Quand le système “punit” pour survivre — et sacrifie des noms pour protéger des fonctions
On commet une erreur fatale lorsqu’on aborde l’affaire Epstein : on la traite comme un scandale.
C’est plus grave. C’est un test de résistance.
Un scandale suppose un avant et un après.
Epstein, lui, révèle un mécanisme de fond : comment un système gère l’inavouable sans se renverser.
Et la réponse est simple, brutale, parfaitement moderne :
Le système ne se purifie pas. Il se protège.
Il ne juge pas l’ensemble. Il sacrifie des pièces.
Il ne renverse pas la table. Il change les fusibles.

I. L’illusion des deux camps : “tout est pourri” vs “tout fonctionne”
Depuis des années, l’opinion oscille entre deux récits également confortables :
Récit 1 : “Tout est vérolé, donc tout est verrouillé.”
Dans cette version, Epstein serait la preuve d’une structure totalement monolithique :
services, juges, médias, élites, tout serait aligné, tout serait complice, tout serait intouchable.
Récit 2 : “La justice fonctionne, donc circulez.”
Dans cette version, Epstein serait un cas isolé, un monstre, un accident, un dérapage géré.
Ces deux récits sont faux — parce qu’ils sont trop simples.
La réalité est plus dérangeante :
Le système est profondément corrompu, mais pas monolithique.
Il est fracturé, mais pas pur.
Il est capable d’arrêter un homme… et incapable d’exposer un monde.
II. La preuve : des têtes tombent… mais pas les bonnes
Les publications récentes (mails, documents, révélations) ont déclenché une nouvelle vague de “conséquences”.
On a vu :
- des démissions,
- des mises à l’écart,
- des ruptures de collaboration,
- des figures contraintes de quitter leurs postes.
Et c’est ici que l’angle mort apparaît :
Si le système était totalement verrouillé, aucune tête ne tomberait.
S’il était totalement sain, les têtes majeures tomberaient.
Or on observe exactement l’inverse :
- des têtes tombent,
- mais les centres de gravité traversent.
Les noms “trop gros” subissent l’indignation,
mais évitent la sanction.
Le système n’est donc pas une mafia totale.
Il ressemble plutôt à une centrale électrique :
quand la surcharge devient dangereuse, on change les fusibles.
III. La justice des fusibles : définition
Un fusible n’est pas un coupable.
C’est un composant sacrificiel.
Il sert à protéger la structure en se détruisant à sa place.
La justice des fusibles fonctionne ainsi :
- Le scandale monte.
- La pression publique devient intenable.
- On identifie des figures exposées.
- On les sacrifie.
- On proclame : “regardez, ça bouge.”
- On protège le noyau fonctionnel.
Ce n’est pas un complot.
C’est une architecture de survie.
IV. Pourquoi Epstein ne pouvait pas rester un “secret”
On croit souvent que le silence est le signe d’un système puissant.
C’est l’inverse.
Un système trop fermé finit par exploser parce qu’il devient instable.
Le silence absolu est fragile.
Epstein a été arrêté.
Deux fois.
Ce seul fait détruit le mythe du verrouillage total.
Mais il révèle aussi une autre vérité :
Epstein n’a pas été exposé par la vertu.
Il a été exposé par des fractures internes.
Dans un dossier de cette nature, les moteurs réels sont :
- rivalités de factions,
- guerres d’agences,
- conflits entre procureurs,
- luttes de pouvoir,
- et parfois, oui, quelques individus intègres.
Le scandale ne naît pas d’une morale.
Il naît d’une guerre interne.
V. La question qui tue : pourquoi l’arrestation n’a-t-elle pas suffi ?
Epstein avait déjà été condamné.
Et pourtant, il a continué à fréquenter, à correspondre, à séduire, à s’infiltrer.
C’est ici que le scandale cesse d’être “criminel” pour devenir civilisationnel.
Le point le plus terrifiant n’est pas l’existence d’Epstein.
C’est la persistance de sa respectabilité.
Des élites ont continué à :
- dîner avec lui,
- échanger,
- lui demander des services,
- lui écrire,
- et parfois le défendre.
Même après 2008.
C’est cela, la vérité centrale :
Le système n’a pas seulement protégé Epstein.
Il a toléré Epstein.
Et la tolérance est pire que la complicité.
Parce qu’elle signifie normalisation.
VI. Le monde Epstein : pas un réseau, un protocole
Beaucoup veulent “le réseau”.
Ils veulent une liste, un organigramme, une carte.
C’est compréhensible — mais insuffisant.
Epstein n’est pas seulement un réseau.
C’est un protocole.
Un protocole d’accès :
- aux élites,
- aux secrets,
- aux faiblesses,
- aux dettes,
- aux chantages,
- aux vanités.
Epstein était un dispositif.
Et un dispositif n’existe jamais seul :
il existe parce qu’il est utile.
VII. Le cœur du mécanisme : l’impunité par stratification
La société moderne fonctionne par strates.
Dans une démocratie saine, la loi est censée traverser les strates.
Dans un système oligarchique, la loi fonctionne ainsi :
- elle s’applique fortement en bas,
- elle s’applique partiellement au milieu,
- elle se dissout au sommet.
Epstein révèle exactement ce modèle.
Des gens tombent.
Des carrières sont détruites.
Des figures intermédiaires sont humiliées.
Mais les véritables centres de gravité — politiques, financiers, technologiques — restent en place.
Pourquoi ?
Parce que le système ne protège pas des individus.
Il protège des fonctions.
VIII. Le paradoxe : la justice existe, mais elle est instrumentalisée
L’Occident aime se raconter que la justice est indépendante.
Le cynisme moderne aime dire qu’elle ne l’est pas.
Les deux positions sont encore une fois trop simples.
La vérité est plus froide :
La justice existe, mais elle est gouvernée par le seuil de tolérance du système.
Elle peut :
- arrêter,
- enquêter,
- exposer,
- punir.
Mais elle ne peut pas :
- déstabiliser les centres vitaux,
- provoquer un effondrement institutionnel,
- faire tomber une architecture entière.
Elle agit donc dans une zone grise :
punir assez pour survivre, jamais assez pour se renverser.
IX. Pourquoi les “gros” ne tombent pas : la règle de l’indispensabilité
Il existe une règle non écrite dans les sociétés oligarchiques :
On peut sacrifier un homme puissant,
mais pas un homme central.
La puissance est remplaçable.
La centralité est structurante.
Certains noms sont des individus.
D’autres sont des nœuds.
Et on ne coupe pas un nœud sans faire tomber le filet.
Le système préfère donc :
- l’indignation,
- la tempête médiatique,
- le soupçon permanent,
à la sanction qui ouvrirait un gouffre.
C’est un calcul.
X. Le rôle des médias : révéler sans renverser
Les médias jouent un rôle ambigu, souvent incompris.
Ils ne sont pas tous complices.
Ils ne sont pas tous courageux.
Ils sont surtout structurellement dépendants.
Ils peuvent publier :
- des mails,
- des documents,
- des listes,
- des récits.
Mais ils ne peuvent pas, sans se suicider :
- attaquer la totalité de l’écosystème qui les nourrit,
- détruire les alliances publicitaires,
- entrer en guerre totale contre l’appareil.
Le résultat est une forme de vérité fragmentée :
- assez pour alimenter la colère,
- pas assez pour produire un basculement.
Le public reste dans un état très particulier :
il sait, mais il ne sait pas tout.
il comprend, mais il ne peut pas conclure.
C’est une torture moderne.
XI. Le système n’est pas entièrement vérolé : preuve et conséquence
Et pourtant — point capital — l’affaire Epstein prouve aussi autre chose :
Le système n’est pas intégralement corrompu.
S’il l’était :
- aucune arrestation,
- aucune fuite,
- aucune démission,
- aucune enquête.
Or il y en a.
Donc il existe :
- des poches d’intégrité,
- des individus non alignés,
- des factions concurrentes,
- et une capacité d’auto-amputation.
Mais cette intégrité ne suffit pas à percer le plafond de verre du sommet.
C’est cela, la tragédie.
XII. Epstein : le symptôme final d’une civilisation en dissociation
Epstein n’est pas seulement un scandale sexuel.
C’est un symptôme de dissociation civilisationnelle :
- une civilisation qui moralise publiquement,
- tout en tolérant des abîmes privés.
Une civilisation qui prêche :
- l’inclusion,
- la protection,
- la vertu.
Et qui, dans ses étages supérieurs, pratique :
- la prédation,
- la manipulation,
- le chantage,
- l’impunité.
C’est cela qui détruit la confiance.
Pas le crime.
Le crime existe depuis toujours.
Ce qui détruit tout, c’est l’écart entre :
le discours et la structure.
Conclusion — Le système ne tombe pas : il se répare en sacrifiant
L’affaire Epstein ne prouve pas que tout est faux.
Elle prouve quelque chose de plus insupportable :
Le système fonctionne.
Mais il fonctionne comme un organisme malade.
Il se protège en sacrifiant.
Il survit en amputant.
Il se maintient en sélectionnant.
La justice des fusibles est la forme moderne de l’impunité :
- visible,
- spectaculaire,
- et stratifiée.
Elle donne au peuple une consolation : “au moins, certains paient.”
Elle donne aux élites une assurance : “le noyau tient.”
Et elle laisse la société dans un état terminal :
la certitude que la vérité existe,
et l’intuition qu’elle restera, par conception, incomplète.
— La phrase qui résume tout :
Ce n’est pas l’impunité totale qui signe la fin d’un système.
C’est l’impunité sélective.
Ce n’est pas l’impunité totale qui signe la fin d’un système.
C’est l’impunité sélective.

POSTFACE — Les Romains avaient raison (mais ils n’avaient pas connu la Machine)
Il est toujours instructif, au milieu du vacarme, de voir apparaître un texte qui n’a pas besoin de slogans pour toucher juste.
Dans un article récent, Pratap B. Mehta évoque l’affaire Epstein comme un symptôme de décadence morale des élites américaines, et convoque — à juste titre — l’imaginaire romain : Tacite, Salluste, Tite-Live, Spengler, cette idée antique selon laquelle l’excès, la violence sexuelle et l’abjection ne sont pas des “détails privés”, mais des indices politiques. Quand les élites ne se contrôlent plus, l’Empire vacille.
Ce diagnostic est solide.
Mais il manque une dimension décisive : la modernité n’a pas seulement la décadence — elle a la Machine.
Rome avait ses vices.
Nous avons les vices industrialisés, bureaucratisés, externalisés, et surtout administrés.
Le génie noir de notre époque n’est pas l’existence d’une élite corrompue. Les sociétés en ont toujours produit. Le génie noir est que cette corruption ne détruit plus le système : elle devient une fonction intégrée, gérée, stabilisée.
Là où les Romains voyaient dans la dépravation un signe d’effondrement, le monde contemporain a inventé une méthode plus perverse : faire coexister l’horreur et la continuité.
C’est cela, le vrai scandale Epstein.
Pas seulement un prédateur.
Pas seulement une île.
Pas seulement des crimes.
Mais la démonstration, presque scientifique, qu’une civilisation peut tolérer l’abject au sommet — tant qu’il reste utile.
L’île, dans cette affaire, est une métaphore parfaite : une “zone offshore” de la morale, comme les paradis fiscaux sont des zones offshore de la finance. On y suspend les normes, on y suspend le droit, on y suspend la décence, avec l’illusion que cela n’affectera pas le centre.
Or cette illusion est la même partout :
on délocalise le crime, mais le crime revient toujours contaminer l’ordre moral.
Et ce retour ne se fait pas sous la forme d’une révolution morale.
Il se fait sous la forme d’un cynisme généralisé.
La question n’est donc plus :
“comment ont-ils pu faire cela ?”
La question devient :
“comment ont-ils pu continuer ?”
Comment un homme condamné en 2008, dont les agissements étaient notoires, a-t-il pu rester fréquentable ?
Comment des responsables, des universitaires, des milliardaires, des figures publiques, ont-ils pu continuer à correspondre, à dîner, à solliciter ?
La réponse n’est pas dans la psychologie.
Elle est dans la structure.
La modernité a inventé un pouvoir où la vertu n’est plus nécessaire.
Ce pouvoir se légitime autrement :
par l’opacité, le droit procédural, la gestion du risque, la communication, la saturation documentaire, la fragmentation de la vérité.
C’est la Machine.
Dans cette Machine, la justice n’est pas abolie : elle est hiérarchisée.
Elle fonctionne comme un tableau électrique.
Quand la tension monte, on fait sauter des fusibles.
On sacrifie :
- des noms,
- des carrières,
- des seconds couteaux,
- des figures intermédiaires.
Et l’on protège :
- les fonctions,
- les nœuds centraux,
- les structures vitales.
Ce n’est pas l’absence de sanctions qui définit notre époque.
C’est la sélectivité des sanctions.
La justice des fusibles est la version contemporaine de la vertu romaine : non pas la vertu, mais sa simulation opératoire.
Les Romains craignaient la décadence parce qu’elle détruisait l’autorité.
Ils avaient raison.
Mais ils n’avaient pas connu ce que nous connaissons :
une société capable de perdre l’autorité morale, tout en maintenant la puissance administrative.
C’est là que le danger devient supérieur.
Car une élite sans autorité, mais dotée d’un appareil bureaucratique, juridique et médiatique intact, n’a plus besoin d’être respectée : elle doit seulement être crainte.
Et c’est exactement le climat que l’affaire Epstein installe :
- la peur de ce qui est caché,
- la peur de ce qui est protégé,
- la peur de ce qui ne sera jamais jugé jusqu’au sommet.
Les Romains parlaient de vice.
Nous devons parler de protocole.
Epstein n’est pas seulement un signe de déclin :
il est un dispositif, un protocole d’accès, un mécanisme de compromission, un outil de capture sociale.
Et c’est pour cela que l’affaire ne se résout pas.
Elle se gère.
Elle se publie en millions de pages, pour empêcher la synthèse.
Elle se politise, pour empêcher la lecture de classe.
Elle se moralise, pour éviter la question centrale :
comment une élite devient-elle capable de tolérer l’abject, sans s’effondrer ?
Les Romains avaient raison sur un point essentiel :
quand les élites ne se contrôlent plus, l’Empire s’abîme.
Mais la modernité a ajouté une torsion monstrueuse :
l’Empire peut s’abîmer sans tomber,
parce que la Machine absorbe le scandale, recycle l’indignation, et continue.
C’est peut-être cela, au fond, la définition la plus froide de notre époque :
une décadence stabilisée.
ENCADRÉ 1 — CONTAGION (POLITIQUE)
Starmer, Mandelson, Jack Lang : la radioactivité sort des caves
L’affaire Epstein n’est pas un scandale américain. C’est une matière radioactive. Et comme toute matière radioactive, elle finit toujours par franchir les frontières, parce que les élites occidentales partagent les mêmes circuits : argent, prestige, institutions, mondanités, offshore.
Au Royaume-Uni, Mandelson saute et Starmer s’excuse. Scène classique.
Le fusible grille, le tableau électrique est sauvé.
Mais la vraie question n’est pas “qui savait ?”. La vraie question est : qui a osé croire que c’était encore nommable ? Après 2008, Epstein devait être politiquement mortel. Or le système a continué comme si de rien n’était — parce que l’élite vit dans une bulle où la morale est négociable, et la mémoire collective, corruptible.
En France, le poison remonte par un canal plus typique : l’art, la respectabilité, les montages. Le nom de Jack Lang apparaît, celui de sa fille aussi, avec des structures financières. Peu importe ici la qualification pénale : le scandale est ailleurs.
Depuis Epstein, toute proximité est une tache.
Et l’élite découvre une chose qu’elle déteste : l’opinion ne pardonne pas l’odeur.
La morale revient comme une arme, mais elle ne frappe pas le sommet.
Elle frappe les fusibles.
Et la caste appelle cela “assainissement”.
1) Royaume-Uni : Mandelson, fusible parfait
Le cas britannique est presque scolaire.
Peter Mandelson, figure historique du New Labour, architecte de l’ère Blair-Brown, est rattrapé par ses liens avec Epstein.
Il n’est pas accusé ici d’avoir commis les crimes sexuels d’Epstein.
Ce n’est pas le point.
Le point, c’est la radioactivité.
Depuis 2008, toute proximité avec Epstein aurait dû être politiquement mortelle.
Or Mandelson a continué à graviter, à exister, à se maintenir dans les circuits.
Et l’appareil britannique a jugé possible — voire normal — de le nommer à un poste stratégique.
Le scandale n’est donc pas seulement Mandelson.
Le scandale, c’est la croyance qu’un tel profil était “gérable”.
La suite est mécanique :
- Mandelson saute,
- Starmer s’excuse,
- l’opinion s’indigne,
- le parti panique.
Et l’on découvre que l’affaire Epstein n’est pas un fait divers.
C’est un dissolvant politique.
2) Keir Starmer : le coût du fusible
Starmer, déjà fragilisé, se retrouve dans une crise de confiance.
Il s’excuse auprès des victimes.
Il accuse Mandelson d’avoir menti.
Il tente de se dédouaner.
Mais l’opinion ne pardonne pas si facilement.
Car la question n’est pas : “Starmer savait-il tout ?”
La question est : “Pourquoi a-t-il cru possible de nommer quelqu’un dont la proximité avec Epstein était déjà documentée ?”
Autrement dit :
- ce n’est pas seulement une faute,
- c’est une culture.
Une culture d’élite où l’on croit que :
3) Jack Lang : la naïveté comme doctrine d’impunité
- les réseaux protègent,
- les scandales s’oublient,
- et la morale est négociable.
L’affaire Epstein a ceci de particulier : elle ne se contente pas de révéler des crimes. Elle révèle une grammaire. Une langue. Un réflexe. Et cette langue est toujours la même, partout en Occident : l’élite ne nie pas, elle plaide la naïveté.
En France, le cas Jack Lang est exemplaire — non parce qu’il prouverait mécaniquement une culpabilité pénale, mais parce qu’il expose, au grand jour, le mécanisme exact de la protection de caste.
Depuis la publication massive de documents, le nom de l’ancien ministre de la Culture réapparaît. Lang, figure tutélaire de la gauche culturelle, aujourd’hui président de l’Institut du monde arabe, se défend avec une formule devenue classique :
« Je dois être un naïf. »
Et comme tous les naïfs de ce monde-là, il explique qu’il n’avait jamais demandé le “casier judiciaire” des gens qu’il fréquentait.
L’argument est commode.
Et il est surtout révélateur.
Parce qu’il repose sur une fiction : celle d’un sommet de pouvoir qui fonctionnerait comme un salon mondain, où l’on croise des gens “cultivés”, “amateurs d’art”, “fréquentables”, sans jamais se soucier du reste.
Or la réalité est inverse. Le sommet n’est pas un salon : c’est un réseau.
Et un réseau ne se nourrit pas de naïveté : il se nourrit d’échanges, d’intermédiations, de services rendus, de portes ouvertes, de liens maintenus.
Les documents suggèrent précisément ce type de proximité : échanges réguliers, rôle d’intermédiaire, projets, contacts, circulations. Chaque fois, la défense est la même :
“simple messager”, “simple intermédiaire”, “je ne savais pas”, “je n’ai rien touché”.
Et c’est là que la modernité révèle sa morale réelle : la morale comptable.
La défense ne dit pas : “c’était immoral.”
Elle dit : “je n’ai pas reçu d’argent.”
Comme si l’absence d’enrichissement direct effaçait tout le reste : la proximité, la fréquentabilité, la normalisation sociale.
Le message implicite est glaçant :
si je n’ai pas encaissé, je suis innocent.
Mais Epstein n’est pas seulement une affaire d’argent. C’est une affaire de monde.
Un monde où l’on peut continuer à fréquenter, à correspondre, à rendre service, même après 2008 — même après que la condamnation a rendu le nom “radioactif”.
Et c’est là que l’affaire devient politique.
Parce qu’en 2008, Epstein n’était plus un “mystère”.
Il était déjà un signal.
Un marqueur.
Un test.
Le scandale n’est donc pas uniquement ce que certains ont fait.
Le scandale, c’est que tant de gens aient continué à agir comme si ce nom n’était pas un poison.
Ajoute à cela une mémoire longue, que le système culturel français préfère enterrer : celle d’une époque où une partie de l’intelligentsia relativisait, signait, excusait, “contextualisait”, au nom de la modernité. La même modernité qui, aujourd’hui, feint la surprise et découvre soudain l’horreur — avec une indignation tardive, parfaitement calibrée.
Ce que révèle Jack Lang, au fond, ce n’est pas un homme.
C’est une structure.
Une structure où :
- la proximité avec l’abject se justifie par l’ignorance,
- l’échange de services se renomme “intermédiation”,
- la responsabilité se dissout dans la naïveté,
- et la morale devient une ligne comptable.
C’est exactement la justice des fusibles, version française :
on ne touche pas au système culturel — on laisse l’opinion s’épuiser sur des excuses.
Et quand la radioactivité devient trop forte, on lâche un nom.
Pas pour purifier.
Pour contenir.
ENCADRÉ 2 — RADIOACTIVITÉ (MÉTAPOLITIQUE )
Le vice n’est plus un déclin : c’est un service
Les anciens croyaient que la décadence faisait tomber les empires. Ils avaient raison — mais ils ignoraient le génie noir de notre époque : la décadence stabilisée.
L’île d’Epstein n’est pas un décor exotique. C’est un symbole : l’Occident a appris à délocaliser la morale comme il délocalise l’impôt. Un territoire hors-normes, hors-droit, hors-honte. Une zone offshore du vice.
Mais le vice moderne n’a plus besoin de rester caché. Il a mieux :
- la procédure,
- le caviardage,
- la saturation documentaire,
- la polarisation partisane,
- et le sacrifice rituel des fusibles.
On publie des millions de pages pour empêcher la synthèse.
On jette des noms pour sauver les fonctions.
On transforme la vérité en guerre culturelle pour qu’elle ne devienne jamais jugement.
Rome tombait de ses vices.
Nous, nous les administrons.
Et quand une élite n’a plus d’autorité mais conserve la Machine, elle ne gouverne plus : elle gère.
Elle ne se justifie plus : elle procédure.
Elle ne convainc plus : elle sature.
Ce n’est plus un empire.
C’est une administration qui survit à sa propre honte.
Epstein : l’Occident découvre la radioactivité .
1) Le vice n’est plus marginal : il est intégré
Les sociétés anciennes pensaient le vice comme une déviation.
Un excès.
Une chute.
La modernité a inventé autre chose :
- le vice intégré,
- le vice géré,
- le vice externalisé.
Comme la finance offshore.
L’île d’Epstein est le symbole parfait :
un lieu où l’on suspend la morale, comme on suspend l’impôt.
Mais l’illusion est totale.
Le vice ne reste jamais sur une île.
Il revient toujours contaminer le centre.
2) La morale comme décor
L’affaire Epstein détruit une fiction essentielle de l’Occident tardif :
celle d’élites guidées par des valeurs.
La réalité est plus nue.
L’élite moderne n’est pas guidée par la vertu.
Elle est guidée par :
- l’accès,
- le réseau,
- le prestige,
- l’impunité.
La morale n’est plus un principe.
C’est une mise en scène.
C’est pourquoi les figures “morales” tombent si brutalement :
elles ne tombent pas parce qu’elles ont commis un crime,
mais parce qu’elles révèlent qu’elles n’étaient qu’un décor.
3) La radioactivité : ce que l’élite ne peut plus contrôler
Pendant des décennies, l’élite a cru pouvoir isoler ses zones d’ombre :
- en délocalisant,
- en compartimentant,
- en caviardant,
- en saturant.
Mais la modernité a un problème :
tout finit par fuiter.
L’affaire Epstein n’est pas un scandale.
C’est une fuite.
Une fuite lente, interminable, corrosive.
Et une fuite n’a pas besoin d’une preuve parfaite pour détruire l’autorité :
elle détruit par la répétition.
4) Les fusibles : la liturgie moderne de l’impunité
Autrefois, on faisait des sacrifices aux dieux.
Aujourd’hui, on fait des sacrifices à l’opinion.
On donne :
- un ambassadeur,
- un conseiller,
- un directeur,
- un intellectuel.
Et l’on espère que la foule se calmera.
C’est une liturgie.
La justice des fusibles est la religion d’un monde qui a perdu la vertu, mais pas le pouvoir.
5) Le point terminal : une élite sans autorité, mais avec la Machine
C’est ici que Rome redevient utile.
Les Romains craignaient l’effondrement quand l’élite se dissolvait dans le vice.
Ils avaient raison.
Mais ils n’avaient pas connu la Machine moderne :
- bureaucratique,
- juridique,
- médiatique,
- procédurale.
Une élite peut aujourd’hui perdre toute autorité morale
tout en gardant la puissance administrative.
C’est le stade le plus dangereux :
- plus personne ne respecte,
- mais tout le monde obéit.
Conclusion métapolitique
Epstein est le nom d’un homme, mais surtout le nom d’un moment historique.
Le moment où l’Occident comprend que :
- la morale ne gouverne plus,
- la vertu ne protège plus,
- et que la vérité, même publiée, ne délivre pas.
Il ne reste alors qu’un constat froid :
la radioactivité morale ne détruit pas seulement les individus.
Elle détruit la confiance dans l’Empire.
Et un empire sans confiance n’est plus un empire.
C’est une administration.

The Fall de The Psychedelic Furs apporte exactement la couleur qu’il faut :
désillusion, chute morale, dégradation lente, perte d’innocence, mais sans grandiloquence.
Pourquoi ça colle parfaitement à l’article
- La chute sans apocalypse : The Fall des Psy Furs n’est pas une explosion, c’est une descente.
Or la “justice des fusibles” n’est pas un effondrement : c’est un système qui se répare en sacrifiant. - Le ton : mélancolie froide, lucidité, presque clinique.
Parfait pour un texte sur l’impunité sélective.
Musique d’accompagnement : The Psychedelic Furs — The Fall.
Parce que les systèmes ne tombent pas : ils se réparent en sacrif
« Quand The Psychedelic Furs laisse tomber The Fall, on comprend que les systèmes ne s’effondrent pas : ils se réparent en sacrifiant — et ils appellent ça justice. »

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EPSTEIN : LA JUSTICE DES FUSIBLES
Le système n’est pas “entièrement vérolé”.
Il est pire : il est fonctionnellement corrompu.
Il peut arrêter.
Il peut sanctionner.
Il peut faire tomber des têtes.
Mais il ne touche jamais le noyau.
Il sacrifie des noms, des carrières, des seconds couteaux — pour protéger les fonctions, les réseaux, les intouchables.
C’est ça, la justice des fusibles :
punir assez pour survivre, jamais assez pour se purifier.
Musique d’accompagnement : The Psychedelic Furs — The Fall.
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