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Iran : la guerre sans guerre — quand l’Empire délègue l’usure

L’erreur la plus courante consiste à croire que l’absence de guerre ouverte signifie l’absence de stratégie.
Face à l’Iran, les États-Unis n’ont ni reculé ni renoncé : ils ont changé de grammaire.

Il ne s’agit plus de conquérir, mais d’user.
Plus d’invasion, mais de délégation.
Plus de drapeaux plantés dans le sable, mais une guerre de l’ombre, calibrée, fragmentée, interminable.

L’Iran n’est pas l’Irak.
Et Washington l’a parfaitement compris.


I. Après l’Irak et l’Afghanistan : ne plus mourir pour le désert

Deux décennies de guerres terrestres ont laissé une trace profonde dans la psyché stratégique américaine :

  • pertes humaines massives,
  • coût budgétaire exorbitant,
  • instabilité régionale durable,
  • rejet politique intérieur.

L’Iran, avec ses 90 millions d’habitants, son relief montagneux, sa profondeur stratégique et son nationalisme historique, représenterait un piège absolu pour toute armée d’occupation.

Une invasion directe aurait un effet paradoxal :
👉 ressouder la nation iranienne autour du régime.

C’est exactement ce que l’Empire veut éviter.


II. Israël : bras armé avancé, pas chef d’orchestre

Dans ce contexte, Israël occupe une place singulière :
celle du vecteur militaire avancé, jamais celle du décideur stratégique final.

Israël frappe :

  • en Syrie,
  • contre des cadres iraniens,
  • contre des infrastructures militaires,
  • contre des chaînes logistiques du Hezbollah.

Mais toujours :

  • sous le seuil de la guerre totale,
  • sans attaque frontale massive sur le territoire iranien,
  • sans tentative de renversement direct du régime.

Ce n’est pas une retenue morale.
C’est une discipline stratégique.


III. La guerre déléguée : un modèle impérial éprouvé

La logique américaine est simple :

  • Israël use
  • l’Iran encaisse
  • Washington arbitre

Cette triangulation permet :

  1. d’affaiblir l’Iran sans engagement direct,
  2. de maintenir une pression militaire constante,
  3. de préserver la “plausible deniability” américaine,
  4. d’éviter l’escalade incontrôlable.

L’Empire ne frappe plus en première ligne.
Il oriente, autorise, contient.


IV. Une guerre régulée, presque contractuelle

Contrairement aux fantasmes médiatiques, il existe un équilibre tacite :

  • Israël sait jusqu’où aller trop loin.
  • L’Iran sait jusqu’où répondre sans déclencher l’irréversible.
  • Les États-Unis définissent le plafond de violence acceptable.

Les règles non écrites sont claires :

  • pas de fermeture durable du détroit d’Ormuz,
  • pas d’attaque massive directe sur les centres vitaux iraniens,
  • pas d’embrasement régional généralisé.

C’est une guerre à intensité contrôlée, une guerre de nerfs, de frappes chirurgicales et de signaux.


V. Pourquoi cette stratégie est rationnelle pour Washington

Cette délégation militaire offre aux États-Unis un quadruple avantage :

  1. Usure lente mais continue de l’appareil iranien
  2. Absence de coût politique interne majeur
  3. Justification permanente de la présence militaire régionale
  4. Blocage de toute montée en puissance régionale iranienne autonome

Une guerre directe serait décisive… mais au profit de l’Iran.
Une guerre indirecte est interminable… mais au profit de l’Empire.


VI. Israël aussi est pris dans l’étau

Il faut être lucide :
Israël n’est pas un électron libre.

Il agit :

  • avec le renseignement américain,
  • sous parapluie diplomatique américain,
  • dans un cadre stratégique fixé à Washington.

Israël frappe pour survivre.
Les États-Unis laissent frapper pour durer.

Les intérêts convergent, sans se confondre.


Conclusion — La guerre sans drapeau

Face à l’Iran, les États-Unis ont choisi la guerre sans guerre :

  • pas d’invasion,
  • pas de victoire spectaculaire,
  • pas de défaite non plus.

Une guerre diffuse, déléguée, invisible, mais permanente.

L’Iran n’est pas destiné à tomber demain.
Il est destiné à rester sous tension,
jusqu’à ce que le monde autour de lui change.

Et dans cette guerre de l’ombre,
le silence est plus stratégique que les bombes.

Postface radicale — L’Empire n’explique pas, il impose le tempo

Il faut abandonner les illusions morales pour comprendre le réel.

L’Amérique n’a pas “peur” de l’Iran.
Elle refuse simplement de lui offrir la guerre qu’il attend.

Le fantasme du choc frontal — invasion, bombardements massifs, changement de régime téléguidé — appartient au XXᵉ siècle. Il est coûteux, bruyant, politiquement toxique. Le XXIᵉ siècle impérial préfère l’attrition silencieuse, la pression prolongée, l’asphyxie stratégique.

L’Iran n’est pas un ennemi à abattre.
C’est un problème à contenir, un acteur à empêcher de devenir central, un foyer à maintenir sous contrôle thermique. Trop froid, il se renforce. Trop chaud, il se sacralise.

Israël frappe, l’Iran réplique à la marge, Washington ajuste le curseur.
Ce n’est pas une guerre morale.
C’est une guerre de gestion.

Ceux qui réclament l’escalade totale confondent virilité et stratégie.
Ceux qui dénoncent l’inaction confondent spectacle et puissance.

L’Empire n’a pas besoin de gagner vite.
Il a besoin que le temps travaille pour lui.

Et tant que l’Iran reste pris dans cette nasse — trop fort pour tomber, trop affaibli pour s’imposer — la doctrine américaine fonctionne.

Le reste n’est que bruit, indignation de plateau, et impatience des faibles.

Infographie — Géopolitique du pétrole & stratégie impériale américaine (Iran)


1) Le pétrole comme matrice de puissance

  • Énergie = souveraineté : contrôle des flux pétroliers = levier monétaire, industriel et militaire.
  • Pétrodollar : vendre l’énergie en USD soutient la demande mondiale de dollar et finance l’hégémonie américaine.
  • Chokepoints : détroits (Ormuz) et routes maritimes structurent la hiérarchie des puissances.

2) 1979 : Iran, rupture contrôlée

  • Avant : Iran du Shah, pilier occidental, gendarme régional.
  • Après : régime des mollahs, anti-occidental mais contenu.
  • Effet réel : fin d’un allié trop autonome, naissance d’un adversaire prévisible.

3) Pourquoi Washington n’a jamais “terminé” l’Iran

  • Guerre totale = piège : coûts humains, financiers, légitimité perdue.
  • Stabilité par tension : un Iran fort mais sanctionné évite l’émergence d’un hégémon régional concurrent.
  • Temps long : l’attrition remplace le choc frontal.

4) Israël : bras armé, pas centre de décision

  • Délégation tactique : frappes ciblées, pression permanente.
  • Pare-feu stratégique : Washington garde la main, évite l’enlisement.
  • Dissuasion graduée : frapper sans déclencher la guerre totale.

5) Objectif américain réel

  • Empêcher l’Iran :
    • d’accéder à l’arme nucléaire,
    • de verrouiller Ormuz,
    • de fédérer un bloc énergétique hors USD.
  • Maintenir l’équilibre : aucun acteur ne doit dominer le Golfe.

6) Pourquoi un “retour de l’Iran dans l’orbite occidentale” reste hypothétique

  • Risque : un Iran normalisé, riche, souverain = acteur central incontrôlable.
  • Avantage actuel : un Iran sous sanctions est gérable.
  • Doctrine : intégration partielle > réintégration pleine.

7) Le pétrole comme arme silencieuse

  • Sanctions : plafonds, quotas, circuits parallèles.
  • Marchés : prix, assurances, transport.
  • Monnaies : USD vs alternatives (CNY, swaps).

8) Synthèse

  • Pas de guerre finale.
  • Pas de paix naïve.
  • Gestion impériale : pression, délégation, contrôle des flux.

Message clé

Siouxsie and the Banshees – “Israel”

Siouxsie and the Banshees – “Israel” (1980) fonctionne parfaitement comme accompagnement musical de cet article pour plusieurs raisons précises :

  • Tension géopolitique : le morceau est construit comme une marche sombre, martiale, presque rituelle, qui épouse naturellement une lecture stratégique du Moyen-Orient et des jeux d’alliances indirectes.
  • Ambiguïté morale assumée : Israel n’est ni un hymne ni une condamnation simpliste ; c’est un chant de fracture, de lignes de faille, exactement dans l’esprit d’une analyse TS2F où rien n’est binaire.
  • Esthétique post-impériale : froideur new wave, solennité tragique, sensation d’empire finissant mais toujours dangereux — parfaite bande-son pour parler d’Iran, de délégation guerrière et de guerre indirecte.
  • Temporalité longue : le titre date de 1980, au moment même où se cristallisent la révolution iranienne, la guerre Iran-Irak et la recomposition stratégique américaine. Il agit presque comme une capsule historique.
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Catégories :dollar, Etats-Unis, Iran, Israel, Pétrole

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1 réponse »

  1. IRAN, PÉTROLE, EMPIRE : LA GUERRE QUI NE DIT PAS SON NOM

    On nous a vendu 1979 comme une défaite américaine.
    C’était en réalité une recomposition impériale.

    Le Shah est tombé, les mollahs sont arrivés, et depuis près d’un demi-siècle l’Iran est maintenu dans un état de tension contrôlée : ni allié docile, ni ennemi à abattre.
    Pourquoi ? Parce que le pétrole, les détroits, le dollar et la stabilité régionale ne se gèrent pas à coups de croisades morales, mais par attrition stratégique.

    Dans ce nouvel article, je démonte :

    • pourquoi Washington n’a jamais voulu détruire l’Iran,
    • comment Israël est utilisé comme bras armé délégué,
    • pourquoi une normalisation complète de l’Iran serait plus dangereuse qu’un Iran sanctionné,
    • et comment le pétrole reste l’arme silencieuse de l’Empire.

    Un texte incisif, documenté, sans angélisme, dans la droite ligne du Blog à Lupus.

    👉 À lire ici :

    #Géopolitique #Iran #Pétrole #Empire #Dollar #HémisphèreOccidental #BlogALupus

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