qui déboucha sur la monnaie unique 20 ans plus tard. 

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Prolongations aurifères 

Pourtant, un pays européen décida de jouer les prolongations aurifères, à savoir la France. C’est en 1973 que Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances de Georges Pompidou, lança un emprunt indexé sur le poids en or du franc. Le choix de cette indexation reflétait la perception de la stabilité du prix de l’or, qui avait été la clé de voûte du système monétaire pendant 30 ans.

 

L’emprunt fut une ruine pour le Trésor français. Non seulement son taux d’intérêt, soit 7 %, dépassait tout entendement, mais l’emprunt vit sa valeur croître à cause de la dévaluation du franc et de la croissance du prix de l’or. Finalement, pour 6,5 milliards de francs empruntés pour 15 ans, l’Etat français dut rembourser plus de 90 milliards de francs (intérêts compris). Le coût de l’emprunt fut d’ailleurs plutôt lié à la dépréciation du franc par rapport au dollar qu’à l’appréciation du cours de l’or, qui passa de 97 à 437 dollars l’once entre 1973 et 1988, avec une pointe, heureusement gommée, en 1980, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan.

 Quelle leçon tirer de l’emprunt Giscard, au-delà du fait qu’il fut une passerelle fragile entre un étalon-or qui avait sombré et une immersion dans un monde de monnaie-papier qui est intrinsèquement fragile, puisque liée à la discipline hasardeuse des Etats ? Avec le recul du temps, il est insensé de lier une masse monétaire à un stock aurifère, d’autant que si l’or est convertible en monnaie papier, le rapport de conversion reste toujours un privilège discrétionnaire des autorités publiques. Un étalon monétaire présente aussi l’inconvénient de contraindre excessivement les politiques monétaires et fiscales conjoncturelles. Pourtant, un étalon-or a le mérite de discipliner les Etats. D’ailleurs, dès que les accords de Bretton Woods furent démantelés à l’initiative des Etats-Unis, les Etats européens s’engouffrèrent dans une politique d’endettement indisciplinée, qui consista à alourdir les finances publiques pour masquer la mutation économique des années 1970. 

Mais il y a sans doute une autre leçon à tirer, d’une envergure plus inquiétante et aux résonnances contemporaines : un Etat qui possède le droit de battre monnaie sans la contrainte d’une garantie tangible, c’est-à-dire un Etat qui imprime des billets dont la seule garantie est l’existence des billets qui seront imprimés dans le futur, est toujours à la frontière d’un dévoiement de sa propre monnaie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’endettement public est foncièrement incompatible avec la stabilité monétaire, et par ailleurs porteur d’inflation. Cette perspective d’inflation conduit à l’appréciation de monnaies informelles et parallèles, tel l’or.

Bruno Colmant, professeur à la Vlerick Management School et à l’UCL, membre de l’Académie royale de Belgique./Trends.be- jeudi 21 juin 2012

4 réponses »

  1.  » Un étalon monétaire présente aussi l’inconvénient de contraindre excessivement les politiques monétaires et fiscales conjoncturelles. » Politiques menées par qui ? Des Einstein de l’économie ? Vous en connaissez , à par ceux qui prétendent l’être ? Donc , politiques menées par des politiciens c.à d. des zélus dont l’horizon est max. 5 ans . Quel impact peut-on avoir en 5 ans sur la trajectoire d’un pays ? Rien que du  » conjoncturel  » c. à d. des décisions à la petite semaine , au gré du clientélisme . Alors , un inconvénient de les contraindre à 1 min. de rigueur ? Descendez de votre tour d’ivoire monsieur Colmant , ça vous aurait peut-être permis , en tant que président de la Bourse de Bruxelles , d’empêcher Lippens de ruiner des milliers de petits épargnants belges .

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  2. La seule « garantie tangible » qui empêche les Etats de faire n’importe quoi en matière monétaire, c’est l’or : par ses propriétés universellement reconnues, dans le temps et l’espace. Cet article est paradoxal, il ne tranche ni dans un sens ni dans l’autre et laisse le lecteur SANS SOLUTION.

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  3. Le problème est bien plus la conséquence de « la discipline hasardeuse des Etats » ou plutôt le manque de pragmatisme et le clientélisme des élus que l’étalon choisi.

    Cependant, si on peut critiquer un taux d’intérêt de 7% (dans une période d’inflation à 2 chiffres), écrire que rembourser 90 milliards sur 15 ans pour un emprunt de 6,5 milliards constitue « une ruine » est un peu réducteur.

    Je ne suis pas économiste, Dieu m’en garde, mais j’ai appris les pourcentages en primaire.

    – Le calcul tout bête des intérêts composés sur la période nous amène à devoir rembourser en 1998 environ 40 milliards en francs 1973.

    – L’érosion monétaire étant passée par là, le pouvoir d’achat du franc 1973 doit bien être supérieur de moitié à celui de 98, ce qui amenuise sensiblement le rapport avancé de 14 fois le capital.

    – Et pour éviter toute langue de bois ou argumentation facile, il conviendrait d’ajouter le rendement économique réel procurés par les investissements financés par ces 6,5 milliards …

    Mais, comme dit un chroniqueur célèbre d’une radio nationale, « Vous n’êtes pas obligé de me croire »!

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