Art de la guerre monétaire et économique

Léon Bloy et la fin du catholicisme en occident

Léon Bloy et la fin du catholicisme en occident

Revenons à Bergoglio. Comme je l’ai souligné, la fin du catholicisme romain ne date pas de lui, même si l’argentin a vidé comme personne la place Saint-Pierre – oui, je sais, les photos sont truquées par les intégristes… La grande fatigue du christianisme est une vieille lune en occident, quoiqu’en pensent les plus myopes. On peut sauver, ou faire semblant de sauver, quelques familles de bien-pensants comme on dit, ici ou là, mais l’ensemble ne tient pas. Et depuis le cas François…

Lisons le journal de Léon Bloy, guetteur d’apocalypse dans un monde épuisé. Le meilleur tome est titré l’invendable.

Nous sommes au début du siècle dernier, la Fin a en quelque sorte déjà eu lieu (Napoléon et la révolution, et même avant, voyez Guénon et le siècle des perruques). Il n’y aura plus que du « déchaînement de la matière » comme dit Philippe Grasset. Le capitalisme va recouvrir la planète et exterminer, une par une, chaque « civilisation »…Dixit le manifeste de Marx.

Léon Bloy donc sur  Darwin et le pape :

On me communique le plus étrange prospectus. Plan d’un ouvrage en cinq volumes L’Univers et l’Humanité. Le deuxième traite spécialement du transformisme et enseigne avec autorité que l’homme descend non seulement du singe qui fut pour lui un commencement d’aristocratie, mais des plus affreuses vermines.

Jusque-là rien que de très-banal, mais ce qui peut confondre et détraquer, c’est l’approbation formelle et sans réserve de cet excrément par le pape Pie X, approbation sous forme de lettre du cardinal Merry del Val à l’éditeur. » 

Et avec une belle intuition, Bloy écrit : 

« L’ignoble blasphème est qualifié d’ « excellente entreprise » et d’ « insigne publication ». Je pense au Reniement de saint Pierre, figure et prophétie du Reniement de la Papauté qui déchaînera toutes les catastrophes. Cette heure terrible est-elle venue ? »

Venons-en à cette massification/vulgarisation du catholicisme lors des énormes pèlerinages industriels du dix-neuvième siècle :

« On parle beaucoup dos grands pèlerinages, Lourdes et le Sacré-Cœur, par exemple. On estime que tout est sauvé parce qu’il y a des multitudes, Voulez-vous savoir ce que cela vaut? Secouez le grelot d’une épouvante quelconque au milieu de ces foules et vous verrez. L’enthousiasme, l’attendrissement, les pleurs sont faciles, quand on est en nombre, mais la bêtise, la lâcheté, la peur froide, le sont davantage.

Si votre fantaisie est de dissiper, en une minute, ces armées superbes, exigez simplement que chaque fantassin risque sa peau ou son argent. »

Nous savons que Léon Bloy attend extatiquement une fin du monde qui ne vient pas ; d’où son adoration de Napoléon, son Salut par les juifs, son enthousiasme pour les Maritain – que Bernanos remettra à leur place, ses cosaques et son Saint-Esprit qui donnèrent les bolchéviques et le feint esprit, etc.

Notre guetteur d’apocalypse :

« On n’a pas l’air de savoir ce que c’est que soixante ans. Je le sais un peu, étant né l’année même de la Salette, exactement soixante-dix jours avant l’Apparition. J’ai des contemporains qui sont des vieillards. Or je tétais pour longtemps encore, lorsque Marie déclara qu’Elle ne pouvait plus retenir le Bras de son Fils ». Naturellement on s’est attendu à des malheurs fracassants, à des catastrophes étourdissantes. »

Le voyant précise :

« On a même cru que 1870 suffisait, comblait la mesure de la Colère.

Nul ne s’est dit qu’il se pourrait qu’il y eût autre chose que le foudroiement, car enfin c’est insupportable à la raison, ces menaces tellement précises qui ne s’accomplissent pas, alors surtout que rien n’a été fait pour en détourner l’accomplissement, et le mal qu’il fallait punir s’étant, au contraire, immensément aggravé. Il y a autre chose, assurément, et c’est épouvantable d’y penser. »

Tout cela fait penser à Guénon et à sa duperie des prophéties. Oublions la conversion de la Russie…

Bloy conclut justement, dans un éclair dont il a le secret – car l’homme moderne est un homme mort : 

« Si on était mort déjà, vraiment mort et qu’il ne restât plus qu’à être enfoui comme des charognes ! Terrible vision ! Plus terrible pensée ! »

Il s’inspire de Poe (Valdemar) :

« Le sujet meurt endormi. Sept mois s’écoulent. De temps en temps, le magnétiseur l’interroge et reçoit la môme réponse formidable: « Je suis mort ! -Je vous dis que je suis mort. A la fin, il se décide à le réveiller et voici les dernières lignes de cette hideuse et stricte parabole de l’enfer, évoquée en mon esprit par le sommeil incompréhensible de la France, depuis soixante ans… »

A la même époque son frère ennemi Huysmans dénonce « cet appétit de laideur qui déshonore l’Eglise ». De passage à Lyon, Bloy se révolte :

« Grenoble, Lyon, Fourvières. Revu, presqu’achevée, la basilique vue en 1880, les murs étant nus encore, et qui me déplaisait déjà. Aujourd’hui elle me fait horreur. C’est splendide et ignoble, comme un opéra ou un casino. C’est une de ces bâtisses dont on dit qu’elles ont coûté tant de millions. Effort de  « la piété Lyonnaise ». Ce faste charnel eût été selon le cœur de Mgr de Bonald qui fut l’un des premiers et des plus redoutables ennemis de la Salette.

Vainement j’essaie de prier au milieu de ces marbres et de ces dorures. Je ne sens que de l’indignation et de l’amertume. Pour moi, l’église la plus pieuse doit ressembler à une étable. »

Bloy aime rappeler le lien entre catholicisme et argent :

« Expulsion de l’Archevêque de Paris, cardinal Richard, dépossédé de son palais. Foule énorme, cantiques, voiture traînée par des personnages importants, etc. Manifestation plus facile que l’abandon de sa peau ou de son argent.

Le vieux et millionnaire Cardinal a été recueilli par le millionnaire Denys Cochin. J’aurais voulu le voir s’en aller pauvre et demander l’hospitalité à des pauvres. »

La foule bien inerte laisse faire les exactions républicaines. Et elle n’a pas fini de « laisser faire », tant elle est devenue libérale de Louis-Philippe à Macron, la foule libérale catholique. La presse catholique est comme toujours en dessous de tout, et Bloy dit que le journal la Croix est la feuille du démon.

Fatigué de porter ses misères hautaines, Bloy guette d’autres horizons eschatologiques. Il y eut la guerre des boers (« le monde prie pour la défaite de l’Angleterre »), il y a cette guerre russo-japonaise qui, avec les Kouriles et la menace de boycott des jeux de Tokyo par Moscou, reste d’actualité :

« Dieu, assurément, n’est pas avec les Russes. Le tour de l’Angleterre viendra. Le monde finira bien par s’allumer, selon le « vœu » de Jésus (Luc, 12.49), quand on sera assez loin du Déluge. Le moment doit être peu éloigné.

Cette puissance, désormais irrésistible, du Japon, parait une manifestation surnaturelle, en ce sens que rien n’était moins prévu. Marque de Dieu. On peut maintenant espérer ou craindre tous les déchaînements. »

Mais le monde moderne survit, en verra d’autres. Comme dit Michelet dans sa Renaissance, on ne peut tuer que ce qui est vivant. Croissance, Ormuz, PNB, innovation, tourisme, théorie du genre… Le monde nécrosé/moderne est très occupé.

Notre Léon Bloy déchaîné n’est pas seul ; il reçoit une lettre d’un de ces braves curés qu’on garde toujours au bas de l’échelle cléricale :

« 16. Lettre de mon petit abbé de la Salette:

C’est fait ! Les cochons sont à la curée de mon âme.

La catastrophe finale est arrivée. Je suis prié de partir du séminaire, après les avoir tous fustigés en présence de Monseigneur. La partie était perdue depuis longtemps je me suis donné le luxe suprême de sonner l’hallali moi-même. Je leur ai tout dit, tout ! Ah si, un jour, je fus bien inspiré, ce fut celui-là. »

C’est que la révolte contre le monde moderne doit se faire dans cette Eglise devenue une association de fonctionnaires (Taine), une ruche bureaucratique (Ivan Illich). Et dans une belle langue populaire, notre juste persécuté continue :

« J’en avais assez, à la fin, et j’étais écœuré des couleuvres que, depuis deux ans, ils me faisaient avaler. Je ne sais malheureusement pas ce que je vais faire, mais cela, au fond, est peu important. J’ai fait ce que j’ai cru, en conscience, devoir faire. Ils ont été obligés de m’écouter jusqu’au bout et je leur en ai fait entendre de belles vérités ! Et cela à propos de saint Thomas! Un discours débité en grande séance académique devant toutes sortes de pompeuses autorités. D’ordinaire on leur servait de l’eau tiède; pour une fois ils ont eu de la lave et, durant une heure et demie, je les ai tenus et fouettés. Encore une fois je fus, je crois, éloquent, parce que je vivais ce que je disais, terriblement. »

Belle conclusion sur les coulisses de la religion remplacée par son masque, comme dit Feuerbach : 

« Durant toute ma vie, hélas, il me restera cette plaie d’avoir vu les prêtres do trop près et dans les coulisses, et c’est affreux. Il y a de quoi perdre la foi, si on ne l’avait pas chevillée au cœur. »

Léon Bloy sait, à l’époque de la tour Eiffel et du métro, à quelle sauce la cathédrale sera avalée. Cela donne : 

« 30. II serait question de transformer Notre-Dame en une gare centrale du Métropolitain, lequel deviendrait alors infiniment dangereux. »

Et de conclure magnifiquement, dans une rage froide d’expression :

Rien de nouveau. Notre temps est si bas que même le mal complet est médiocre. Le superbe Clemenceau montre son impuissance avec beaucoup de morgue. »

NICOLAS BONNAL Le 22 Sept 2019

Sources

  • Léon Bloy, journal, l’invendable (1904-1907) – Gallica.BNF.fr
  • Edgar Poe – Histoires extraordinaires
  • René Guénon – La crise du monde moderne
  • Bonnal – Guénon, Bernanos et les gilets jaunes

EN BANDE SON :

 

5 réponses »

  1. Bloy était ,c’est vrai, un authentique Chrétien, mais il critiquait (et haïssait) le cléricalisme bourgeois, non pas l’Eglise; François critique lui aussi le cléricalisme, ce qui pour un pape est courageux! Léon Bloy et François ont des vues communes, à bien des égards (priorité aux pauvres, critique des riches et des puissants, aller aux périphéries etc..). Dire que François réalise la fin de l’Eglise catholique est faux; c’est tout le contraire, il revient aux sources du Nouveau Testament même si l’on ne comprend pas toujours toute sa parole; mais après tout, Jésus lui-même a t il été compris de son temps…?

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  2. Tres beau texte. Bloy critique l’Eglise de Jésus dénaturé par les hommes. Mais il lui reste sa foi, sa foi en Jesus et son message. Sa foi qui lui permet de critiquer cette Eglise pervertie par l’argent, la vanité, les apparences,…par le Diable.

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