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Michel Houellebecq : « La conséquence du progrès, c’est l’autodestruction »

Michel Houellebecq : « La conséquence du progrès, c’est l’autodestruction »

By artofuss artofuss.blog 9 min View Original

EXCLUSIF. Le romancier a été invité par la revue britannique « UnHerd » à répondre à la tribune des généraux. Voici son texte original, en français.

Par Michel Houellebecq. Publié le 08/06/2021 LE POINT

Invité par le site d’information britannique UnHerd.com à réagir à la « désormais fameuse tribune des généraux », comme l’écrit Michel Houellebecq, et plus généralement à la menace d’« effondrement » qui pèserait sur la France, comme le rappelle Will Lloyd, l’un des contributeurs de UnHerd, l’auteur de Soumission et de Plateforme a accepté de répondre par ce texte, dont voici la version originale en français.

Fondé par le journaliste conservateur Tim Montgomerie en 2017, le média en ligne UnHerd se présente comme non partisan et accueille des articles d’intellectuels venus de tous les horizons. Le titre de la revue, UnHerd, découle d’un jeu de mots qui ne pouvait que plaire au romancier : Unheard, comme phonétiquement, en anglais, « celui qui est non entendu », ou « ce dont on n’a jamais entendu parler », mais surtout « UnHerd », qui n’est « pas dans le troupeau. »

Voici son texte.

Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité

J’emprunte mon titre à Pascal (Pensées, 229) parce que je me lance dans l’écriture de ce texte non pour affirmer des vérités positives, ni pour défendre des opinions, mais parce que la situation ne m’offre rien « qui ne soit matière de doute et d’inquiétude », comme l’écrit Pascal dans la phrase suivante.

En me demandant de me prononcer sur la désormais fameuse « lettre des généraux », Will Lloyd écrit avec justesse : « Ce qui semble extraordinaire dans le scandale qui a suivi, c’est que si peu de gens aient mis en doute la prémisse de la lettre que la France était en train de s’effondrer. » C’est en effet surprenant. Pourquoi la France ? Pourquoi la France plutôt qu’un autre pays européen, alors qu’ils semblent dans une situation à peu près similaire, et parfois moins favorable ?

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas résolu le mystère (et pourtant je connais la France, et pourtant je suis français). J’essaierai d’éviter de m’égarer dans des notions confuses, du genre « psychologie des peuples » ; mais ce sera difficile.

Du point de vue du terrorisme islamiste, il est vrai que la France a été à un moment donné spécialement visée par Daech ; ceux-ci considéraient en effet (non sans raison) que la France les avait agressés en intervenant en Syrie et en Irak. Mais ce temps est révolu, et si l’on considère les dernières décennies, le fait est que l’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, dans une moindre mesure l’Allemagne, ont également eu à déplorer des attentats terroristes meurtriers ; ce qui serait difficile, en réalité, ce serait de trouver un pays dans le monde épargné par la violence islamiste.

Une telle complaisance dans le masochisme a de quoi surprendre.

La délinquance et la violence, liées ou non à la drogue, font-elles réellement plus de ravages en France que dans les autres pays européens ? Je n’en sais rien, mais ça m’étonnerait un peu ; si c’était le cas, les journalistes français n’auraient pas manqué de le souligner. Il y a en France une ambiance d’autoflagellation répandue et vague, en quelque sorte gazeuse, et n’importe qui séjournant en France, regardant la télévision, ne peut manquer d’être frappé par l’obsession dont font preuve les présentateurs, journalistes, économistes, sociologues et spécialistes variés : ils consacrent le plus clair de leur temps d’antenne à comparer la France aux autres pays européens ; et ceci, invariablement, dans le but de déprécier la France. En général, il suffit de faire appel à l’Allema­gne ; mais parfois, l’Allemagne n’a pas de si bons résultats que ça ; on se réfère alors à la Scandinavie, aux Pays-Bas, plus rarement à l’Angleterre. Quel que soit le sujet, il est bien sûr toujours possible de découvrir un pays qui nous soit supérieur ; mais une telle complaisance dans le masochisme a de quoi surprendre.

C’est un détail. Le sujet le plus important, et de loin, parce qu’il n’est pas seulement un symptôme de déclin, mais le déclin lui-même, en ce qu’il a d’essentiel, c’est bien entendu la démographie. Récemment, hommes politiques et commentateurs se sont émus en apprenant que l’« indice synthétique de fécondité » (c’est-à-dire le nombre d’enfants par femme) était tombé en France à 1,8 (1). Un tel chiffre aurait pourtant de quoi faire rêver les pays d’Europe du Sud : pour l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, il est de 1,3 (2). Et c’est encore pire en Asie, dans des endroits du monde aussi technologique­ment avancés que lointains, et généralement admirés : 1,2 pour Singapour et Taïwan.

Corée du Sud : 1,1. Ce pays aura perdu un dixième de sa population en 2050 ; il ne lui reste si ça continue qu’une seule chance de survie : annexer la Corée du Nord, qui en est à 1,9 ; je plaisante à peine.

Avec 1,4 le Japon s’en sort presque bien, ce qui est une surprise, les informations les plus amusantes concernant la dénatalité venant généralement du Japon ; elles sont si délirantes que j’hésite à les reproduire (mais l’invraisemblable est parfois vrai) :

– les vieillards seraient si nombreux au Japon qu’on n’arrive plus à les loger, et qu’ils en viennent à commettre des délits dans le simple but de trouver un hébergement en prison.

– le gouvernement japonais aurait décidé de diffuser, sur les télévisions publi­ques, des clips porno­gra­phiques à une heure de grande écoute, afin de réveiller l’appétit sexuel des couples japonais. À force de baiser, en effet, on finit souvent par engendrer quelques enfants.

La France rappelle parfois ces vieillards hypocondriaques qui ne cessent de se plaindre.

On voit que nous n’en sommes pas encore au même niveau, enfin pas tout à fait, en France. En réalité, la délectation française pour l’idée de déclin est loin d’être neuve. Jean-Jacques Rousseau affirme quelque part (ou bien est-ce Voltaire ? j’ai la flemme de vérifier, ces auteurs sont d’une lecture fastidieuse, enfin c’est l’un des deux) que nous serons tôt ou tard, « la chose est certaine », asservis par la Chine. La France rappelle parfois ces vieillards hypocondriaques qui ne cessent de se plaindre de leur état de santé, de répéter que cette fois ils ont vraiment un pied dans la tombe, et qui provoquent en général le sarcasme suivant : « Celui-là, vous verrez qu’il nous enterrera tous. »

Les États-Unis d’Amérique semblent au contraire avoir érigé l’optimisme en principe ; on peut douter du bien-fondé de cette attitude. Lorsque Joe Biden affirme que « l’Amérique est de nouveau prête à diriger le monde » (là aussi, j’ai la flemme de retrouver la citation exacte ; Biden est encore plus fastidieux que Voltaire), je traduis immédiatement par :

– l’Amérique ne va pas tarder à se lancer dans une nouvelle guerre ;

– elle va, comme d’habitude, se ramasser comme une merde ;

– ça va lui faire perdre beaucoup d’argent, tout en accentuant la détestation quasi universelle dont elle est l’objet ; ce qui va permettre à la Chine de renforcer ses positions.

Suicide moderne

On n’a en réalité pas affaire à un « suicide français », pour reprendre un titre d’Éric Zemmour, mais au moins à un suicide occidental, et plutôt à un suicide moderne, les pays asiatiques ne sont pas épargnés ; ce qui est spécifique­ment, authentique­ment français, c’est la conscience de ce suicide. Mais si l’on consent à s’écarter un instant du cas particulier de la France (et, vraiment, cela vaudrait mieux), la conclusion apparaît, limpide : la conséquence inéluctable de ce qu’on appelle le progrès (sur tous les plans : économique, politique, scientifique, technologique), c’est l’auto­destruction.

En refusant toute forme d’immigration, les pays asiatiques ont opté pour un suicide simple, sans complications ni troubles. Les pays d’Europe du Sud sont dans le même cas, à ceci près qu’on peut se demander s’ils ont choisi. Les migrants débarquent en effet en Italie, en Espagne, en Grèce, mais ils ne font que les traverser, sans nullement contribuer à redresser leur balance démographique, alors que les femmes de ces pays sont souvent super bonnes ; mais non, ils sont invinciblement attirés par les fromages les plus gras, les pays d’Europe du Nord.

Je dois mentionner pour mémoire l’opinion progressiste/humaniste/de gauche : nous n’avons pas affaire à un suicide, mais à une régénération. La composi­tion ethnique, certes, se modifie, mais tout le reste, l’essentiel, reste inchan­gé : notre république (en général en Europe c’est plutôt une monarchie, d’ailleurs), notre culture, nos valeurs, notre « état de droit », et toutes ces choses. J’entends parfois soutenir cette opinion (de plus en plus rarement, il est vrai).

Les 45 % de Français qui croient par contre à l’imminence d’une guerre civile (encore un chiffre étonnant, tiré d’un sondage récent) tendent à montrer (et c’est presque mignon) que la France reste, quelque part, un peuple de matamores (sauf au sens étymologique du terme, bien entendu). Pour faire une guerre, il faut être deux. Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? De religion, ils n’en ont plus depuis longtemps ; et, de toute façon, leur ancienne religion serait plutôt du genre à tendre sa gorge au couteau du boucher. Sera-ce alors pour défendre leur culture, leurs mœurs, leur système de valeurs ? Mais de quoi parle-t-on exactement ? Et, à supposer que cela existe, cela mérite-t-il d’être défendu ? Notre « civilisation » a-t-elle encore vraiment matière à s’enorgueillir ? L’Europe me semble être à la croisée des chemins. La lecture de Pascal m’aide beaucoup : mais, comme lui, je ne vois rien en ce moment « qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

(1) Les États-Unis et la Russie en sont également à 1,8 ; la Chine à 1,7.

(2) Ces chiffres, ceux de 2019, viennent d’un bulletin d’informations, Population et sociétés, publié par l’Institut national d’études démographiques ; ils tiennent eux-mêmes leurs données d’un rapport publié par la Division de la population de l’ONU. Ce bulletin se livre également à des projections sur la population des pays en 2050. Ils tablent probablement sur un certain pourcentage d’immigration, ce qui expliquerait les différences avec ce qui découle des taux de fécondité. Ainsi, la population des États-Unis augmente nettement (celle de la France aussi, mais beaucoup moins), alors que celles de la Russie et de la Chine baissent lentement ; en 2050, le pays le plus peuplé du monde devrait être, très largement, l’Inde.

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7 réponses »

  1. Dans un siècle la.Chine restera la Chine le Japon sera tjrs ethniquement le.Jappn… peu importe le.nb d’habitant… La France voir l’occident sera remplacer par un amalgame brunatre. Fin de partie. L’unique solution est une guerre civile rapide

  2. Ping : Anonyme
  3. le saviez-vous?
    11/06/2021 – « Org.Nation », notre seul espoir et réponse réels, pour 2022 et ensuite
    https://wp.me/p4Im0Q-53t
    Le conseil d’état à jugé : le droit de nasse est devenu la liberté de nazes

  4. Sigmund Freud politiquement incorrect
    Sigmund Freud incorrect ? Dans son petit texte sur la guerre, voici ce que le vieux sage viennois écrit sur la culture :

    « Et voici ce que j’ajoute : depuis des temps immémoriaux, l’humanité subit le phénomène du développement de la culture (d’aucuns préfèrent, je le sais, user ici du terme de civilisation.) C’est à ce phénomène que nous devons le meilleur de ce dont nous sommes faits et une bonne part de ce dont nous souffrons. Ses causes et ses origines sont obscures, son aboutissement est incertain, et quelques-uns de ses caractères sont aisément discernables. »

    Voici les conséquences de ce développement culturel si nocif à certains égards, et auxquelles nos élites actuelles se consacrent grandement :

    « Peut-être conduit-il à l’extinction du genre humain, car il nuit par plus d’un côté à la fonction sexuelle, et actuellement déjà les races incultes et les couches arriérées de la population s’accroissent dans de plus fortes proportions que les catégories raffinées. »

    Vous avez bien lu : les races incultes et les couches arriérées de la population qui s’accroissent plus que les autres. Dans son essai décalé sur Freud, le penseur amateur Michel Onfray avait indiqué que Freud aimait le césarisme autoritaire au point d’envoyer un exemplaire dédicacé d’un sien bouquin à Mussolini !

    On sait que Nietzsche a parlé de l’Eglise médiévale comme d’une ménagerie (c’est dans le Crépuscule des idoles). Voici ce que dit Freud, lui :

    « Peut-être aussi ce phénomène est-il à mettre en parallèle avec la domestication de certaines espèces animales ; il est indéniable qu’il entraîne des modifications physiques ; on ne s’est pas encore familiarisé avec l’idée que le développement de la culture puisse être un phénomène organique de cet ordre. »

    Les modifications physiques on les connaît : la mollesse, l’absence de résistance, l’obésité, la lâcheté qui va avec. Tout cela se nommera humanitarisme et n’empêchera d’ailleurs pas les guerres.

    Mais Freud a compris que nous étions arrivés au bout du processus de la civilisation. Et cela donne :

    « On ajoutera en outre que la guerre, sous sa forme actuelle, ne donne plus aucune occasion de manifester l’antique idéal d’héroïsme et que la guerre de demain, par suite du perfectionnement des engins de destruction, équivaudrait à l’extermination de l’un des adversaires, ou peut-être même des deux ».

    On connait le chant XI de l’Arioste sur effets de la poudre recensé ici, auquel je reviendrai toujours, n’en déplaise à certains commentateurs. La liquidation de l’idéal guerrier comme de l’idéal courtois ou de l’idéal chevaleresque a sonné le glas de l’humanité (de l’humanité au sens Platon-Villard de Honnecourt-Machaut, pas de l’humanité au sens Obama-Gaga-surgelés Picard), et cela dès la fin du mal nommé Moyen Age.

    Et Freud encore sur notre ramollissement général, sur notre désensibilisation universelle :

    « Les transformations psychiques qui accompagnent le phénomène de la culture, sont évidentes et indubitables. Elles consistent en une éviction progressive des fins instinctives, jointe à une limitation des réactions impulsives. Des sensations qui, pour nos ancêtres, étaient chargées de plaisir nous sont devenues indifférentes et même intolérables ; il y a des raisons organiques à la transformation qu’ont subie nos aspirations éthiques et esthétiques. »

    Dans son Malaise dans la civilisation, il écrivait ceci, que nous avons utilisé pour interpréter la féline de Tourneur, le film-phare des années quarante :

    « Si la civilisation impose d’aussi lourds sacrifices, non seulement à la sexualité mais encore à l’agressivité, nous comprenons mieux qu’il soit si difficile à l’homme d’y trouver son bonheur.»

    Il ajoutait cette remarque stupéfiante :

    « Que nous importe enfin une longue vie, si elle nous accable de tant de peines, si elle est tellement pauvre en joies et tellement riche en souffrance que nous saluons la mort comme une heureuse délivrance ? »

    Et dans des lignes magnifiques de son Inquiétante étrangeté (qui nous servis elle pour décrypter Dersou Ouzala), Freud ajoutait :

    « L’analyse de ces divers cas d’inquiétante étrangeté nous a ramenés à l’ancienne conception du monde, à l’animisme, conception caractérisée par le peuplement du monde avec des esprits humains, par la surestimation narcissique de nos propres processus psychiques, par la toute-puissance des pensées et la technique de la magie basée sur elle, par la répartition de forces magiques soigneusement graduées entre des personnes étrangères et aussi des choses (Mana), de même que par toutes les créations au moyen desquelles le narcissisme illimité de cette période de l’évolution se défendait contre la protestation évidente de la réalité. »

    Source Nicolasbonnal.com

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