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Inquiétudes chinoises par Martin Wolf

Inquiétudes chinoises

 

Le développement économique de la Chine manque d’équilibre, de coordination et de durabilité. » C’est le premier ministre chinois Wen Jiabao qui a porté ce jugement négatif sur l’économie la plus dynamique du monde lors du « Davos d’été », qui s’est tenu du 13 au 15 septembre à Tianjin, une métropole chinoise située à 150 kilomètres de Pékin, sur la mer de Bohai.

Il a raison. Mais alors que presque tout le monde pense que la Chine est invulnérable, qu’est-ce qui pourrait déraper ?

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Mais, comme le remarque aussi M. Wen, « les deux dernières années ont vu la Chine (être) l’un des premiers pays à enregistrer un rebond économique et à maintenir un développement régulier et relativement rapide dans des circonstances extrêmement difficiles et complexes ». Et d’ajouter : « Nous devons notre réussite à la (…) mise en oeuvre des mesures de relance. » Grâce à elles, l’économie chinoise a connu une croissance de 9,1 % en 2009 et de 11,1 % au cours des six premiers mois de 2010.

Ce succès vient après trois décennies de forte croissance. En parité de pouvoir d’achat, le produit intérieur brut (PIB) par tête a été quasiment multiplié par dix depuis le lancement, par Deng Xiaoping, de la politique « de réforme et d’ouverture » en 1978.

C’est un bilan remarquable, mais qui n’est pas inédit. Le rythme auquel la Chine rattrape les Etats-Unis n’est pas très différent de ceux qu’ont connus le Japon avant le milieu des années 1970 et la Corée du Sud entre le début des années 1960 et la crise financière de 1997.

La différence réside dans la taille du pays et son niveau initial de pauvreté. Le PIB chinois par tête (à parité de pouvoir d’achat) atteignait 4 % de l’américain en 1978. Aujourd’hui encore, il en représente moins d’un cinquième. Il équivalait celui du Japon en 1950.

Si la Chine parvenait au même PIB relatif par tête que celui de l’Archipel avant le fort ralentissement de croissance subi par celui-ci, elle connaîtrait vingt-cinq années de forte expansion économique, devenant ainsi, sans doute, la plus forte économie du monde.

Qu’est-ce qui pourrait freiner ce poids lourd ? Certains évoquent la vive croissance monétaire, les bulles de crédit, des prix d’actifs surévalués et des dettes pourries. Mais ces inquiétudes sont exagérées.

La croissance du crédit est en voie de normalisation. M. Wen souligne que le ratio du niveau requis de fonds propres et celui des prêts non productifs se situent respectivement à 11,1% et 2,8%, donc en terrain sûr. Plus fondamentalement, tant que la Chine reste solvable et que la croissance se maintient, le secteur financier ne devrait pas être à la source d’une crise incontrôlable. Un pays doté d’une économie croissant de 8 % à 10 % par an devrait pouvoir échapper aux soubresauts, en particulier en absorbant cette capacité excédentaire.

Le point de vue pessimiste le plus intéressant est celui de Michael Pettis, de la Guanghua School of Management de l’université de Pékin (« Chinese consumption and the Japanese « sorpasso » », consultable sur Mpettis.com). La caractéristique de la croissance chinoise est, comme le note M. Wen, d’être « déséquilibrée » : elle dépend fortement de l’investissement en tant que source de demande et moteur de l’offre. C’est, d’une certaine façon, l’économie la plus « capitaliste » de tous les temps.

Ainsi, entre 1997 et 2009, l’investissement brut est passé de 32 % à 46 % du PIB, quand la consommation des ménages chutait de 45 % à 36 % du PIB. Cela doit représenter la part de consommation la plus faible jamais enregistrée dans une économie significative. Dans un pays qui compte des centaines de millions de pauvres, le chiffre est même choquant. Dans le même temps, la hausse du taux d’investissement a été le principal moteur de la croissance.

Il s’agit là, soutient le professeur Pettis, d’une « version améliorée » du modèle de développement asiatique à l’oeuvre au Japon et en Corée du Sud dans les décennies passées. Les caractéristiques de cette approche orientée vers la production sont : les transferts des ménages vers l’industrie manufacturière au travers de faibles taux d’intérêt sur l’épargne, du blocage des salaires et d’un taux de change sous-évalué ; un fort investissement ; une croissance rapide des exportations ; de forts excédents extérieurs.

La Chine, c’est un « Japon plus » : son taux d’investissement est plus élevé, ses excédents commerciaux plus importants, son taux de consommation plus faible et son intervention sur le taux de change plus musclée.

Ce modèle a été très efficace mais, souligne le professeur Pettis, on constate qu’il finit par se heurter aux contraintes « d’un surinvestissement massif et d’une mauvaise affectation du capital ». « Dans tous les cas, poursuit-il, il a été très difficile de changer de modèle de croissance parce qu’une part trop importante de l’économie dépend de subventions invisibles. » Par ailleurs, l’étendue du pays fera que le coût des importations, notamment de matières premières, ne cessera d’augmenter, accélérant la diminution des profits.

La Chine a besoin d’une augmentation du taux d’investissement pour maintenir un taux de croissance économique donné. A un moment ou à un autre, l’investissement cessera de croître, et la croissance ralentira. Le pays sera alors confronté au même défi que le Japon : comment soutenir la demande alors que le taux d’investissement requis s’effondre ? Vu la forte dépendance de la Chine à l’égard de l’investissement comme source de demande, toute baisse de croissance attendue pourrait se traduire par une forte récession.

Une réponse pourrait être un nouveau soutien à l’investissement assuré par le gouvernement, si faibles que puissent être les retours. Une meilleure réponse résiderait dans une croissance plus forte de la consommation. Certains signes l’ont montré au cours des deux dernières années.

Mais comme le remarque le professeur Pettis, pour que la consommation croisse notablement plus vite que le PIB, le revenu disponible des ménages doit aussi croître. Or pour que cela se produise, il faut prélever des revenus sur le secteur industriel. Ce qui implique une diminution des profits, via une hausse des taux d’intérêt et des salaires réels ou une appréciation du taux de change.

Cette politique augmenterait le risque d’un effondrement de l’investissement, avec des conséquences catastrophiques sur la demande. Comme le souligne le professeur Pettis, en Chine, « la croissance est forte (…) parce que la consommation (des ménages) est faible ». Rééquilibrer l’économie pourrait mettre en péril la capacité à soutenir la croissance. Si tel est le cas, la Chine serait condamnée à une course à l’investissement permanent.

L’empire du Milieu présente le cas de rattrapage économique le plus impressionnant de l’histoire. Cela est dû en partie au fait que son économie est fortement déséquilibrée. Plus Pékin tardera à la rééquilibrer, plus douloureux sera l’ajustement. Dans deux décennies, l’économie de la Chine devra être moins portée par l’investissement qu’elle ne l’est aujourd’hui. Comment et quand y parviendra-t-elle ? Ce sont là d’immenses questions.

Cette chronique est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times. (Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Martin Wolf, éditorialiste économique /LE MONDE ECONOMIE | 27.09.10

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