Etats-Unis

Bourse électronique: 27 000 ordres par seconde Par Jean-Pierre Béguelin

Bourse électronique: 27 000 ordres par seconde Par Jean-Pierre Béguelin

L’organisation des marchés boursiers s’atomise au point d’inquiéter, peut-être en réponse aux excès des échanges à très haute fréquence qu’un livre récent, «Krach Machine», vient de si bien décrire.

Dans leur tout récent livre Krach Machine, Frédéric Lelievre – bien connu des lecteurs du Temps – et François Pilet tracent un saisissant portrait de la structure et du fonctionnement des bourses électroniques les plus modernes, avec leurs bunkers, leurs connexions géantes, leurs prodigieuses et, peut-être, dangereuses capacités de traitement. Certes, on savait depuis longtemps que les bourses traditionnelles se mouraient et que partout, sauf aux Etats-Unis, les corbeilles physiques avec leurs crieurs, leurs coursiers et leur bruit infernal ne se voyaient plus que dans les films. Mais il a fallu attendre que Wall Street s’informatise à 100% pour que ces toutes dernières années une véritable révolution bouleverse les marchés électroniques. A l’origine en effet, ces derniers n’ont fait que copier le processus d’enchères physiques des agents de change. Au lieu de la criée autour de la corbeille, ceux-ci donnent leurs ordres de vente et d’achat avec les prix et les quantités désirées à un ordinateur central qui les trie, les ordonne, les compare et exécute celles qui s’accordent.

Le fait, toutefois, que tous les membres de la bourse peuvent dorénavant voir en permanence l’ensemble de la cote traitée et à traiter change alors profondément leur comportement, ne serait-ce qu’en les forçant à utiliser des programmes de plus en plus performants. Vu la quantité d’informations disponible en effet, seul un balayage électronique permet d’analyser la situation et d’en détecter assez vite les irrégularités potentiellement profitables. Mais, pour ce faire, il ne suffit plus de crier plus fort que les autres comme c’était le cas à la corbeille d’antan, d’autant qu’à présent les ordres sont exécutés strictement selon leur ordre d’entrée dans le système. Pour gagner, un courtier, ou plutôt son programme, doit maintenant être le premier à traiter, donc le plus rapide à réagir, d’où l’avantage à l’algorithme le plus souple et au matériel le plus performant. Une course s’est alors engagée entre les différents acteurs au point que la distance physique à l’ordinateur central a commencé à jouer son rôle pour désigner le vainqueur. Afin d’éviter des conflits sans fin, les bourses ont alors décidé d’uniformiser le temps d’accès à l’ordinateur central – 37 millionièmes de seconde actuellement à Londres – pour ceux de leurs membres prêts à payer ce privilège.

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 Malheureusement, ce n’était là qu’un espoir mal placé, même si jusqu’à présent les interruptions ont été plutôt courtes. En pleine crise de l’euro le 6 mai 2010 par exemple, une vente par algorithme trop rapide de quelque 75 000 futures sur l’indice S&P 500 a fait chuter Wall Street de 10% en dix minutes, les ordinateurs de haute fréquence cessant brusquement tout achat au point qu’au pire de la chute moins de 1% des ordres pendants étaient acheteurs. Certes, une interruption de 4 secondes permit alors aux algorithmes de reprendre leur esprit et à la situation de redevenir presque normale 30 minutes plus tard. Mais, malgré les mesures prises après coup – meilleurs coupe-circuit, etc. –, la violence de la réaction inquiète pour l’avenir d’autant que les causes de ce krach minute ne sont pas parfaitement élucidées.

Ces incertitudes et ces complications contribuent sans doute à pousser de nombreux placeurs vers des plateformes d’échanges moins officielles, et ce, même si l’exécution de leurs ordres y est plus risquées. Il y a celles, groupant le plus souvent banque et courtier de détail, qui se spécialisent dans les petites transactions qu’elles traitent à meilleur marché par simple compensation. Il y a celles, comme CHI-X ou d’autres, qui ne font en apparence que concurrencer les bourses ayant pignon sur rue, mais qui opèrent avec une plus grande discrétion, d’où leur surnom de dark pools. Ces plateformes s’adressent avant tout aux ordres d’achat ou de vente des gros paquets d’actions qui auraient dû être fractionnés s’ils avaient été traités sur un marché électronique standard. Leur traitement facile et discret des ordres massifs plaît souvent à de grands investisseurs institutionnels voulant éviter que leur moindre action ne soit scrutée, copiée ou critiquée par leurs concurrents. Le succès de ces plateformes noires vient d’ailleurs d’inciter le Canada et l’Australie à les réglementer, un chemin que les Etats-Unis pourraient bien prendre demain.

Ainsi, de nos jours, les marchés s’atomisent de plus en plus au point d’inquiéter leurs autorités de surveillance. La situation serait peut-être tout autre si l’informatisation des bourses avait été différente, en programmant une accumulation des ordres d’achat et de vente pour, chaque quart d’heure par exemple, les régler tous d’un coup et au même prix, selon le principe des enchères classiques ou tender en jargon. Il aurait sans doute fallu pour cela que les bourses de valeurs n’eussent pas été des entités aux mains d’agents de change principalement intéressés par le montant de leurs transactions, mais mettons des régies publiques. Remarquez qu’on y viendra peut-être, car demain l’introduction de la taxe Tobin pourrait bien changer la donne, du moins en Europe. En attendant, il serait peut-être temps de laisser à nouveau du temps au temps à la bourse.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/27378868-9de8-11e2-964e-2a49c197f380%7C2

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