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Marchés : Quand le consensus se fourvoie Par Nicolette de Joncaire

Marchés : Quand le consensus se fourvoie Par Nicolette de Joncaire

Tapering. L’interprétation quasi-unanime des analystes et des investisseurs s’est trompé de cible. Mis à part celle de quelques indépendants.

Le consensus, incessamment cité dans la presse financière, a-t-il raison? Utilisé pour représenter la moyenne des opinions exprimées par un échantillon d’analystes sur les perspectives de marché, il peut se retrouver entièrement en porte-à-faux comme on a pu l’observer la semaine dernière.

Depuis des mois, présentations bancaires, analyses financières et article de la presse spécialisée n’omettaient de rappeler que la fin de l’assouplissement monétaire aux Etats-Unis – le fameux tapering – était imminente. «Nous estimons que la Fed annoncera dès septembre la fin du quantitative easing et une remontée des taux», «Notre point de vue est que nos investisseurs prennent  surtout en compte une réduction à l’automne des achats obligataires de la Fed « ou encore «La fête est finie, les marchés actions, crédit et Treasuries vont déchanter, dès septembre, lors de la fin de la politique super-accommodante de la Fed».

La littérature financière est truffée d’une fin programmée et inévitable du quantitative easing de Ben Bernanke depuis mai – voire depuis février. Le tapering a d’ailleurs servi à peu près à tout: à excuser des performances médiocres, à expliquer la baisse de l’or (et du cuivre), à justifier des ventes massives et, surtout à alimenter les conversations.

Pour être juste, il faut souligner que ce sont surtout les ténors du marché – que nous ne nommerons pas ici par pure charité  – qui ont véhiculé le message. Malgré l’annonce de la Fed la semaine dernière, certains nous expliquent encore aujourd’hui qu’il ne faut pas nous laisser «berner par une exubérance irrationnelle. La Fed doit serrer la vis». Nous n’y couperons pas, continuent-ils à scander.

Pourtant, quelques voix ont tenté de se faire entendre dans ce concert de certitudes. Guidées par une analyse fondamentale peut-être plus consciencieuse.

Le point de vue présenté par Eric Vanraes, responsable de la gestion de taux à la Banque Baring Brothers Sturdza, en faisait partie (L’Agefi du 6 septembre). Sceptique sur la fin de l’assouplissement monétaire américain en raison d’un taux de chômage toujours élevé et d’un risque de récession engendré par des taux réels en hausse continuelle depuis mars, il affirmait que Ben Bernanke ne saurait ignorer les tensions sous-jacentes et ne mettrait pas fin à l’assouplissement monétaire.

Eric Vanraes le répète aujourd’hui: «Il y a un indicateur tombé en désuétude depuis les années 80 que l’on serait bien inspiré de redécouvrir, le Misery Index, somme des taux d’inflation et de chômage. Créé par l’économiste Arthur Okun, conseiller du Président Lyndon Johnson dans les années 60, il mesure la dégradation ou l’amélioration de la performance économique et sociale d’un pays. Aux Etats-Unis, il n’a baissé que de 0.9% en un an, de 9.8% en septembre 2012 à 8.9% aujourd’hui. L’objectif de la Fed devrait être de le faire redescendre vers 8%. Si le chômage baisse d’un demi-point alors que l’inflation repasse au-dessus de 2%, cet indice restera au niveau actuel». Nous reviendrons par ailleurs sur son analyse du taux de chômage américain.

Autre voix discordante, celle de Marie Owens Thomsen, chef économiste au Crédit Agricole Private Banking en Suisse, qui nous disait: «il suffit de bien écouter les discours de Ben Bernanke pour comprendre qu’il n’a aucunement changé d’avis entre mai et aujourd’hui». Car, à force de scruter la persistance du chômage à longue durée, l’absence d’inflation salariale, la baisse tendancielle des créations d’emploi, la chute brutale de la part d’investissement en immobilier résidentiel – tombé de 6,3% en 2005 à 2,7% du PIB -, le fléchissement massif des demandes d’hypothèques dès que les taux ont remonté et la hausse des taux réels, elle arrivait précisément aux mêmes conclusions qu’Eric Vanraes.

Les anticonformistes  n’ont bien sur pas systématiquement raison. Il ne suffit pas d’être «contrarian» pour être dans le vrai. Toutefois, lorsqu’une opinion antinomique est fondée sur une analyse approfondie, elle mérite d’être entendue.

Reste à se demander comment et pourquoi les solides équipes de recherche des grands acteurs financiers se sont fourvoyées avec tant d’obstination. L’explication la plus simple se trouve dans la psychologie comportementale appliquée aux marchés financiers. Ce que Benoist Rousseau appelle la «collusion inconsciente pour créer une réalité espérée»,  un phénomène connu pour engendrer les bulles mais aussi les crashes. Car il ne faut pas sous-estimer la grégarité des analystes et des investisseurs, fondée sur une volonté de ne pas se distinguer dans un corps ambiant caractérisé par une pensée unique dominée par certains acteurs. Le raisonnement individuel sous-jacent peut se résumer ainsi: «même si j’ai tort, je ne serai pas le seul». Avec en filigrane un sous-entendu très humain: «et je ne perdrai pas mon poste». Dans un univers d’emplois bien rémunérés mais précaire, peu d’individus acceptent de prendre le risque de ne pas adhérer au consensus. Et tant pis pour l’efficience des marchés. Corollaire: les analystes indépendants ont souvent une vision plus claire des fondamentaux.

Source Agefi Suisse Lundi, 23.09.2013

. http://agefi.com/marches-produits/detail/artikel/tapering-linterpretation-quasi-unanime-des-analystes-et-des-investisseurs-sest-trompe-de-cible-mis-a-part-celle-de-quelques-independants.html?catUID=19&issueUID=419&pageUID=12523&cHash=e36875327c3db59952df9e69e9758c09

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