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Déclaration de guerre sur le marché des changes

Déclaration de guerre sur le marché des changes

Les pays émergents fourbissent leurs armes: taxes sur les flux de capitaux et achats de dollars.

PLUS DE GUERRE DES CHANGES EN SUIVANT :

Si le culte des actions est sérieusement mis à mal par les menaces de stagflation, il demeure néanmoins vivace sur les marchés émergents où les capitaux continuent d’affluer. Rares sont, en effet, les poches de croissance si ce n’est en Asie (hors Japon) et en Amérique latine. C’est ce qui explique pourquoi l’indice MSCI relatif aux marchés émergents est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis juin 2008. Les « big caps » émergentes se sont, en moyenne, appréciées de 116 % (en euros) depuis leur plancher de mars 2009. Un succès qui prend encore plus de relief lorsque l’on constate que ces valeurs disposent désormais, selon Geoffrey Dennis, stratégiste de Citigroup, « d’une pondération record de 13,1 % dans l’indice MSCI des grandes capitalisations mondiales, soit plus de trois fois leur poids de juin 2002 ». Sur la période, les marchés émergents (+260 %) ont, il est vrai, surperformé près de 8 fois l’indice MSCI des marchés développés.

Cercle vicieux

Mais il y a un revers à la médaille. Avec un coût du crédit au ras des pâquerettes dans les pays développés et des politiques monétaires qui risquent d’y rester durablement accommodantes, les flux financiers n’ont d’autres échappatoires que de se déverser dans les économies émergentes.

Ce sont, selon l’Institue of International Finance, pas moins de « 700 milliards de USD qui devraient se déverser cette année sur ces marchés ». Pas étonnant, dans ces conditions, que l’inflation y soit aussi plus vive. Au point que leurs grands argentiers sont déjà contraints de durcir leurs conditions monétaires. Le hic c’est qu’en relevant les taux directeurs, les banques centrales émergentes renforcent du même coup les flux de capitaux étrangers et, in fine, l’inflation. Bref, un véritable cercle vicieux qui, sur le marché des changes, se traduit par un emballement des devises émergentes particulièrement néfaste aux exportateurs locaux.

Brésil aux barricades

La pilule est d’autant plus difficile à avaler pour les Brésiliens (le real s’est apprécié de 30 % depuis début mars 2009), Coréens (+25,5 % pour le won), Indonésiens (+25 % pour la roupie), Malaisiens (+17 % pour le ringgit depuis début 2010) et autres Thaïlandais (+15 % pour le baht), que les Américains, Japonais, et Chinois se démènent pour maintenir leur devise à un faible niveau afin de gagner, dans une conjoncture déprimée, des parts de marché.

La coupe est pleine pour bon nombre de chefs d’État émergents qui n’ont pas vu d’un bon œil l’intervention de la Banque du Japon sur le marché des changes pour freiner la hausse du yen. Guido Mantega, ministre brésilien des Finances, n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, le monde se trouve « au beau milieu d’une guerre des changes internationale ». Des propos annonciateurs d’un nouveau round de restrictions sur les flux de capitaux comme ce fut le cas dans les années 70 et 80 en Amérique latine, en Asie au début des années 90 et en Europe émergente dans les années 2000.

Premier à monter aux barricades, le Brésil a d’ores et déjà imposé des taxes sur les entrées de capitaux. Et Guida Montega va même plus loin en brandissant, lui aussi, l’arme des changes: « nous n’hésiterons pas à racheter les dollars excédentaires (en vendant du real) ».

Une menace qui vient d’être mise en application: deux fois par jours, la Banque du Brésil éponge le marché au comptant de ses surplus de billets verts. Sur la seule journée de jeudi passé, elle a vendu plus de real contre dollar qu’au cours de tout le mois de février. Elle envisage même de recourir à des « reverse swaps », une technique qui a le même effet que d’acheter des dollars sur le marché des futures.

La Colombie a emboîté le pas au Brésil en entamant un programme de quatre mois visant à racheter au moins 20 millions de USD par jour. La Corée du Sud et la Thaïlande sont également en embuscade… La guerre est ouverte, reste à savoir qui capitulera en premier…

Drapeau blanc chinois?

Quelques heures avant le vote par la Chambre des représentants US d’un projet de loi prévoyant de sanctionner la Chine pour manipulation de sa monnaie, la Banque centrale chinoise a promis mercredi une « flexibilité accrue » du yuan. Promesse en l’air ou réel changement de cap, une chose est sûre les marchés émergents ne vont pas désarmer…

 Luc Charlier L’Echo sep10

EN COMPLEMENTLe yuan est une arme de destruction massive par François Lenglet.

 

«Pékin peut manipuler le cours de sa monnaie à sa guise Parce qu’il n’y a pas de marché libre du yuan» .

Non à la réévaluation du yuan. Non à la présence de Google à Pékin sans censure idéologique. Non aux accords de coopération militaire… Ce n’est plus de la rivalité entre Pékin et Washington, mais un état de «guerre fraîche». Dans «La guerre des empires», François Lenglet décrit les étapes de la crise sino-américaine qui, à bien des égards, rappelle celle de 1910-1914 entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Un des sujets de confrontation les plus violents entre la Chine et l’Amérique est un simple rectangle de papier aux couleurs délavées. Côté pile, on y voit les plus beaux sites naturels de la Chine finement dessinés. Côté face, un numéro de série et la figure apaisante du Grand Timonier : la «monnaie du peuple» (renminbi), qu’on appelle familièrement le yuan. Cette devise est une arme de destruction massive, car elle est délibérément sous-évaluée. Son cours est défini par la Banque centrale chinoise, sur instruction du gouvernement. Si Pékin peut ainsi manipuler le cours de sa monnaie, c’est qu’il n’y a pas de marché libre du yuan. Les étrangers ne peuvent quasiment pas en détenir et pas davantage en acheter. Quant aux Chinois, ils n’ont pas le droit d’en vendre librement. Le yuan n’est donc ni convertible ni flottant, contrairement à la plupart des grandes monnaies du monde comme l’euro, le dollar ou la livre sterling.

En bonne logique, la Chine devrait suivre la route de tous les pays émergents, notamment celle qu’a empruntée le Japon depuis la guerre. Cette évolution commence avec une devise très faible qui permet d’exporter des produits à faible valeur ajoutée. Au fur et à mesure que le pays se développe, sa monnaie s’apprécie, portée par les mouvements de change internationaux et le rééquilibrage des comptes extérieurs. Dans le même temps, l’industrie locale monte en gamme, les salaires s’élèvent, les revenus augmentent et le pouvoir d’achat international progresse. Parfois, les mouvements de devises sont brutaux. Le Japon a ainsi subi à deux reprises une endaka, une forte appréciation du yen, qui a entamé sa compétitivité et l’a contraint à des efforts de productivité, notamment en délocalisant en Chine – lorsqu’un pays arrive en haut de l’échelle, il entraîne mécaniquement les autres en déplaçant ses usines chez eux. Les «dragons» d’Asie du Sud-Est ont suivi la même trajectoire avec, en tête, la Corée du Sud, dont la monnaie est aujourd’hui solide.

Rien de tel en Chine. En 1994, alors que le pays connaît déjà une croissance à deux chiffres, il dévalue de plus de 50 %, portant le taux du yuan à 8,60 pour un dollar, puis 8,27, une valeur que la Banque de Chine maintiendra inchangée jusqu’en… juin 2005, alors que, dans le même temps, la productivité de l’industrie a explosé et aurait justifié une vigoureuse appréciation. Une aberration économique. À la mi- 2005, sous la pression des parlementaires américains Charles Schumer et Lindsay Graham, qui font voter une loi protectionniste à l’encontre de la Chine, celle- ci accepte de réévaluer progressivement sa devise, jusqu’à 6,85 yuans pour un dollar. Le mouvement est interrompu par Pékin en septembre 2008, à cause de la crise mondiale, qui fait chuter les exportations chinoises et met en danger la croissance du pays.

Cette politique de change rigide et offensive est la clé de la stratégie économique chinoise, car elle permet au pays d’engranger des excédents commerciaux gigantesques. En 2008, les exportations chinoises atteignent près de 1 500 milliards de dollars, produisant un surplus de 300 milliards. La tendance s’infléchit en 2009, pour repartir de plus belle en 2010, où la Chine est devenue le premier exportateur mondial. Au début de 2010, Schumer et Graham reprennent du service au Congrès, menaçant de faire voter une résolution qui qualifie la Chine de «manipulatrice» et qui permettrait de mettre en place des tarifs douaniers compensateurs. En mai 2010, la Chine dégage 20 milliards de surplus en un seul mois. Sur ce même mois, les États-Unis enregistrent 40 milliards de déficit avec la Chine…

Quant à savoir de combien exactement la monnaie chinoise est sous-évaluée, les calculs divergent selon les sources. Les estimations occidentales les plus fréquentes font état d’une moins-value de 40 %. Ce à quoi les Chinois rétorquent, de façon un peu absurde, que cet écart correspond à la différence de parité de pouvoir d’achat entre la Chine et le monde occidental – en principe, ces différences doivent justement se corriger grâce à l’évolution progressive des taux de change, déterminée par les forces du marché. Si l’on bloque le change, il n’y a aucune chance qu’elle se corrige.

L’afflux de capitaux est précisément ce qui fait peur à Pékin, qui redoute un scénario analogue à celui des années 1990 en Asie du Sud-Est. Les dragons avaient alors vu leurs monnaies s’apprécier spontanément, sous l’effet d’une vague d’investissements spéculatifs dans l’immobilier et sur les Bourses, venant d’acteurs qui pariaient sur la forte croissance de ces pays. En 1994, les flux en provenance du Nord vers les marchés émergents pesaient plus de 300 milliards de dollars. Mais du jour au lendemain, en juillet 1997, cette manne est repartie, effrayée par les premiers craquements de la bulle asiatique – bulle que les investisseurs avaient soufflée eux-mêmes –, plongeant la région dans une violente récession. Nul doute que si la Chine libéralisait son compte de capital et rendait sa monnaie convertible, celle-ci connaîtrait une réévaluation immédiate considérable : les capitaux du monde entier arriveraient en Chine, aimantés par les perspectives de croissance et de profits. Pour Pékin, pas question de se livrer ainsi pieds et poings liés aux caprices moutonniers de la finance internationale. Un argument tout à fait recevable.

Mais les raisonnements du Congrès américain, traditionnellement beaucoup plus sévère vis-à-vis de la Chine que l’administration, sont d’une autre nature. «Le yuan chinois délibérément sous-évalué confère à la Chine un avantage économique substantiel et injuste, au détriment de ses partenaires commerciaux», notent les parlementaires dans un rapport récent. Avantages indus qui s’ajoutent au non-respect des droits des salariés en Chine, et à des normes environnementales encore très précaires. Dans leur rapport, les parlementaires se sont intéressés à l’impact de l’irruption chinoise sur les «clusters», ces vallées industrielles de l’État de New York, au nord du pays. Le bilan de la percée chinoise y est désastreux. En vingt ans, l’industrie de la machine-outil, de la sous-traitance automobile, de l’optique et, plus récemment, des énergies renouvelables, ont été ratissées. Les emplois ont disparu, les entreprises survivantes ont perdu leur capacité à innover, parce que, ayant envoyé leurs usines en Chine pour être à armes égales avec leurs concurrents, elles sont contraintes aujourd’hui de se séparer de leurs unités de recherche, en les expédiant aussi en Extrême- Orient. Protectionnisme d’élus locaux en mal de clientèle ? Pas seulement. Un économiste américain éminent comme Paul Samuelson, dans un article célèbre, expliquait déjà en 2004 que la théorie traditionnelle du libre-échange, qui veut que les bénéfices de l’ouverture soient importants et bien répartis, pouvait être mise à mal par l’irruption de la Chine sur la scène mondiale. C’est la taille du pays qui change tout, avec son inépuisable réservoir de main-d’oeuvre sous-qualifiée et sous-payée. Paul Krugman, partisan acharné du libre-échange dans les années 1990, a également révisé sa position, pour les mêmes raisons.

Les Chinois rétorquent d’abord que les premiers bénéficiaires de la surcompétitivité chinoise sont… les firmes occidentales, américaines, qui font fabriquer en Chine pour exporter ensuite sur leurs marchés d’origine. 60 % des ventes chinoises à l’étranger proviennent de multinationales installées en Chine, selon Li Keqiang, le vice-Premier ministre chinois, qui répondait ainsi aux critiques lors du sommet de Davos de janvier 2010. C’est le point faible des Américains dans la controverse : eux-mêmes sont divisés, entre les «China bashers», ceux qui critiquent Pékin, et les «Panda huggers», ceux qui embrassent les pandas – le sommeillant plantigrade est le symbole national de la Chine.

Autre bénéficiaire, le consommateur yankee, qui a pu profiter de prix bas grâce aux produits chinois. C’est au moins ce que dit le ministre du Commerce dans le China Daily : les biens importés «servent de protection contre l’inflation», et l’achat de produits chinois aurait permis aux ménages américains d’épargner 100 milliards de dollars sur la seule année 2009. Une bénédiction, en somme. De plus, la valeur ajoutée est restée pour l’essentiel aux États-Unis, poursuit le ministre chinois dans son article. Un iPod fabriqué en Chine et vendu 299 dollars aux États-Unis ne rapporte que 4 dollars à l’usine qui l’assemble, alors que 160 dollars vont dans la poche d’entreprises américaines (celles qui conçoivent, vendent, communiquent, etc.).

Quand bien même le yuan s’apprécierait, expliquent les Chinois, cela ne garantirait pas le rééquilibrage des échanges. Preuve en est qu’en 2005 et 2008, lorsque la monnaie s’est appréciée de 21 %, le déficit commercial américain a explosé, alors qu’il aurait dû se contracter. L’argument est évidemment très contestable, puisque la productivité chinoise a progressé bien davantage pendant ces trois années. Enfin, pour faire baisser notre excédent, disent-ils encore, il suffirait aux États-Unis d’assouplir les limitations s’appliquant aux matériels à haute technologie ou à utilisation duale (à la fois militaire et civile). Ils verraient ainsi progresser leurs ventes en Chine… Argument également spécieux, notent les auteurs du rapport annuel de la commission parlementaire sur les Relations sino-américaines, qui remarquent que les ventes de ces biens représentent déjà, en 2008, le quart des exportations américaines vers l’empire du Milieu. De surcroît, l’expérience a maintes fois prouvé que la Chine n’achète jamais longtemps des biens à haute valeur ajoutée. Très rapidement, elle les copie et les produit aussi, pour les vendre 40 % moins cher sur le marché international.

L’empoignade sur le yuan est devenue un sujet majeur de dispute entre les deux pays. De chaque côté de l’océan, on veut garder – ou créer – des emplois industriels. Les Américains, après avoir négligé leurs usines, ont changé d’avis depuis la crise, comprenant qu’une production locale génère toutes sortes de services qualifiés ou non dont le pays a besoin pour faire baisser un taux de chômage très élevé. En Chine, c’est la pression de l’exode rural qui rend les autorités très précautionneuses sur la gestion du taux de change. 30 % de la population active est encore employée aux champs, mais ce contingent se réduit à hauteur de quinze millions de personnes par an, qu’il faut employer en ville. Et comment occuper les paysans, sinon dans les myriades d’usines qui travaillent pour l’exportation ? «L’élément-clé de la stratégie chinoise, c’est de préserver la croissance de l’emploi», explique l’économiste Fan Gang pour justifier la sous-évaluation du yuan ; «employer le plus possible de paysans dans l’industrie et les services, mieux payés, contribue non seulement à diminuer la pauvreté, mais aussi à réduire les inégalités. Au plan moral, cet objectif est au moins aussi important que tous ceux de la partie américaine».

Le dernier épisode de la bataille s’est soldé par une défaite de façade de la Chine, le 19 juin 2010, qui ne règle pourtant rien. Au début de 2010, le Congrès américain entre en ébullition sur le sujet du yuan, toujours à l’initiative du congressman Charles Schumer, l’homme qui, en 2005, avait déjà réussi à imposer la réévaluation de la devise chinoise. Schumer et ses affidés préparent un texte de loi qui autoriserait le Congrès à imposer de lourdes sanctions tarifaires sur les produits importés de pays désignés comme «manipulateurs» de monnaie. Un texte de circonstance, destiné à surtaxer les importations chinoises, assorti d’une date butoir : si le 15 avril la Chine n’a pas réévalué sa devise, avertissent les parlementaires, nous votons la loi. Tim Geithner, chef du «clan des Chinois» dans l’administration américaine, parvient à éviter de justesse le vote du texte en se rendant en urgence à Pékin, où il obtient, semble-t-il, des assurances sur une initiative prochaine de la Banque de Chine conforme aux souhaits américains. En réalité, l’administration américaine joue assez finement. Elle donne le sentiment d’être conciliante, mais elle exploite également l’humeur belliqueuse qui persiste au Congrès. Un partage des rôles efficace, avec le «méchant» et le «gentil», chacun entrant en scène à son heure.

François Lenglet a été professeur à l’Université de Shanghai II (1985-87) et correspondant en Asie pour le magazine L’Express – basé à Shanghai, Séoul puis Hong-Kong – (1987-89). Il est aujourd’hui le directeur de la rédaction du quotidien économique français La Tribune.   

FRANÇOIS LENGLET

«La guerre des empires». Fayard. Septembre 2010. 220 pages.

DERNIERES NEWS : Le Congrès américain veut sanctionner le yuan faible

 La Chambre des représentants des Etats-Unis a adopté, mercredi 29 septembre, un projet de loi permettant d’augmenter les droits de douane contre les pays pratiquant la concurrence commerciale illicite. Le résultat du scrutin a été massivement bipartisan : 249 démocrates et 99 républicains ont voté pour, 74 républicains et 5 démocrates contre. Le texte, qui doit être soumis au Sénat avant sa promulgation par le président Barack Obama, prévoit que le département du commerce peut traiter « les devises fondamentalement sous-évaluées » comme des subventions illégales aux exportations, autorisant les entreprises à demander une indemnité compensatoire.

 Une manière de viser la Chine. Washington juge, en effet, qu’elle sous-évalue volontairement sa devise, le yuan (ou renminbi), pour favoriser ses exportations et freiner la consommation de produits étrangers. La Chine a immédiatement fait savoir qu’elle « s’oppose fermement » au texte. Elle juge qu’il est « non conforme aux règles de l’Organisation mondiale du commerce » et qu’il va « nuire gravement » aux échanges sino-américains. Le déficit commercial américain avec la Chine atteint 145 milliards de dollars (107 milliards d’euros) sur les douze derniers mois. 

En juillet 2010, les Etats-Unis importaient pour 1 milliard de dollars par jour de produits chinois. Ces dernières semaines, la Maison Blanche avait multiplié les signaux indiquant au Congrès qu’elle souhaitait donner un coup de semonce. Le 19 juin, Pékin avait laissé miroiter une réévaluation de sa devise. Le 13 septembre, le secrétaire au Trésor, Tim Geithner, accusait la Chine d’avoir en réalité « peu agi » : 2 % d’appréciation du yuan en trois mois. 

En septembre, le principal conseiller économique du président américain, Larry Summers (il a depuis annoncé sa démission), n’avait rien obtenu au terme de ses trois jours passés en Chine. Le 21 septembre, M. Obama demandait à Pékin de « faire plus d’efforts ». Mercredi, avant le vote à la Chambre des représentants, il a évoqué la nécessité de « faire pression sur la Chine à cause de sa monnaie ». 

Flatter l’électorat 

A un mois des élections législatives du 2 novembre – la totalité de la Chambre et un tiers du Sénat seront renouvelés -, la tentation est grande pour les hommes politiques de flatter un électorat qui a fait de la résorption du chômage le principal enjeu du scrutin.

 D’autant plus que les tendances protectionnistes se renforcent. D’où ce vote massif de la Chambre des représentants.

 Ce vote s’inscrit cependant dans une logique et une suite d’affrontements puis de réconciliations entre Washington et Pékin sur les questions monétaires et commerciales, dans laquelle chaque camp dispose de moyens de dissuasion. Aux Etats-Unis, le fond du conflit tient au sentiment, dans les élites comme dans l’opinion, d’une inexorable poussée économique de la Chine et d’un déclin concomitant de l’Amérique, sur fond de régression de l’appareil industriel. 

Selon une étude de Moody’s Analytics, la fabrication de biens aux Etats-Unis générait 28,3 % du produit intérieur brut (PIB) américain en 1953 ; elle n’y concourt plus que pour 11 % en 2009. Pour manger, s’habiller, se meubler et, de plus en plus, s’équiper en matériel informatique, les Américains consomment des produits fabriqués ailleurs, d’abord en Chine. 

Début septembre, M. Obama a nommé à la Maison Blanche un conseiller chargé de la production, Ron Bloom, un adepte du « capitalisme travailleur » (worker capitalism). Ce dernier a beaucoup oeuvré à Wall Street et bénéficie aussi de nombreux contacts dans les milieux syndicaux. A cette occasion, le président américain a eu ces mots : « Nous devons recommencer à fabriquer des choses. » Comme si M. Obama découvrait les vertus de la politique industrielle quand nombre d’experts, dans son entourage, croient peu à ces « vieilleries ». De fait, une stratégie volontariste de « défense des producteurs américains » pour rétablir un peu le niveau de leur activité passée est soutenue par certains secteurs : la majeure partie des petites et moyennes industries non délocalisées, les syndicats affaiblis de cols bleus, les agriculteurs… 

Mais elle suscite des réserves ou l’hostilité déclarée des milieux financiers et des multinationales, grandes vendeuses de produits qu’elles font fabriquer ou achètent en Chine. Ou encore des entreprises de services importatrices, telles que les géants de la grande distribution : le slogan de Wal-Mart, premier importateur américain de produits chinois, est « Payez moins, vivez mieux. » 

Les deux parties bénéficient de relais importants au Congrès. Et en cette période préélectorale, de nombreux candidats, démocrates et républicains, dénoncent le « double jeu » et les « subventions occultes » de Pékin à ses producteurs. 

Gare au « retour de bâton » 

« Les Chinois doivent comprendre que notre volonté de lutter contre les manipulations de leur devise est sérieuse », clame le sénateur démocrate Charles Schumer. Mais mercredi, la chambre de commerce américaine, principal lobby patronal, jugeait les menaces de sanctions contre Pékin « contre-productives ». Eswar Prasad, ex-directeur de la division Chine du Fonds monétaire international, craint qu’elles « suscitent un très fort retour de bâton » chinois. 

A gauche, Steve Clemons, directeur adjoint du groupe de réflexion New America Foudation, à Washington, écrivait dans un article récent : « L’Amérique n’ira pas très loin en cherchant à faire de la Chine une excuse pour son malaise actuel. (…) Elle doit plutôt prendre ses responsabilités, fabriquer des biens et rebâtir sa capacité d’innovation. » 

Nombre d’analystes jugent surtout les sanctions irréalistes au regard des tendances de l’économie mondiale. La « machine » américaine ne repart pas quand celle de la Chine connaît un vigoureux regain de croissance. Sa consommation devrait croître au rythme de 9 % d’ici fin 2011, selon une étude de la banque HSBC. Une récente analyse du bureau du budget du Congrès estime à 20 milliards de dollars le produit de ces sanctions. Sept fois moins que le déficit commercial américano-chinois annuel au rythme actuel.

Sylvain Cypel le monde sep10

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