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Entretien: Alain Santacreu “Contre l’uniformisation du monde”

Entretien: Alain Santacreu “Contre l’uniformisation du monde”-« théorie des contradictoires » Stephane Lupusco

Au-delà ou en-deçà du DRAME moderne (thèse, antithèse, synthèse), le retour du TRAGIQUE pré ou postmoderne. Aporie existentielle. Logique « contradictorielle » (S.Lupasco). Le Phénix renaissant : « Perit ut vivat » Michel Maffesoli

Mircea Eliade, dans La nostalgie des origines, a pu affirmer que le mythe dualiste des dieux jumeaux édifiait la vie religieuse iroquoise dans sa totalité. Il s’agit d’un mythe dualiste qui pourrait être comparé au dualisme iranien de type zurvanite. Cependant, et cela est très important de mon point de vue, cet antagonisme n’est pas paroxystique. En effet, les iroquois se refusent à reconnaître dans le jumeau « mauvais » (Tawiskaron) l’essence du mal, le mal ontologique, mais seulement l’aspect négatif et ténébreux du monde. Il entre dans une relation d’équilibre avec le jumeau « bon » (Wata Oterongtongnia) et l’on peut dire que les deux jumeaux mythiques régissent les deux modes antagonistes qui constituent la dualité radicale du vivant.

Ainsi, le dualisme iroquois s’oppose au totalitarisme de la transcendance de l’Un, tel qu’il apparaît dans les religions monothéistes. La recherche de l’équilibre des contraires est le fondement d’une logique politique et sociale qui sous-tend le communisme fédéraliste de la société amérindienne.

Thibault Isabel : Cette notion d’équilibre des contraires est bien sûr fondamentale. Le numéro de Contrelittérature, que vous avez coordonné, accorde d’ailleurs une grande place à la pensée de Stéphane Lupasco. Que nous enseigne ce philosophe, et en quoi sa « théorie des contradictoires » vient-elle à l’appui de la vision politico-religieuse que vous venez d’esquisser au sujet des Iroquois ?

Alain Santacreu : Si l’on veut prendre la mesure de la pensée lupasquienne, il faut la replacer dans la grande tradition du logoshéraclitéen. Pour Stéphane Lupasco, la contradiction est la texture de l’univers. Son œuvre exerce une influence souterraine dont il est difficile de mesurer l’ampleur. Dans notre numéro, on pourra lire un article important de Basarab Nicolescu qui analyse l’attraction de cette pensée sur quelques grands philosophes et artistes contemporains : Gaston Bachelard, André Breton, Georges Mathieu, Salvador Dali, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco.

La philosophie lupascienne prend en compte la rupture épistémologique provoquée, au milieu du XXe siècle, par la physique quantique. Lupasco a compris qu’il lui fallait insérer le contradictoire dans sa propre logique, parce que les couples de contradictoires mis en évidence par la mécanique quantique – onde et corpuscule, séparabilité et non-séparabilité, causalité locale et causalité globale, symétrie et brisure, réversibilité etirréversibilité du temps, etc. – étaient devenus incompréhensibles à la logique aristotélicienne, qui repose sur les principes d’identité (A est A) ; de non-contradiction (A n’est pas non-A) ; et du tiers exclu : il n’existe pas de terme qui soit à la fois A et non-A (entre A et non-A tout tiers est exclu).

Selon Lupasco, tout ce que l’on observe, tous les systèmes physiques, biologiques, sociaux ou culturels, tout phénomène ou événement, résultent d’un antagonisme d’énergies. Il faut un équilibre d’énergies antagonistes pour qu’apparaisse un système. Le système se modifie lorsqu’un pôle d’énergie s’actualise (se manifeste) au dépend du pôle de l’énergie antagoniste qui s’en trouve potentialisée (en attente de manifestation). Si les éléments constitutifs d’un système sont absolument homogènes, le système disparaît ; inversement, si les éléments sont tous hétérogènes, il en résulte une diversification illimitée et donc, là aussi, la disparition du système. Il faut que les constituants énergétiques de tout système soient à la fois et contradictoirement hétérogènes et homogènes.

Thibault Isabel : Les théories de Lupasco entrent en résonance étroite avec les cosmologies traditionnelles. J’attire l’attention des lecteurs intéressés par cette question sur le fait qu’on trouve par exemple des développements très lupasciens chez un auteur confucéen chinois du nom de Zhang Zai (Xe siècle apr. J.-C.), qui analyse la dynamique du monde en termes d’énergie manifestée et d’énergie latente. Le même schéma de pensée se retrouvera aussi en Occident chez Giordano Bruno, dont s’inspirera Baruch Spinoza avec sa dichotomie entre « nature naturante » et « nature naturée ».

Alain Santacreu : Je ne me risquerai pas ici à développer davantage la théorie luspascienne, sinon en précisant que Lupasco identifie trois orientations énergétiques qui donnent lieu à trois matières :

  1. La matière physique où prédomine le principe d’homogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie, c’est-à-dire de la mort des systèmes.
  2. La matière biologique où prédomine l’hétérogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie négative (ou néguentropie), c’est-à-dire de la structuration de la vie.
  3. La matière microphysique – nucléaire et psychique – où se produit un équilibre entre homogénéisation macrophysique et hétérogénéisation biologique.

Stéphane Lupasco pense que la logique classique du tiers exclu ne peut s’appliquer qu’à la matière physique. L’erreur des idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques, a été d’utiliser cette logique inadéquate pour aborder une dimension qui concerne en réalité la troisième matière psychique.

Ces trois types de matière-énergie donnent lieu à trois éthiques différentes : homogène, hétérogène et contradictorielle. L’éthique homogène s’impose dans la dynamique sociale traditionnelle. Elle intervient au plan politique lorsque l’homogénéisation excessive provoque les différents totalitarismes étatiques (communiste ou fasciste). L’éthique hétérogène, dans son aspect politique, se développe sous la forme d’une protestation contre l’homogénéisation totalitaire. Elle favorise un individualisme excessif, une recherche exacerbée du profit et du plaisir égoïste que l’on retrouve dans le capitalisme libéral des systèmes démocratiques. La dialectique hégéliano-marxiste, conforme à la logique traditionnelle homogénéisante, est particulièrement destructrice puisqu’elle vise à abolir les deux termes antagonistes, la thèse et l’antithèse, dans la synthèse.

La troisième éthique, appelée « contradictorielle », permet de vivre l’antagonisme existentiel, individuel et social, de façon créative. Il s’agira de se maintenir dans l’équilibre instable entre deux ambiances doctrinaires, l’homogène hostile au dissemblable et l’hétérogène allergique au semblable. D’après moi, c’est dans un système fédéraliste d’autogestion généralisée, proche de Pierre-Joseph Proudhon, que cette troisième éthique pourrait se réaliser dans la sphère politique.

La « dialectique de l’équilibre » proudhonienne est la marque de l’émancipation de sa pensée par rapport à la philosophie hégélienne. Selon Proudhon, toute synthèse du couple antagoniste est négatrice de la liberté. L’auteur du Système des contradictions économiques semble avoir anticipé un siècle à l’avance la rupture épistémologique de la mécanique quantique et, d’une certaine manière, la théorie de la particule et de l’antiparticule de la physique moderne est une confirmation de la théorie proudhonienne de l’organisation antinomique du monde.

Thibault Isabel : Quelles sont les implications religieuses de la pensée de Lupasco ?

Alain Santacreu : Lupasco fait observer que toutes les religions, qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, ont pour fonction d’établir une énergie de liaison homogénéisante entre tous les croyants. Il remarque aussi que toute dogmatique vise à endiguer le dynamisme des énergies contradictoires, désignées comme le bien et le mal. Stéphane Lupasco ne cherche pas à créer une nouvelle religion, un nouveau dogme, mais à trouver l’équilibre énergétique qui nous relie au monde et qu’il définit comme la « conscience de la conscience », un point existentiel où l’on devient conscient des forces antagonistes coexistantes.

Aux trois matières correspondent trois formes d’amour : l’amour homogénéisant lié à la reproduction de l’espèce, l’amour hétérogénéisant lié au plaisir et à la jouissance, et une forme d’amour contradictorielle, un amour qui dépasse le domaine de la physique et de la biologie, englobant l’attraction érotique, un amour qui retrouverait la dimension de l’agapè, amour totalement libre et désintéressé. Telle est la conception lupascienne de la divinité.

La philosophie lupascienne s’assimile à un perpétuel « Casse-Dogme » daumalien. Elle implique, dans toutes les situations, le choix de l’équilibre dynamique des antagonismes ; et, osant affronter ainsi toutes les idéologies, qui sont des fanatismes et des barbaries du non-contradictoire, elle nous ouvre la perspective d’une vision politico-religieuse hérétique.

https://linactuelle.fr/index.php/2019/07/26/uniformisation-standardisation-alain-santacreu/

Les trois matières de Stéphane Lupasco

  De nos jours, même si l’oeuvre lupasquienne demeure encore peu connue, elle exerce une influence souterraine dont il est difficile de mesurer l’ampleur3. Pourquoi cette marginalisation ? Ce qui l’a suscitée vient de ce que Lupasco a osé faire penser la science, alors que « la science ne pense pas », selon la formule d’Heidegger4. Pour Lupasco le discours scientifique n’est pas un solipsisme détaché de la vie. Sa philosophie, attentive à la révolution épistémologique déclenchée par la physique quantique, cherche à établir un dialogue vivant avec la science contemporaine.

  La nouvelle physique quantique, inaugurée en 1900 par Max Planck, puis la découverte de la cybernétique par Norbert Wiener, au milieu du XXe siècle, a provoqué une rupture épistémologique qui a remis en question la logique traditionnelle. Lupasco a dû insérer le contradictoire dans sa propre logique parce que les couples de contradictoires mis en évidence par la mécanique quantique – onde et corpuscule, séparabilité et non séparabilité, causalité locale et causalité globale, symétrie etbrisure, réversibilité et irréversibilité du temps, etc. – étaient « incompréhensibles » à la logique aristotélicienne qui repose sur les principes d’identité (A est A) ; de non-contradiction (A n’est pas non-A) ; et du tiers exclu : il n’existe pas de terme qui soit à la fois A et non-A (entre A et non-A tout tiers est exclu).

 Dans la vision de Stéphane Lupasco la contradiction est la texture de l’univers. Le sociologue Edgar Morin, le théoricien de la complexité, prend la mesure de la pensée lupasquienne quand il la replace dans la grande tradition du logos héraclitéen5. Tout ce que l’on observe, tous les systèmes physiques, biologiques ou issus de l’imagination humaine, n’importe quel phénomène ou événement, résultent d’un antagonisme d’énergies. La matière est énergie et à toute énergie s’oppose une énergie antagoniste.

  Il faut un équilibre d’énergies antagonistes pour qu’apparaisse un système. Le système se modifie quand l’équilibre se transforme. Cette transformation se produit lorsqu’un pôle d’énergie s’actualise (se manifeste) au dépend du pôle de l’énergie antagoniste qui s’en trouve potentialisée (mise en attente de manifestation). Selon la terminologie lupasquienne, l’actualisation est le passage d’un état potentiel à un état actuel et, inversement, la potentialisation est le passage d’un état actuel à un état potentiel.

 Lupasco envisage la possibilité d’un troisième cas où les énergies antagonistes s’actualisent et se potentialisent simultanément. Il en résulte un état de contradiction paroxystique au sein du système, un troisième état énergétique de semi-actualisation et de semi-potentialisation des forces antagonistes que Lupasco appelle « tiers inclus » ou état T (T pour « tiers »).

  À ce processus d’actualisation-potentialisation s’adjoint un autre processus  d’homogénéisation-hétérogénéisation. En effet, si les éléments constitutifs d’un système sont absolument homogènes, le système disparaît ; et, inversement, si les éléments sont tous hétérogènes, il en résulte une diversification illimitée qui entraîne aussi la disparition du système. Il faut donc que les constituants énergétiques d’un système soient à la fois et contradictoirementhétérogènes et homogènes. C’est ainsi que Lupasco identifie trois orientations énergétiques qui donnent lieu à trois matières:

1. La matière physique où prédomine le principe d’homogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie, c’est-à-dire de la mort des systèmes.

2. La matière biologique où prédomine l’hétérogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie négative (ou néguentropie), c’est-à-dire de la structuration de la vie.

3. La matière microphysique – matière nucléaire et matière psychique6– où se produit un équilibre entre homogénéisation macrophysique et hétérogénéisation biologique. 

  On comprend dès lors pourquoi la logique classique ne peut décrire et analyser que la matière physique où règnent l’homogénéité et la non-contradiction. En ce qui concerne les matières biologique et microphysique, seule une logique du contradictoire s’avèrera capable de les appréhender.

http://www.contrelitterature.com/archive/2018/08/22/vers-une-societe-ecosophe-6074066.html

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