dollar

Pétrole, Iran et choc impérial : pourquoi le Shah est tombé et pourquoi les mollahs ont gagné

L’histoire officielle raconte une fable commode :
le Shah d’Iran serait tombé sous le poids de son autoritarisme, de la corruption et d’une révolution populaire spontanée, aussitôt confisquée par des religieux fanatiques surgis du néant.
L’Occident, dit-on, aurait été « surpris ».

Cette version est confortable.
Elle est surtout fausse par omission.

Car aucun bouleversement majeur au Moyen-Orient ne peut être compris sans le pétrole, et aucune révolution iranienne sans la question monétaire, énergétique et impériale.

Par THE WOLF


I. L’Iran du Shah : un État trop souverain pour survivre

Dans les années 1960–70, l’Iran du Shah Mohammad Reza Pahlavi n’est pas un État faible.
C’est au contraire un État trop fort, trop ambitieux, trop autonome.

  • Puissance militaire régionale
  • Alliée des États-Unis mais non docile
  • Modernisation rapide
  • Ambition nucléaire civile
  • Politique pétrolière de plus en plus indépendante

Le Shah est l’un des artisans de la montée en puissance de l’OPEP.
Il soutient la hausse des prix du pétrole, ce qui irrite profondément Washington et Londres.

Plus grave encore :
le Shah n’est pas hostile à l’idée que le pétrole cesse d’être un instrument occidental.
Il discute ouvertement avec l’Europe, le Japon, voire l’URSS.

Dans l’architecture du pétrodollar naissant, c’est un problème.


II. 1971–1974 : quand la monnaie devient une arme

Rappel fondamental :

  • 1971 : fin de l’étalon-or
  • 1974 : pacte États-Unis / Arabie saoudite
    • pétrole vendu exclusivement en dollars
    • protection militaire en échange

À partir de là, le pétrole devient le pilier de la suprématie monétaire américaine.

Or l’Iran du Shah :

  • n’est pas l’Arabie saoudite
  • ne se contente pas d’obéir
  • revendique un rôle politique régional
  • conserve une autonomie stratégique

Le Shah est un allié incontrôlable.
Et un allié incontrôlable est, en géopolitique, un ennemi en devenir.


III. Pourquoi les mollahs étaient une solution… pas un accident

Contrairement au récit dominant, l’arrivée des mollahs n’est pas une anomalie totale.

Du point de vue impérial américain de l’époque, un régime islamiste chiite présentait plusieurs avantages paradoxaux :

  1. Affaiblissement structurel de l’Iran
    • économie moins performante
    • isolement diplomatique
    • fuite des élites techniques
  2. Rupture durable avec l’URSS
    • l’islam politique est un antidote au communisme
  3. Neutralisation régionale
    • un Iran idéologique est moins capable de projeter une puissance classique
  4. Justification permanente de sanctions
    • donc contrôle indirect des flux pétroliers

Les mollahs ne sont pas « pro-américains ».
Ils sont gérables par le chaos, ce qui, à court et moyen terme, peut être préférable à un État-nation fort.


IV. Khomeiny : l’ennemi utile

Khomeiny n’est pas une création américaine, mais il est un bénéficiaire objectif d’un désengagement calculé.

  • Exilé en France
  • Couvert médiatiquement
  • Toléré diplomatiquement
  • Sous-estimation volontaire de sa capacité de nuisance

L’administration Carter, obsédée par les droits de l’homme et la fin des régimes autoritaires alliés, laisse tomber le Shah sans plan B crédible.

Mais l’absence de plan B est souvent… un plan.

Résultat :

  • un Iran durablement sorti du camp occidental
  • mais aussi durablement affaibli, sanctionné, encerclé

V. Du Shah à Maduro : une constante impériale

La chute du Shah s’inscrit dans une logique que l’on retrouve ailleurs :

  • Saddam Hussein (pétrole hors dollar)
  • Kadhafi (dinar-or africain)
  • Venezuela (dédollarisation + pétrole lourd)
  • Iran (alliances anti-dollar)

La constante n’est pas la démocratie.
La constante est la monnaie, l’énergie et le contrôle des flux.

Un État pétrolier peut être :

  • autoritaire → tolérable
  • religieux → tolérable
  • violent → tolérable

Mais pas monétairement dissident.


VI. L’ironie tragique : l’Iran d’aujourd’hui

Ironie de l’histoire :
le régime des mollahs, initialement affaiblissant, est devenu un acteur central de la dédollarisation.

  • commerce avec la Chine en CNY
  • accords énergétiques hors USD
  • coopération avec la Russie
  • intégration progressive aux BRICS

Ce que le Shah n’avait pas osé faire frontalement,
les mollahs le font par nécessité.

La créature échappe parfois à son créateur.


Conclusion — Le pétrole ne pardonne jamais

L’Iran n’a pas changé de destin :
il reste un nœud énergétique majeur, donc un champ de bataille permanent.

Le Shah est tombé parce qu’il croyait pouvoir être moderne, souverain et allié à la fois.
Les mollahs ont survécu parce qu’ils ont accepté l’isolement comme prix de la survie.

Mais dans tous les cas, une loi demeure :

Iran, dollar et seuil impérial

Quand la monnaie devient ligne rouge et le pétrole instrument de civilisation

L’histoire contemporaine de l’Iran n’est pas seulement celle d’une révolution religieuse ou d’un affrontement idéologique avec l’Occident. Elle est, plus profondément, l’histoire d’un passage de seuil impérial : le moment où une puissance cesse d’être tolérée comme acteur régional et devient une menace systémique pour l’architecture monétaire et énergétique qui soutient l’ordre mondial.

Ce seuil, pour Washington, n’est ni la démocratie, ni les droits de l’homme, ni même la prolifération nucléaire.
Il a un nom beaucoup plus prosaïque et infiniment plus décisif : le dollar.


I. Le dollar comme arme impériale

Depuis 1974, la puissance américaine repose sur un triptyque simple et brutal :

  • le pétrole se vend en dollars,
  • les échanges énergétiques créent une demande structurelle d’USD,
  • cette demande permet aux États-Unis de financer déficits, armée et innovation sans contrainte classique.

Le pétrodollar n’est pas une commodité financière.
C’est une théologie impériale.

Toute puissance qui cherche à vendre son énergie hors USD ne remet pas en cause un mécanisme technique : elle conteste la légitimité monétaire de l’Empire.


II. L’Iran, anomalie persistante

Depuis 1979, l’Iran vit sous sanctions, pressions et encerclements. Non pas parce qu’il serait irrationnel, mais parce qu’il est structurellement incompatible avec l’ordre du pétrodollar.

Très tôt, Téhéran comprend trois choses :

  1. Sa richesse énergétique est son unique levier stratégique.
  2. Le dollar est l’outil principal de domination américaine.
  3. La survie passe par la désintermédiation financière.

Résultat :

  • ventes de pétrole hors USD,
  • règlements en devises locales, en or, puis en cryptos indirectes,
  • intégration progressive aux circuits sino-russes,
  • arrimage aux BRICS comme horizon monétaire.

L’Iran devient alors non pas un État rebelle, mais un prototype de sortie d’orbite.


III. Le seuil impérial : quand l’Empire ne peut plus reculer

Il existe, dans toute logique impériale, un point de non-retour.
Un moment où la tolérance cesse, non par colère morale, mais par nécessité structurelle.

Ce seuil est franchi quand :

  • un État dispose de ressources critiques (énergie),
  • il peut les exporter durablement hors dollar,
  • il survit aux sanctions,
  • il inspire d’autres à l’imiter.

À partir de là, l’Empire a deux options :

  • intégrer,
  • ou neutraliser.

L’Irak de Saddam (EUR pétrole) a été neutralisé.
La Libye de Kadhafi (dinar-or) a été détruite.
Le Venezuela de Maduro (dé-dollarisation + BRICS) a été repris en main.

L’Iran, lui, résiste encore — mais au prix d’un encerclement permanent.


IV. Israël comme outil de friction contrôlée

Face à l’Iran, Washington adopte une stratégie plus subtile que l’invasion directe.
L’objectif n’est pas la conquête territoriale, mais le maintien sous le seuil.

Israël joue ici un rôle central :

  • frappes ciblées,
  • pression militaire constante,
  • sabotage, dissuasion, intimidation.

Israël agit comme bras armé régional, pendant que les États-Unis conservent la hauteur stratégique :
pas de guerre totale, pas de chaos incontrôlable, pas de rupture brutale des flux énergétiques.

Une guerre ouverte ferait exploser les prix, accélérerait la dédollarisation et pousserait le Sud global à s’unir.
L’Empire ne peut pas se permettre une telle onde de choc.


V. Réintégrer l’Iran : fantasme ou stratégie longue ?

Une question hante les stratèges américains :
faut-il réintégrer l’Iran dans l’orbite occidentale ?

La réponse n’est pas idéologique. Elle est conditionnelle.

Un Iran réintégré devrait :

  • accepter des ventes énergétiques en USD,
  • renoncer à une autonomie monétaire stratégique,
  • devenir un fournisseur stabilisateur, non un perturbateur.

Autrement dit, redevenir ce que fut l’Iran du Shah :
un pilier régional du système impérial.

Tant que cela n’est pas envisageable, l’objectif reste le même :
contenir, fragmenter, retarder — sans déclencher l’Apocalypse.


VI. Dollar, pétrole, Empire : la vraie ligne de front

Ce qui se joue entre Washington et Téhéran n’est ni religieux ni civilisationnel au sens naïf.
C’est une guerre silencieuse pour la monnaie de référence du monde.

Le nucléaire est un épouvantail.
Le terrorisme est un récit.
Les droits humains sont un décor.

La vraie question est simple :

Tant que la réponse est « le dollar », l’Empire tient.
Le jour où ce ne sera plus le cas, le monde basculera.


Postface – Le seuil approche

L’Iran n’est pas encore passé de l’autre côté du seuil impérial.
Mais il en teste chaque jour la résistance.

Washington le sait.
Pékin l’observe.
Moscou l’accompagne.
Le Sud global attend.

L’histoire ne se répète pas.
Elle resserre ses nœuds.

Et au cœur de ce nœud, il n’y a ni Dieu ni idéologie —
il y a un baril de pétrole, une devise, et un Empire qui refuse de mourir.

Infographie — Iran, dollar et seuil impérial


1. Le cœur du système : Pétrole → Dollar → Empire

  • 1974 : pacte pétrodollar (sécurité US ↔ pétrole en USD).
  • Effet clé : demande mondiale structurelle de dollars.
  • Conséquence : déficits US finançables, puissance militaire durable.

2. Le seuil impérial (définition)

Un État franchit le seuil impérial lorsqu’il peut :

  • vendre une ressource vitale hors USD,
  • survivre aux sanctions,
  • inspirer d’autres États à l’imiter,
  • perturber durablement l’architecture monétaire mondiale.

👉 À partir de là : tolérance zéro.


3. L’Iran : anomalie stratégique persistante

  • Réserves énergétiques majeures.
  • Refus structurel du pétrodollar.
  • Règlements alternatifs (or, devises locales, circuits parallèles).
  • Arrimage aux BRICS comme horizon monétaire.

👉 L’Iran n’est pas isolé : il est expérimental.


4. Les précédents historiques

  • Irak (2000) : pétrole en EUR → invasion (2003).
  • Libye (2009) : dinar-or africain → destruction (2011).
  • Venezuela (2018–2026) : dédollarisation → reprise en main.
  • Iran : pression continue, pas de guerre totale.

5. Pourquoi l’Iran n’est pas détruit

  • Guerre directe = flambée des prix.
  • Flots énergétiques interrompus.
  • Accélération de la dédollarisation.
  • Unification du Sud global contre l’USD.

👉 L’Empire choisit l’attrition, pas le choc.


6. Israël : vecteur de friction contrôlée

  • Frappes ciblées.
  • Pas de guerre ouverte.
  • Pression permanente sous plafond impérial.
  • Délégation militaire sans perte de contrôle US.

7. Réintégration possible ?

Conditionnelle à :

  • retour au pétrole en USD,
  • abandon de l’autonomie monétaire,
  • rôle de stabilisateur régional.

👉 Sans cela : contenu, pas intégré.


8. Synthèse visuelle (logique impériale)

Pétrole

Monnaie (USD)

Flux financiers mondiaux

Puissance militaire US


Message clé

Front 242 en bande-son : quand la géopolitique devient industrielle, la musique cesse d’être décorative.

Front 242 – “Funkhadafi” (1984) s’impose comme bande-son idéale pour cet article Iran / dollar / seuil impérial pour des raisons presque doctrinales :

  • Guerre froide monétaire : EBM sèche, martiale, mécanique — exactement la musique d’un monde gouverné par flux, sanctions et lignes rouges.
  • Pétrole + dictature + Empire : le titre lui-même renvoie à la géopolitique énergétique, aux États-voyous et à leur instrumentalisation par les grandes puissances.
  • Déshumanisation stratégique : pas d’émotion, pas de morale, seulement des systèmes qui s’affrontent — monnaies, ressources, blocs.
  • Esthétique impériale tardive : froideur industrielle, cadence implacable, parfaite pour accompagner l’idée de seuil impérial.

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Catégories :dollar, Etats-Unis, Iran

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2 réponses »

  1. IRAN, DOLLAR, SEUIL IMPÉRIAL : LA VÉRITÉ MONÉTAIRE DE LA GUERRE QUI NE DIT PAS SON NOM

    On parle de religion, de nucléaire, de morale.
    On évite l’essentiel : la monnaie.

    Ce nouvel article démontre pourquoi l’Iran n’est ni un accident ni une erreur stratégique, mais une anomalie contrôlée au cœur du système impérial. Le vrai front n’est pas militaire : il est monétaire et énergétique.
    Dès qu’un État peut vendre son pétrole hors dollar, il s’approche du seuil impérial — celui que l’Empire ne laisse jamais franchir.

    Au sommaire :

    • le pétrodollar comme théologie impériale,
    • l’Iran comme prototype de sortie d’orbite,
    • la délégation militaire (Israël) et l’attrition contrôlée,
    • pourquoi détruire l’Iran serait contre-productif,
    • et ce que signifie réellement « réintégrer » un État dans l’ordre occidental.

    Un texte incisif, documenté, sans fard, dans la droite ligne du Blog à Lupus.

    👉 À lire ici : [lien de l’article]

    #Iran #Petrodollar #Géopolitique #Empire #SeuilImpérial #TS2F #BlogALupus

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