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Guerre en Ukraine : ces deux leçons venues de l’Antiquité grecque / Alcibiade : le génie grec intemporel

Deux épisodes de l’histoire athénienne résonnent de façon étonnante avec l’actualité dramatique des trois dernières semaines.

Selon Démosthène, il appartenait aux Athéniens de défendre partout la démocratie, alors que ses compatriotes s'abritaient derrière une forme de non-ingérence : "Brandir le droit pour ne rien entreprendre, ce n'est plus observer l'esprit du droit, c'est être lâche", s'exclame-t-il dans le discours Sur la liberté des Rhodiens.

Selon Démosthène, il appartenait aux Athéniens de défendre partout la démocratie, alors que ses compatriotes s’abritaient derrière une forme de non-ingérence : « Brandir le droit pour ne rien entreprendre, ce n’est plus observer l’esprit du droit, c’est être lâche », s’exclame-t-il dans le discours Sur la liberté des Rhodiens.

Par Raphaël Doan* et François Lefèvre**

Publié le 19/03/2022 L’EXPRESS

Thucydide, le génial historien athénien de la Guerre du Péloponnèse, présentait lui-même son oeuvre comme une « acquisition pour toujours », un trésor destiné à éclairer les générations futures dans leurs propres guerres. Deux mille cinq cents ans plus tard, le destin de l’Athènes antique reste une référence en matière d’analyse des relations internationales et des conflits entre puissances ; récemment, Graham Allison en proposait encore une nouvelle lecture en éclairant les relations sino-américaines à la lumière de l’histoire grecque (Vers la guerre, la Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?). Face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette grille d’analyse n’est pas sans intérêt, et peut être prolongée par la lecture du grand orateur Démosthène, lui-même admirateur de Thucydide. Deux épisodes de l’histoire athénienne méritent en particulier qu’on s’y arrête, car ils concernent, pour l’un, la question de l’efficacité des sanctions économiques, pour l’autre, celle de savoir s’il faut risquer une guerre pour arrêter à temps l’expansionnisme d’un tyran. Il ne s’agit pas, bien sûr, de comparer la situation des Athéniens, des Spartiates et des Macédoniens à celle de l’Ukraine, de l’Europe ou de la Russie, mais de voir, avec toute la prudence de rigueur, quelles leçons peuvent être tirées de ces événements. 

A la veille de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), des sanctions économiques, déjà…

A la fin des années 430 avant J.-C., le monde grec assistait à une montée des tensions entre ses deux plus puissantes cités, Athènes et Sparte, chacune à la tête d’une alliance importante : la ligue de Délos pour Athènes, la ligue du Péloponnèse pour Sparte. En vertu d’un traité signé trente ans plus tôt, les deux cités étaient en paix, mais des conflits mineurs commençaient à opposer leurs alliés dans une atmosphère de guerre froide. En 433 avant J.-C., une cité alliée d’Athènes avait affronté Corinthe, alliée de Sparte, et avait repoussé l’une de ses flottes grâce à l’appui de navires athéniens. Outrés, les Corinthiens avaient exigé de la ligue du Péloponnèse qu’elle déclarât la guerre aux Athéniens, présentés comme de dangereux impérialistes. Les Athéniens voulurent répondre à cette provocation, mais sans rompre directement la paix avec les Spartiates. Aussi prirent-ils la décision de sanctionner une autre cité de la ligue du Péloponnèse, Mégare, qui avait précédemment trahi Athènes, fourni des navires aux Corinthiens, et était accusée de divers comportements hostiles, notamment d’exploiter des terres sacrées – un sacrilège – et d’accueillir des esclaves fugitifs.  

Les Athéniens, qui possédaient alors – et de loin – la première marine de guerre, ne pouvaient pourtant se permettre d’intervenir militairement, ce qui aurait immédiatement provoqué un conflit total avec la puissance spartiate. Aussi eurent-ils recours à une méthode alternative : des sanctions économiques. Le décret dit « mégarien » constitue la première forme bien documentée de cette arme devenue cruciale dans les relations internationales. Il excluait les marchands mégariens du marché d’Athènes et de tous les ports de la ligue de Délos. Mégare se trouvait ainsi privée d’une grande partie de ses débouchés commerciaux et de ses échanges extérieurs, car Athènes, dont la monnaie s’affirmait comme la référence en Méditerranée orientale, y était en outre la plaque tournante du commerce. La cité hégémonique envoyait donc un signal à Sparte et à tous ses alliés : si la guerre restait pour le moment exclue, elle avait d’autres moyens que les armes pour leur causer de sévères dommages. 

Toutefois, l’escalade ne s’arrêta pas là. Mégare se tourna vers les Spartiates pour solliciter leur aide, et ces derniers envoyèrent une ambassade à Athènes pour demander, outre divers règlements aux conflits en cours chez leurs alliés, la levée des sanctions sur Mégare et, par le biais d’arguties religieuses, la démission du principal dirigeant athénien, Périclès. En réalité, les Spartiates firent bien comprendre que la seule levée des sanctions leur suffirait pour renoncer à la guerre. Comme le relate Thucydide, « ils mettaient comme condition primordiale et essentielle pour le maintien de la paix l’abrogation du décret relatif aux Mégariens. » Périclès parvint cependant à convaincre les Athéniens qu’il ne fallait pas céder à ce qu’il présentait comme un ultimatum, et qu’il fallait refuser par principe que la politique athénienne fût dictée par les Spartiates. Ainsi débutait la guerre du Péloponnèse, qui devait durer près de trente ans et s’achever par la défaite d’Athènes. 

Thucydide, dans son explication de la Guerre du Péloponnèse, ne fait des sanctions économiques contre Mégare qu’un prétexte au déclenchement de la grande guerre entre les deux hégémonies concurrentes, dont la véritable cause se trouve, selon lui, dans l’inquiétude suscitée chez les Spartiates par l’expansion de l’empire athénien. Mais la plupart des autres historiens antiques, et, probablement, des contemporains de ces événements – on le voit dans les comédies d’Aristophane – voyaient au contraire dans le refus d’abroger les sanctions la cause principale du déclenchement de la guerre. Si Athènes n’avait pas voté le décret mégarien, peut-être l’escalade n’aurait-elle pas eu lieu ; mais plus sûrement, si les Athéniens avaient retiré le décret après l’ambassade spartiate, la guerre aurait pu être évitée. Si elle ne l’a pas été, c’est que les Athéniens, menés par Périclès, ne souhaitaient pas refuser le conflit avec les Péloponnésiens, confiants dans la force de leur propre empire. 

N’oubliez pas que les guerres économiques dans l’histoire de l’humanité se sont souvent transformées en guerres réelles

Quelle leçon tirer de ces antiques sanctions économiques ? D’abord, qu’elles peuvent être efficaces et peser lourd dans le cours des événements : quand elles sont sévères et bien appliquées, elles n’ont rien d’une gesticulation superficielle. Ensuite, qu’elles sont dangereuses à manier, car elles peuvent contribuer à une escalade et conduire à la guerre : c’est bien ce qui s’est passé entre Spartiates et Athéniens, et c’est ce qu’a récemment rappelé Dmitri Medvedev en menaçant les puissances occidentales : « n’oubliez pas que les guerres économiques dans l’histoire de l’humanité se sont souvent transformées en guerres réelles« . Mais cela signifie aussi qu’elles peuvent contribuer au règlement d’un conflit, quand elles sont utilisées avec intelligence. Car elles donnent à la puissance qui les utilise un poids de plus à mettre dans la balance des négociations. En adoptant le décret mégarien, les Athéniens se donnaient du même coup la possibilité de le retirer pour éviter la guerre, comme le demandaient les Spartiates ; plutôt que de laisser les tensions s’accumuler sans les maîtriser, Athènes avait créé une monnaie d’échange entièrement à sa main, un nouveau poids dans la balance qu’elle avait suscité ex nihilo. Si l’hybris athénienne l’a ensuite conduite à privilégier la guerre (« quand on peut user de violence il n’est nul besoin de procès« , déclare un ambassadeur athénien à Sparte dans les ultimes pourparlers), rien n’oblige à prendre le même chemin. Le plus important est donc non seulement d’adopter des sanctions sévères et efficaces, mais aussi de prévoir d’emblée les conditions de leur levée. Certes, les sanctions économiques sont une arme qui déstabilise déjà l’économie russe et la capacité d’action du régime. Mais c’est quand il sera question de les retirer qu’elles prendront leur pleine valeur à la table des futures négociations

Faut-il risquer une guerre pour arrêter à temps l’expansionnisme d’un tyran ?

Seconde question que l’exemple athénien permet d’éclairer : celle de l’opportunité d’une guerre préventive, de la part d’une démocratie, face à une puissance expansionniste. Au IVème siècle avant notre ère, Athènes s’est relevée de sa défaite dans la guerre du Péloponnèse et est redevenue la première puissance navale de Méditerranée, mais elle a ensuite essuyé de cuisants revers. Son alliance maritime, refondée en 377, tiraillée de tensions internes et finalement amputée des plus importants de ses membres qui ont fait sécession en 357, serait aujourd’hui considérée comme « en état de mort cérébrale ». Face à elle, une puissance montante, le roi de Macédoine, Philippe II, redoutablement habile et fort d’une puissance militaire renouvelée et modernisée.  

Philippe ambitionne d’étendre la zone d’influence de la Macédoine et pour cela a annexé la Thessalie au sud, s’avançant jusqu’à la passe stratégique des Thermopyles, cependant encore hors de son contrôle grâce à une intervention athénienne ; la manoeuvre lui permet néanmoins de mettre un doigt dans les affaires d’une organisation internationale prestigieuse, l’Amphictionie, qui administrait le grand sanctuaire oraculaire de Delphes et qui, occasionnellement, pouvait sortir de ses attributions religieuses et jouer un rôle dans les relations entre Grecs. À l’est, il est arrivé sur les Détroits commandant l’accès à la mer Noire, d’où vient une bonne partie de l’approvisionnement en céréales d’Athènes. Jusque-là plutôt hautains vis-à-vis de ce royaume éloigné et brumeux, à la frontière du monde barbare, les Athéniens ont laissé faire, n’ayant qu’occasionnellement essayé de traiter avec Philippe sur divers points périphériques. Entre mépris et méprise, ils ne savaient pas encore qu’ils étaient sur le point de quasiment tout perdre. 

Si nous ne voulons pas maintenant le combattre là-bas, c’est peut-être ici que nous serons contraints de le faire

C’est alors que se fit entendre la voix tonitruante de Démosthène, dans une harangue prononcée en cette année 351, première d’une série de Philippiques dont le titre devint plus tard un nom commun, tant le propos en était vigoureux. L’orateur voulait susciter une prise de conscience chez ses compatriotes, apparemment las des guerres menées par leur cité depuis un siècle et demi et de moins en moins enclins à financer leurs forces militaires, surtout pour des engagements extérieurs. Grave erreur selon l’orateur : « Si nous ne voulons pas maintenant le combattre là-bas, c’est peut-être ici que nous serons contraints de le faire », car « il est clair que Philippe ne s’arrêtera pas si on ne le bloque pas ». Démosthène prône pour cela l’envoi d’une force de dissuasion, immédiat mais d’abord modeste, avant un renforcement ultérieur. Les Athéniens ne suivirent pas ce conseil, pas plus qu’ils ne bougèrent quand les démocrates rhodiens, quelques mois plus tard, vinrent chercher du soutien à Athènes après avoir été chassés du pouvoir par un coup d’État soutenu par une autre puissance despotique, celle de Mausole puis de ses successeurs, vassaux du Grand Roi des Perses. Selon Démosthène, il appartenait aux Athéniens de défendre partout la démocratie, alors que ses compatriotes s’abritaient derrière une forme de non-ingérence : « brandir le droit pour ne rien entreprendre, ce n’est plus observer l’esprit du droit, c’est être lâche », s’exclame-t-il dans le discours Sur la liberté des Rhodiens.  

La démocratie, cette « vieille en charentaises sirotant sa tisane »

Les Athéniens faillirent à cette mission historique, ce que l’orateur compare à une désertion, alors même qu’en réalité Philippe, ennemi numéro Un du moment, s’affirmait lui-même avant tout comme « l’ennemi de notre régime, l’adversaire irréconciliable de la démocratie » (Sur les affaires de Chersonèse). Finalement, ce qui restait de l’influence internationale d’Athènes fut soldé à la bataille de Chéronée (338). Philippe imposa l’ordre macédonien à la Grèce, avant que son fils Alexandre ne pousse l’entreprise jusqu’aux limites du monde connu. Contrainte d’entrer dans l’alliance du roi, Athènes dut s’engager, comme toutes les autres cités associées, à ne rien tenter pour renverser le régime monarchique en Macédoine, ce qui était aussi un but essentiel de l’expansion. Mais désormais neutralisée, elle put garder sa démocratie que l’orateur Démade, adversaire de Démosthène et relais des intérêts de Philippe dans les débats athéniens, aurait évoquée comme une sorte « de vieille en charentaises sirotant sa tisane ».  

Habile à intervenir dans le jeu démocratique athénien qu’il tenta de déstabiliser de l’intérieur, maniant le lobbying et les fake news avec maestria, Philippe parvint à déjouer les réactions athéniennes, trop timides ou à contretemps, que Démosthène comparait à celles d’un boxeur désordonné qui a toujours un coup de retard et se contente de parer les coups comme ils viennent, alors que lui-même souhaitait que l’on prévînt les événements au lieu de les subir. Bien sûr, rien ne permet d’affirmer qu’une intervention précoce aurait pu mettre un terme avec certitude aux ambitions expansionnistes du roi macédonien. Ajoutons que Philippe ne disposait pas de l’arme nucléaire… Mais s’il est une leçon à retenir de cette période sombre de l’histoire d’Athènes, c’est bien qu’il faut entretenir la capacité des démocraties à la prévision, à l’initiative et à la rapidité d’action. 

* Raphaël Doan est haut fonctionnaire, agrégé de lettres classiques. Il a récemment publié Le Rêve de l’assimilation (Passés composés) et Le Siècle d’Auguste (Que Sais-Je). 

Nous lisons les classiques tout autant pour voyager vers l’ailleurs que pour comprendre notre monde. La Guerre du Péloponnèse de Thucydide est de ces livres qui nous plongent dans l’histoire tragique des Grecs du Ve siècle avec J.-C., dans cette Méditerranée dont il ne reste aujourd’hui que quelques ruines éparses, et qui simultanément, parce que la nature humaine n’a pas changé, est un trésor pour toujours, qui nous apprend beaucoup sur le monde d’aujourd’hui.

 

Alcibiade est le grand génie de cette guerre, débutée en 431 alors qu’il a 19 ans, terminée en 404 par la défaite d’Athènes. Neveu de Périclès, stratège, général, politique et philosophe, il a été de toutes les parties. Athénien, c’est lui qui conçoit l’expédition de Sicile (415). Ostracisé par sa cité, il passe du côté de Sparte. Puis, pour échapper à l’assassinat commandité par le roi des Lacédémoniens, il se met au service des satrapes perses. Enfin, il revient à Athènes en triomphe, une fois aboli le régime démocratique qui voulait sa perte et renversés les clans et les familles qui voulaient lui nuire. S’il ne parvient pas à éviter la défaite finale de sa cité, il remporte néanmoins de belles batailles. Retournant chez les Perses, il est assassiné en 404, peu de temps après la fin de la guerre, sans que l’on sache qui a commandité ce meurtre. Alcibiade est cet homme complexe, génial et dangereux, se battant tout autant pour lui-même que pour les cités qu’il sert, qui a choqué et qui a été admiré. Ami de Socrate et de Platon, contemporain de Thucydide, de Xénophon et d’Aristote, son expédition chez les Perses prépare les grandes victoires d’Alexandre. Sa vie peut être lue comme un roman divertissant, qui nous conduit dans ce monde grec si différent du nôtre, où la conception même de l’homme n’est pas la même. Mais sa vie fournit aussi des éléments intemporels de réflexion sur l’homme et les cités, qui font de La Guerre du Péloponnèse un livre toujours actuel.

 

L’expédition de Sicile

 

À l’origine, la guerre voit s’affronter Athènes et Sparte et leurs alliés. Ne pouvant prendre l’acropole d’assaut, Sparte opte pour la stratégie de la razzia en détruisant la plaine de l’Attique, privant ainsi Athènes de l’accès aux céréales, donc à l’alimentation. Puisqu’Athènes dispose de la suprématie navale, Alcibiade propose à sa cité de mener une expédition en Sicile, alors grenier à blé, afin de prendre le contrôle de cette ressource et d’en priver Sparte. Nicias, autre général athénien et vainqueur des Spartiates, s’oppose à cette expédition, qui est finalement votée par l’Assemblée. Alcibiade et Nicias, bien que rivaux, commandent tous les deux cette expédition. Alors qu’il est en route vers la Sicile, Alcibiade apprend qu’Athènes l’a condamné à mort. Il quitte donc l’armée et se met au service de Sparte. Alcibiade encourage les Spartiates à intervenir en Sicile pour bloquer Athènes. Alors qu’une partie de la flotte est détruite lors d’une tempête, l’armée terrestre connait plusieurs défaites face aux Lacédémoniens. Nicias est lui-même tué lors d’une bataille contre Sparte (413). Revanche d’Alcibiade contre celui qui a provoqué son ostracisme. Mais le roi de Sparte à son tour veut le faire mettre à mort. Alcibiade part chez les Perses et négocie une alliance avec Sparte pour combattre Athènes. Une fois le gouvernement démocratique renversé, il peut rentrer dans sa ville et tenter d’inverser le cours de l’histoire (407). Il est reçu de façon triomphale, les décrets qui pesaient contre lui sont levés, l’exil appartient au passé. Malgré tout, ses ordres stratégiques ne sont pas écoutés et Athènes est vaincu à Aigos Potamos (404). C’est la fin de la guerre et la fin d’Athènes. De nouveau en danger, il fuit chez les Perses et finit assassiné quelques semaines plus tard. Sa mort tragique accentue la légende d’Alcibiade.

 

Des leçons pour aujourd’hui

 

De la geste d’Alcibiade, plusieurs leçons stratégiques et géopolitiques sont à retenir pour notre monde.

 

Dans toutes les guerres, les ressources sont essentielles. Une armée ne se bat pas uniquement avec des épées, mais aussi avec du pain et aujourd’hui de l’essence et des communications. La logistique est chose fondamentale et explique bien des défaites. Par le système des alliances, par le besoin d’accès à l’alimentation, la guerre s’étend et concerne des territoires qui n’ont pas de rapport direct avec le conflit. Exactement comme aujourd’hui où la guerre en Ukraine est une guerre mondiale puisque le monde entier est concerné, de façon directe ou indirecte, par l’accès à l’alimentation et à l’énergie. Aucune guerre ne peut être localisée et plus la guerre dure et plus le risque de son extension grandit.

 

Alcibiade montre aussi que la guerre est faite par des hommes et non par des masses. Certes ce sont les pays ou les cités qui sont en guerre, mais à leur tête il y a des hommes, plus ou moins bons, plus ou moins compétents. Alcibiade et Nicias chez les Athéniens en sont de bons exemples. Le jour où ils ne sont plus là, c’est la survie de la cité qui est compromise. Thucydide nomme les gens et cite leurs discours, montrant ainsi que c’est eux qui font l’histoire.

 

On y voit aussi des alliances de revers et des alliances entre des adversaires (Sparte et la Perse) contre un autre adversaire jugé plus important (Athènes). On y découvre l’hubris, la démesure, qui fait que les vainqueurs ne parviennent pas à s’arrêter une fois leur victoire acquise et sont tentés par l’impérialisme et l’extension de leur territoire. Athènes fut prise par le tourbillon de cet hubris, comme Sparte qui ensuite attaqua Thèbes, et perdit.

 

La Guerre du Péloponnèse dessine une grammaire de la puissance et une grammaire de la guerre, clef de lecture encore pour aujourd’hui. Thucydide dépeint les hommes tels qu’ils sont ; il ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Bien qu’Athénien et bien qu’ostracisé, Thucydide ne penche ni pour Athènes ni pour Sparte. Son texte est d’une remarquable impartialité, ce qui ne signifie pas qu’il soit neutre. Là réside la nature des classiques : inspirer et former les chefs d’aujourd’hui par ce qu’ils disent de l’intemporalité de l’homme et de la guerre.

 

« Un homme ne se mêlant pas de politique n’est pas un citoyen paisible, mais un citoyen inutile »

Ceux qui participent au gouvernement de la cité peuvent s’occuper aussi de leurs affaires privées et ceux que leurs occupations professionnelles absorbent peuvent se tenir fort bien au courant des affaires publiques.

Nous sommes en effet les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile.

Nous intervenons tous personnellement dans le gouvernement de la cité au moins par notre vote ou même en présentant à propos nos suggestions. Car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes avant que la discussion nous ait éclairés sur ce qu’il y a à faire.

Discours de Périclès, rapporté par Thucydide (vers 470-404 av. J.-C) dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre II, 37 (traduction de Denis Roussel)

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