Souveraineté ou servitude : la grande correction
Il faut parfois une erreur bien placée pour remettre une époque entière à l’endroit.
La nôtre — collective — fut d’avoir cru que l’État allait décliner, se dissoudre, s’évaporer dans la vapeur acidulée du numérique, des marchés globaux, des réseaux et des monnaies alternatives. Nous avons pris la mondialisation pour une force centrifuge irréversible. Nous avons confondu l’érosion du prestige des institutions avec l’érosion de leur pouvoir.
Or le pouvoir ne s’érode pas : il mute.
Il change de peau.
Il devient fluide, procédural, technologique.
Et surtout : il revient chez lui.
Bienvenue dans la grande correction de trajectoire. La souveraineté ne disparaît pas, elle se réarme. Le monde bascule vers une forme de capitalisme d’État — non pas pour tous, évidemment, mais selon une stratification limpide : capitalisme d’État pour les détenteurs d’actifs, collectivisme administré pour les masses.
Le XXIᵉ siècle ne sera pas libertarien.
Il sera bipolaire.

1) L’État n’est pas mort : il devient Monsieur Régime
On a cru assister à la fin de l’État-nation. En réalité, nous avons vu mourir un style d’État : l’État paternaliste, bavard, social, encore adossé à l’imaginaire industriel (travail continu, classes moyennes, compromis). Ce modèle s’épuise. L’État, lui, se reconfigure.
Il devient :
- Stratège (sécurité économique, chaînes critiques, énergie, défense, données)
- Financier (allocation dirigée, marchés “guidés”, répression financière)
- Technologique (identité numérique, traçabilité, quotas, nudges, IA de gouvernance)
- Moral (car la morale est l’arme parfaite pour obtenir l’obéissance sans rendre de comptes)
Ce n’est pas un retour de l’État.
C’est sa métamorphose en plateforme.
2) La dette : l’argument-massue, la cage invisible
On peut raconter mille histoires : transition, justice, résilience.
Le noyau dur est arithmétique : la dette est devenue la structure du système.
Quand la productivité ralentit, que la croissance réelle s’épuise, que les promesses sociales continuent d’être servies à crédit, il ne reste que des issues politiquement “acceptables” — et elles se ressemblent toutes :
- l’impôt symbolique (pour la scène),
- la dépense maintenue (par peur de la rupture sociale),
- et l’inflation (la seule voie praticable).
L’inflation n’est pas un accident.
C’est une politique.
Quand l’inflation s’installe, la demande volontaire pour la dette d’État se contracte. Les rendements montent. L’État fait alors face à son dilemme : séduire l’épargne… ou la contraindre.
C’est ici que se révèle le vrai visage du capitalisme d’État : la répression financière.
Pas spectaculaire. Bureaucratique, douce, dépolitisée :
- fonds de pension “encouragés” à détenir de la dette souveraine,
- règles bancaires orientant l’épargne vers l’obligation publique,
- contrôles plus ou moins explicites des sorties de capitaux,
- univers réglementaire conçu pour que “le bon choix” soit toujours celui du régime.
L’État et le capital ne s’opposent plus.
Ils fusionnent.
3) Le revenu universel : l’appât, puis la laisse
Le revenu universel revient comme une évidence humanitaire.
Dans un monde d’IA destructrice de parcours, d’emplois discontinus, de classes moyennes évidées par le centre, il faudra un mécanisme de stabilisation.
Mais croire qu’il sera sans contreparties relève de la poésie.
Ce qui arrive ressemble moins à une redistribution qu’à un système d’adhésion :
un minimum vital contre un maximum de conformité.
Et la conformité se mesure parfaitement :
- empreinte carbone individuelle,
- comportements “civiques”,
- consommation conforme,
- mobilité “raisonnable”,
- risque social “acceptable”.
Le revenu universel n’est pas une dépense.
C’est une infrastructure de pilotage.
4) Mondialisation tardive : quand l’économie devient politique intérieure
Nous entrons en fin de cycle : rendements décroissants, productivité stagnante, dettes explosives, tensions géopolitiques, guerres commerciales annonçant des guerres de capitaux.
Le capital devient stratégique.
L’épargne devient matière première.
La monnaie devient arme.
L’ordre “ouvert et fondé sur des règles” se désagrège — par logique, pas par accident. Dès que l’ordre ouvert ne sert plus, il est remplacé par l’ordre utile.
Ce n’est pas moins de marché.
C’est un marché administré.
5) Stablecoins et hégémonie : le pétrodollar numérique
Les stablecoins adossés au dollar ne sont pas qu’un outil de marché. Ils sont un canal géopolitique : extension monétaire américaine dans l’économie numérique, recyclage moderne de la demande mondiale de dollars.
Mais la tension est explosive :
- ils fonctionnent parce qu’ils contournent la banque traditionnelle,
- et cette propriété les rend difficiles à contrôler en temps de crise.
Résultat : plus la pression monte, plus les États chercheront à domestiquer ces rails.
Le futur n’est pas “crypto contre État”.
Il est crypto dans l’État — et crypto contre l’État.
Dialectique parfaite. Inconfortable. Inévitable.
6) Vérité sociologique : les masses ne “sortent” pas du système
La fracture la plus brutale est là : le grand public conteste parfois les gouvernants, rarement la légitimité du système.
La Maison est perçue comme naturelle.
L’État comme inévitable.
La crise sanitaire n’a pas créé une défiance durable. Elle a créé un pic émotionnel, puis un retour à l’habitude.
Les gens veulent moins la liberté que la continuité.
Moins la souveraineté que la protection.
Moins la vérité que le confort narratif.
Et celui qui choisit la souveraineté est souvent vécu comme une hérésie.
7) Portefeuille “haltère” : monétiser le régime, se protéger du régime
Si l’État redevient central, l’allocation d’actifs doit intégrer Monsieur Régime.
Axe 1 — Alignés sur le régime
Énergie (nucléaire compris), réindustrialisation, défense, data/IA, infrastructures, finance de conformité.
Axe 2 — Système parallèle
Bitcoin, or, métaux monétaires, résilience juridique, redondances, souveraineté individuelle.
On ne choisit pas l’un contre l’autre.
On prend les deux, parce que l’époque est schizophrène.
8) La pile post-singularité : ce qui reste quand le reste brûle
Au-dessus de l’haltère :
- monnaie alternative,
- machines intelligentes,
- ressources rares.
Les Too Strategic To Fail du cycle.
Non parce qu’ils sont moraux.
Parce qu’ils sont nécessaires.
9) La morale du réel : la liberté va coûter plus cher
La phrase que personne ne veut entendre :
La liberté va coûter plus cher.
Plus cher financièrement.
Plus cher socialement.
Plus cher psychologiquement.
Le nouveau contrat est simple :
servitude administrée ou souveraineté personnelle.
Conclusion : Souveraineté contre servitude
Le choix est déjà fait pour beaucoup, sans qu’ils le sachent.
Ils choisiront la continuité, le minimum garanti, le récit officiel.
Ce n’est pas un jugement moral.
C’est un constat anthropologique.
Il reste quoi ?
L’individu.
La pensée indépendante.
La richesse indépendante.
La capacité d’architecture.
TS2F n’est pas un slogan.
C’est une hygiène de survie.
Le monde se ré-étatise.
La finance se politise.
La masse se rassoit.
À vous de décider si vous serez administré
ou souverain à petite échelle.
Le futur appartient aux architectures.
Pas aux incantations.

Postface — Appendice
Ce texte n’est pas une prophétie.
Il est une mise à jour.
Il ne décrit pas un futur dystopique à venir, mais un présent déjà en cours de normalisation. L’État-plateforme n’annonce pas sa venue : il s’installe par couches successives, par améliorations “rationnelles”, par solutions “temporaires” qui ne disparaissent jamais. Rien de spectaculaire. Rien de brutal. Tout est procédural.
La véritable rupture de notre époque n’est pas politique, mais anthropologique : la liberté n’est plus perçue comme un bien premier, mais comme une variable d’ajustement. On ne la supprime pas, on la rend coûteuse. Financièrement. Socialement. Psychologiquement. Jusqu’à ce que la majorité y renonce d’elle-même.
Ceux qui parlent encore de “retour à la normale” n’ont pas compris que la normale a changé de nature. Nous ne reviendrons pas à l’État social industriel, pas plus qu’au marché dérégulé des années 1990. Nous entrons dans un monde administré, piloté par la dette, la donnée, la contrainte douce et la morale instrumentalisée.
Dans ce monde, la dissidence n’est pas interdite.
Elle est dévalorisée.
La souveraineté n’est pas proscrite.
Elle est rendue impraticable.
C’est pourquoi la question n’est plus collective. Elle est individuelle. Non pas “que fera l’État ?”, mais “que suis-je prêt à construire malgré lui, avec lui, ou à côté de lui ?”.
TS2F n’est pas une posture idéologique.
C’est une discipline intérieure.
Une manière de rester debout quand tout incite à s’asseoir.
De penser quand tout pousse à répéter.
D’architecturer quand tout invite à déléguer.
L’époque ne demande pas des croyants.
Elle demande des adultes.
La suite appartient à ceux qui auront compris que la souveraineté n’est plus un héritage collectif garanti, mais une charge personnelle à assumer — lucide, limitée, mais réelle.
Le reste continuera à appeler la cage
“protection”.

Orchestre Rouge – Soon Come Violence s’impose comme contrepoint final de l’article et de sa postface.
Une marche froide, sans emphase.
Pas la violence spectaculaire, mais celle qui s’installe : lente, administrative, légitimée par la nécessité. La bande-son d’un monde où la contrainte ne s’annonce plus — elle arrive.
Soon Come Violence n’illustre pas un chaos à venir ; il nomme la logique : quand la souveraineté est différée, quand la dette gouverne, quand la morale pilote, la violence n’explose pas — elle procède.
Ce qui vient n’est pas un cri.
C’est un mécanisme.
Une conclusion sonore à la hauteur du diagnostic : lucide, implacable, sans anesthésie.
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SOUVERAINETÉ OU SERVITUDE : LA GRANDE CORRECTION
Pendant trente ans, on nous a expliqué que l’État allait s’effacer, que le marché, le numérique et la gouvernance mondiale allaient pacifier le monde.
C’était faux.
Le pouvoir n’a pas disparu.
Il a muté.
Il est devenu procédural, technologique, moral — et infiniment plus intrusif.
La souveraineté n’a pas été abolie : elle a été confisquée, puis recyclée sous forme de capitalisme d’État pour les élites et de collectivisme administratif pour les masses.
Ce texte n’est ni nostalgique ni idéologique.
Il est structurel.
Dette, inflation, répression financière, revenu universel conditionnel, État-plateforme, fusion du capital et du pouvoir, domestication du numérique, guerre des monnaies, fin de la classe moyenne productive : tout converge.
Le XXIᵉ siècle ne sera pas libertarien.
Il sera bipolaire.
Servitude administrée ou souveraineté personnelle.
Cage confortable ou architecture autonome.
Le Blog à Lupus ne vend pas d’illusions.
Il cartographie le réel.
👉 Article intégral ici
🦅 TS2F — Trop Stratégique Pour Échouer
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« Ce qui arrive ressemble moins à une redistribution qu’à un système d’adhésion :
un minimum vital contre un maximum de conformité.
Et la conformité se mesure parfaitement :
Le revenu universel n’est pas une dépense.
C’est une infrastructure de pilotage. »
….Et la date de la mort programmée dans le package/conformité acceptation?
Et puis pourquoi payer des gens qui ne servent plus a rien?
Il faudra énormément d’argent ou des « spécificités » encore non définis pour rester souverain.
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Votre question est volontairement brutale, et elle touche juste.
La « date de mort programmée » n’apparaît évidemment dans aucun package : elle est statistique, diffuse, externalisée. Elle prend la forme d’une espérance de vie conditionnelle, d’un accès variable aux soins, d’une mobilité restreinte, d’un droit à l’existence gradué selon l’utilité résiduelle.
Quant au « pourquoi payer des gens qui ne servent plus à rien », c’est précisément là que le basculement anthropologique s’opère. Dans ce système, l’individu n’est plus un citoyen ni même un travailleur, mais une ligne de coût à stabiliser. Le revenu universel devient alors moins un droit qu’un outil de pacification, une manière de gérer l’inutilité produite par le système lui-même.
Vous avez raison sur le dernier point : rester souverain coûtera cher. Non pas seulement en argent, mais en capacité technique, en compétences rares, en autonomie énergétique, en savoir scientifique, en contrôle des infrastructures critiques. La souveraineté ne sera plus collective par défaut ; elle deviendra sélective, conditionnelle, réservée à ceux qui possèdent encore des « spécificités » non automatisables.
C’est exactement ce que l’article tente de mettre à nu :
nous passons d’un État social à un État gestionnaire du superflu humain, où l’adhésion remplace la citoyenneté, et où la conformité tient lieu de contrat politique.
La vraie question n’est donc pas combien ça coûte, mais qui décide encore d’être nécessaire.
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« L’État et le capital ne s’opposent plus. Ils fusionnent. »
Pour ma part, je pense que l’État a toujours été au service du capital. Le néolibéralisme est un leurre . Par exemple, les privatisations décidées par l’État (sous la pression du FMI, de la Banque mondiale pour le tiers-monde) n’ont pas servi le marché, mais les monopoles ou les oligopoles privés…)
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Votre remarque est fondée, et elle permet de préciser le propos.
L’État n’a jamais été « neutre » : il a toujours structuré, protégé et arbitré au profit d’intérêts dominants. De ce point de vue, le néolibéralisme comme idéologie du « retrait de l’État » est en effet largement un leurre narratif.
Ce que l’article souligne, ce n’est pas une opposition passée entre État et capital devenue soudain alliance, mais un changement de régime : on est passé d’un État arbitre du capital à un État opérateur du capital, chargé d’organiser la concentration, la rente et la capture réglementaire.
Les privatisations que vous évoquez en sont l’exemple parfait : loin d’ouvrir les marchés, elles ont souvent transformé des monopoles publics en oligopoles privés, adossés à la puissance réglementaire de l’État et aux institutions financières internationales. Le marché n’a pas été libéré ; il a été reconfiguré.
La fusion dont il est question n’est donc pas une nouveauté absolue, mais une intensification : l’État ne se contente plus de servir le capital, il en devient l’infrastructure juridique, technologique et coercitive.
C’est en cela que le terme de « néolibéralisme » masque plus qu’il n’éclaire : il fait croire à un retrait quand il s’agit en réalité d’une centralisation du pouvoir économique et politique au profit d’acteurs toujours moins nombreux.
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