Behaviorisme et Finance Comportementale

La thèse du connu inconnu pour expliquer la crise par Andreas Hofert

La thèse du connu inconnu pour expliquer la crise par Andreas Hofert

Les économistes auraient dû prévoir la dépression financière. Mais ils se sont obstinés à ne pas reconnaître les signaux.

NOMBRE D’ÉCONOMISTES ADOPTENT L’ATTITUDE SUIVANTE: «SI LE MONDE NE CORRESPOND PAS À MA THÉORIE, C’EST LE MONDE QUI A TORT.»

L’ancien secrétaire d’Etat américain à la Défense, Donald Rumsfeld, est sans doute un personnage controversé, mais personne ne lui reprochera son manque d’intelligence.

L’une de ses plus célèbres citations, simpliste à première vue, est en fait d’une rare profondeur: «Il y a des choses connues que nous connaissons: ce sont les choses dont nous savons que nous les savons. Il y a des inconnues connues; c’est-à-dire des choses dont nous savons que nous les ignorons. Mais il y a aussi des inconnues inconnues: ce sont les choses dont nous ne savons pas que nous les ignorons.»

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C’est à ces «inconnues inconnues» que le philosophe et essayiste scientifique Nassim Nicholas Taleb se réfère dans sa théorie du «cygne noir»: un événement qui ne peut être appréhendé avant de survenir car il n’entre pas dans notre schéma de compréhension du monde. Les attentats du 11 septembreen font partie.

Il suffit qu’un cygne noir apparaisse, pour qu’une foule d’experts se mettent à raconter une histoire a posteriori, à donner des explications, à l’appliquer à notrecadre cognitif et à en faire un événement rétrospectivement évident et prévisible. C’est ce que Taleb appelle en anglais « narrative fallacy» – un faux raisonnement narratif.

Il est intéressant de noter que, depuis la publication du livre de Taleb, la théorie du cygne noir fait elle-même partie de ces faux raisonnements narratifs. Ainsi, de nombreux experts qualifient maintenant de cygne noir la crise financière qu’ils n’ont pas vu venir. Ils se trouvent ainsi par la même occasion une bonne excuse pour leur erreur de prévision. «Si la crise financière a vraiment été une inconnue inconnue, vous ne pouvez me reprocher de ne pas l’avoir prévue», assènent-ils.

Mais cet argument de défense est plutôt faible, car la crise financière n’a jamais été un cygne noir. Les économistes et les experts auraient pu, et même dû la voir venir. Cette lacune s’explique entre autres par la quatrième combinaison entre connu et inconnu, celle qui n’a pas été citée:

le connu inconnu, c’est-à-dire ce que l’on sait au plus profond de soi mais s’obstine à ne pas reconnaître.

Le philosophe Slavoj i ek a introduit ce concept de connu inconnu dans une critique de l’administration américaine concernant la guerre en Irak, théorie qui peut aussi facilement s’appliquer au comportement de la plupart d’entre nous, économistes, avant la crise financière.

Tous les ingrédients de la crise étaient présents et connus: depuis les bulles immobilières jusqu’à l’alchimie de la titrisation, depuis l’endettement colossal du secteur financier jusqu’aux énormes déséquilibres macroéconomiques mondiaux. Mais seule une poignée d’esprits brillants a été en mesure de rassembler les pièces du puzzle et d’avertir de l’imminence de la catastrophe.

A mon avis, cet aveuglement face à l’évidence s’explique notamment par le fait que la plupart des économistes considèrent, à tort, leur spécialité comme une science exacte. Nous sommes nombreux à nous appuyer sur des modèles uniquement pour leur beauté théorique, même s’ils se sont révélés empiriquement faux, toujours et encore. On peut résumer ainsi cette attitude:

«Si le monde ne correspond pas à ma théorie, c’est donc le monde qui a tort.»

Rares sont les économistes qui ont eu le courage d’admettre humblement leur erreur après la crise financière, tel Alan Greenspan: «J’ai constaté une faille dans le modèle que j’estimais être au coeur du système qui détermine le fonctionnement du monde.»

A l’heure où j’écris cet article, je suis convaincu que la théorie moderne du portefeuille, la valeur sous risque (VaR) et l’hypothèse de l’efficience du marché, trois faillites notoires durant la crise, sont encore enseignées dans les universités comme si de rien n’était.

Où se situera alors le prochain connu inconnu?

Sinon déjà avant, au moins depuis les travaux de David Hume sur la théorie monétaire, nous savons que la richesse ne peut se construire sur la création de monnaie fiduciaire ou sur des dépenses publiques financées par l’endettement. Cependant, à l’heure actuelle, de nombreux économistes feignent del’ignorer ou encouragent même les gouvernements à poursuivre ces politiques dangereuses. Lorsque, dans quelques années, une nouvelle crise surviendra sousforme de défaillance souveraine, d’hyperinflation et de dépréciation monétaire, il ne s’agira pas d’un cygne noir, mais simplement d’une nouvelle manifestation duconnu inconnu dans les «sciences» économiques._

Andreas Höfert, chef économiste, UBS aout10

BILLET PRECEDENT : Un coup Dagong que les Etats ne peuvent ignorer par Andreas Höfert (cliquez sur le lien)

4 réponses »

  1. C’est une excellente analyse que je souscrit totalement.
    Ayant « oublié » à tous mes cours d’économie étant jeune, je trouve complétement farfelu l’entêtement des keynésiens. Celà me semble tout simplement un manque de bon sens.

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